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Full text of "Léon XIII et le Vatican"

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^^G2\^~^\ 




HARVARD ^^^ COLLEGE 

LIERA RY 

+ 

FROM THE LIBRARY OF 
Comte ALFRED BOULAY DE LA MEURTHE 

+ 

PURCHASED APRIL, I927 



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Louis TESTE 



É.ON XII 



LE VATICAN 



3° ÉDITION 




PARIS 

CH. FORESTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

•j3 , UVE I.AS - casks , z3 

1880 



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LÉON XIII ET LE VATICAN 



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L'Éditeur se réserve tous les droits. 



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Louis TESTE 



LÉON XIII 



LE VATICAN 



3® ÉDITION 




PARIS 

CH. FORESTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

23 , RUE LAS - CASES, 20 



i88o 



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HARVARD COLLEGE LliUARY 

FROM THE LIBRARY OF 

COMTE ALFRED BOULAY DE LA MEURTHE 

APRIU 1927 



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QUELQUES jOurs après r exaltation du 
Pape Léon XIII , nous adressions à 
/'Unità Cattolica, de Turin, une rec- 
tification au jugement , d'ailleurs fort 
bienveillant, qu'elle venait de porter sur les opinions 
religieuses de Fauteur de Préface au Conclave, ou- 
vrage que nous avions publie' quelques mois avant la 
mort du Pape Pie IX, et autour duquel il s'était fait 
un certain bruit à la vacance du Saint-Siège, En 
insérant notre Lettre dans son journal, le plus célèbre 
de la presse catholique d'Italie, l'éminent Dom Mar- 
gotti voulut bien la faire précéder de considérations 
beaucoup trop flatteuses , mais dont le lecteur nous 
pardonnera de reproduire les lignes suivantes, à cause 
du fait qui y est rappelé et de l'espérance qui y est 
exprimée: «... L'illustre pubblicista ci scriveva da Pa- 
rigi una bella lettera che gli fa molto onore, e che noi 
siamo lieti di avère provocata, massime per tre dichia- 
razioni che vi si leggono : le quali provano che il 
signor Luigi Teste, oltre alP essere scrittore forbito, 
ç coraggioso cattolico, e ci lasciano sperare che, do- 



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podi avère vaticinato Leone XIII, e gli consacrera 
la sua penna vaientissima a difenderne i sacri diritti e 
l^augusta personna. » 

Nous avions eu peu de mérite à « vaticiner » 
Léon XIIL Après nous être consciencieusement in- 
formé auprès d'ecclésiastiques et de laïques d'opinions 
diverses y mais foncièrement instruits des personnes et 
des choses de Rome, — du caractère et de V importance 
des cardinaux, de la condition et de V intérêt du Saint- 
Siège, des influences et des dispositions des Puis- 
sances, il ne nous restait qu'à dégager du Sacré- Col- 
lège où, vu les circonstances, il ne pouvait être dou- 
teux que serait choisi le successeur de Pie IX, les 
noms qui paraissaient répondre le mieux aux néces- 
sités de la situation. Car il est digne de remarque 
que, soit par une intelligence de la politique, toujours 
sûre, soit par une assistance de la Providence, tou- 
jours constante, ce Sénat, en possession du privilège 
d'élire le Souverain P^nti/e, porte son choix sur Celui 
que les événements aésignent et sollicitent, pour ainsi 
dire. De sorte que chaque Pape est comme fait pour 
son temps : ses aptitudes et ses vues correspondent 
suffisamment aux aptitudes et aux vues de ses contem- 
porains, pour que l'exercice de son autorité soit ou 
efficace ou possible» Le dogme et la morale, fondements 
essentiels de la Religion, gardent leur immutabilité : 
mais la discipline et la politique, destinées à les faire 
valoir, reçoivent sans cesse des modifications. C'est 
pour cela que les longs pontificats présentent dçs in- 
convénients graves : on peut moins aisément y accom- 

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plir de ces évolutions, qui ne sont pas la moindre 
source de la force et de la durée. Car, pour ce pouvoir 
qui étend son empire dans tout V univers par la seule 
action de renseignement et de la charité, ayant une 
origine et un but divins, les engagements les plus sages 
deviennent bientôt les compromissions les plus dan- 
gereuses. Nous avons dit, dans le livre que nous 
citions tout à l'heure, que la moyenne était d'un peu 
plus de sept ans : ce fréquent rajeunissement de la 
fonction apostolique est un des phénomènes les plus 
intéressants de V Église de Rome, Or, à V ouverture du 
Conclave de iSjS, ce n'était pas un mystère que le 
Saint-Siège ne rencontrait, soit dans les Chancel- 
leries, soit dans les Cours, qu'hostilité ou froideur, 
A peine aurait-on cité une ou deux exceptions, au^ 
surplus insignifiantes ! Ei comme, par une conséquence 
naturelle, il se manifestait che\ les peuples des enthou- 
siasmes sans mesure et des haines sans frein, les Cours 
et les Chancelleries, redoutant les conflits et les périls, 
étaient toutes plus près de l'hostilité que de la froi- 
deur. Deux cardinaux réunissaient à un degré plus 
remarquable les vertus que semblaient exiger ces cir- 
constances : Mgr Sfor^a, archevêque de Naples, et 
MgrPecci, archevêque-évêque dePérouse, Excellents 
administrateurs, politiques modérés, tout en se mon- 
trant très fermes sur les principes et les droits du 
Saint-Siège, l'un et Vautre avaient su se tenir au-dessus 
des partis. Le cardinal Sfor\a portait un grand nom. 
et jouissait d'une grande popularité. On le considérait 
conime le futur Pape, Les catholiques rendaient hoii- 



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mage à la pureté de sa doctrine et à la sainteté de sa 
vie. Les autres formaient toute sorte d'espérances. Un 
ancien ministre de V Instruction publique du royaume 
d'Italie, M. Bonghi, s* était fait le porte-voix de cette 
candidature dans la Revue des Deux-Mondes et la 
Nuova Antologîa. Mais à coté de ces avantages assu^ 
rément fort précieux dans la situation faite au Saint- 
Siège par les événements de 1S70, ce prince ecclésias- 
tique avait quelque chose de mystique et d'obstiné 
qui pouvait ne pas se prêter à toutes les difficultés de 
la succession de Pie IX. Cest pourquoi la souplesse 
d'esprit du cardinal Pecci nous avait paru devoir rem- 
porter les suffrages du Sacré- Collège : il était permis 
d'en attendre plus de ressources. Au surplus, le car- 
dinal Sfor\a aurait-il accepté la tiare ? Etant allé, au 
cours de i8jj, présenter ses hommages à Pie IX, le 
spirituel Pontife, qui sentait approcher sajin, ne put 
s'empêcher de lui dire : « Eh bien ! on dit que vous 
sere\ Pape, J'ai bien vu à l'empressement des cardi- 
naux qu'ils vous considéraient comme tel / » — « Très 
Saint-Père, lui répondit V austère cardinal, naye\ 
point cette pensée, Xai constamment prié Dieu de 
vous faire vivre plus longtemps que moi. Jamais d'aile 
leurs, non jamais! je ne consentirais à succéder à 
Votre Sainteté et à charger mes épaules du poids des 
affaires temporelles en l'état où Elle les laissera. » Ce 
qu'il avait eu le courage de dire à Pie IX, il l'avait 
dit à d'autres en termes encore plus crus. Ses vœux 
ont été exaucés. Il a précédé Pie IX dans la tombe. 
N'y a-t-il pas quelque puérilité à rappeler l'incident 



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^ ix ^ 

qui, déjà avant que nous eussions recueilli les élé- 
ments de Préface au Conclave, et à une époque où 
V archevêque de Naples brillait de tout V éclat de son 
prestige, nous avait pénétré de la conviction que Var- 
chevêque-évêque de Pérouse serait l'Élu du Sacré- 
Collège? Le i8 février i8j6, nous chevauchions, 
M, le comte de X... et nous, sur la route d'Albano au 
lac Némi, Arrivés à Ariccia^ à la porte du palais 
Chigi, nous arrêtâmes nos montures, A propos de quoi 
cette idée nous vint-elle? Bref, à brûle-pourpoint: 
a En votre âme et conscience, qui sera Pape? » de- 
mandâmes-nous à notre compagnon, qui est versé dans 
les affaires romaines. « Pecci! » nous répondit-il, à 
peine notre question posée. Sa voix avait un tel ac- 
cent d'inspiration et de certitude que, quelle que soit 
la valeur des pressentiments, ce : « Pecci! n s'imposa à 
notre esprit. De sorte que c'est M. le comte de X... 
qui, en réalité, a « vaticiné » Léon XIII. Nous re- 
grettons que la discrétion ne nous permette point de le 
nommer : nous aurions aimé que TUnità Cattolica lui 
eût rendu ce témoignage. Le cardinal Sfor^a n'était 
pas encore mort, que le cardinal Pecci abandonnait sa 
ville épiscopale pour se fixer à Rome, d'où feu le car- 
dinal Antonelli ne pouvait plus le tenir éloigné, 
comme au temps où il était Secrétaire d'État. Pen- 
dant l'année 1877, surtout pendant les six .premières 
semaines de l'année 1878, il fit preuve de ces qua- 
lités de diplomatie et de commandement, qui devaient 
lui gagner les suffrages des électeurs pontificaux, 
auxquels, jusqu'alors, il ne s'était montré qu'à d'asse^ 



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rares intervalles. Au scrutin, toutes les chances se 
réunissaient sur sa tête. 

Chaque/ois qu'un Pape monte sur la chaire de saint 
Pierre, il se produit le phénomène que voici. Les ca- 
tholiques éprouvent quelque hésitation. La foi humaine 
est chancelante ! On dirait que le dogme et la morale 
vont se trouver en danger. Les autres font entendre 
un concert de joie. Il semble que le nouveau Pape sera 
des leurs, qu'il adoptera leurs idées, qu'il servira 
leurs passions. Combien de fois, déguisant leurs pro- 
jets, ont-ils poussé le cri fameux : « Coraggio, Santo- 
Padre, coraggio ! » Puis, peu à peu, les faits font éva- 
nouir ces craintes et ces illusions. Les choses repren- 
nent leur assiette. Le prochain règne n'en sera pas 
moins inauguré de la même manière. Le cercle de 
Vico ! Ce qui est exact, c'est que le Souverain Pontife 
ne saurait vivre exclusivement darts son magistère su- 
prême. Il a une foule d'intérêts temporels. Car la Re- 
ligion n'est pas simplement une abstraction : tout culte 
exige des moyens matériels. Il est le chef de plus de 
mille évêques qui dirigent autant de diocèses où des 
centaines de mille de prêtres paissent, suivant le lan- 
gage sacré, deux cents millions de fidèles. Il a des 
négociations à suivre, pour l'exercice ou la propaga- 
tion de là foi dont il est le docteur, avec de nombreux 
États d'essences diverses. Bref, il a à faire acte de 
Prince encore plus souvent qu'acte de Pontife. Or, si 
la théologie enseigne que, dans le domaine purement 
spirituel, l'assistance du Saint-Esprit le préserve de 
l'erreur lorsquil prononce ex cathedra^ de manière 



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•iS A7 ?*• 

que ses sentences doivent être acceptées avec une en- 
tière soumission par le monde catholique^ elle ne pré- , 
tend aucunement qu'il ne soit faillible et peccable dans 
toutes les autres parties de son ministère. La conduite 
que son tempérament et son jugement lui/ont adopter^ 
peut ne pas donner ce qu'il en attend : en tout cas, elle 
est sujette à controverse. Ceux qui envisagent d'im 
autre point de vue les besoins de la société et les rap- 
ports des Puissances^ sont libres de formuler leur 
avis. 

On ne saurait se dissimuler que la mort de Pie IX 
a produit dans la Catholicité une émotion profonde. 
Combien d'hommes, même de mérite, avaient grave- 
ment émis cette prophétie : « Pie IX sera le dernier 
Pape! » Léon XIII est sur le trône. Après Léon XIII , 
ce sera un Clément XV ou un Grégoire XVII. Fût- 
elle une institution purement humaine, la Papauté ne 
périrait pas ainsi: il lui faudrait peut-être encore des 
siècles pour qu'elle s'éteignit d'une consomption, dont 
les symptômes sont loin d'apparaître. Quant à une 
fin violente, cest un axiome que l'on ne détruit que 
ce que l'on remplace ; or, les novateurs contemporains 
sont presque tous matérialistes : quelle place la Reli- 
gion occupe-t-elle dans les programmes des républi- 
cains, des socialistes, des communistes, des nihilistes? 
Pie IX a régné plus de trente-deux ans. Aucun Pape 
n'a plus longtemps gouvei^né l'Eglise. Sauf im petit 
nombre, les cardinaux , les patriarches, les primats, 
les archevêques, les évêques, ont tous été créés ou pré- 
conisés par lui : on peut dire que la hiérarchie catho- 



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-Jj xij i^ 

lique est composée de serviteurs de son cTioix, Sa bon- 
homie et sa magnificence lui avaient attiré la sympa- 
thie des peuples, dont le cœur porté aux sentiments 
vifs et tranchés avait été tout à fait gagné par le 
n^^Hkisme et V enthousiasme de sa piété. Quel souve- 
rain û été loué et acclamé davantage? Volontiers on 
aurait daté l* ère chrétienne du 1 6 juin 1846. Qui n'a 
vu ces images où on le représente au premier plan y 
cachant à moitié la Vierge Marie, derrière laquelle 
apparaît à peine la figure de Jésus-Christ? L inten- 
tion n* était sans doute pas hérétique. On voulait signi- 
fier que Vunion intime avec le chef visible est le plus 
sûr moyen de ne pas s'éloigner du chef invisible. Mais 
quelles accusations d'idolâtrie n'en a-t-onpas tirées! 
De sorte que la plupart des catholiques ont vraiment 
une peine extrême à se figurer qu'il puisse y avoir un 
autre Pape. Peu s' en faut qu'ils ne croient qu'il ressus- 
citera d'entre les morts pour reprendre le gouver- 
nail! Si ces regrets honorent et ceux qui les éprouvent 
et Celui qui en est l'objet, ils n'en constituent pas moins 
un sérieux embarras. Particulièrement les « ultra- 
montains y> ou a cléricaux », comme on les appelle, ne 
parviennent point à se consoler de cette perte. Leur 
deuil ne prend pas de fin : rien n'en tempère l'amer- 
tume. Le portrait de Léon XIII n'a pas remplacé che\ 
eux le portrait de Pie IX. Ne se débite-t-il pas encore 
autant de photographies et de lithographies de Celui-ci 
que de Celui-là? Pie IX! ce nom les laisse sans voix. 
Léon XIII leur fait l'effet que produirait sur l'en- 
tourage de M. le comte de Chambord l'avènement 



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4? xiij S«* 

de M. le comte de Paris, « Cest un prince d'Or^ 
léans! » a murmuré Vun d'eux. Le mot est pittores^ 
que: et ce n'est qu'à ce titre que nous nous permettons 
de le reproduire, Prene^ même un discours ou un 
mandement épiscopal quelconque, vous y lire\ trois 
fois le nom de Pie IX pour unefois celui de Léon XIIL 
n illustres vieillards^ revêtus par Léon XIII de la 
pourpre romaine que Pie IX ne leur avait pas donnée, 
n* ont pas osé, dans la prise de possession de leur église 
titulaire, s'affranchir de cette répartition des homma- 
ges, qui est comme un indispensable brevet d'ortho- 
doxie. On a le devoir de reconnaître que ces « cléri- 
caux n ou ^ ultramontains », souvent ombrageux, 
souvent intraitables, ne marchandent pas leurs sacri- 
fices : c'est une avant-garde qui a tous les emporte- 
ments et tous les dévouements de cette milice. Ce sont 
eux qui combattaient à Mentana et à Castelfidardo, 
Ce sont eux qui sont à la tête de toutes les oeuvres ca- 
tholiques : Denier de Saint-Pierre^ dons aux églises et 
au clergé, instruction des enfants du peuple, fonda- 
tion des universités pour l'enseignement supérieur, 
propagation des livres et journaux religieux, salles 
d^ asile, hospices, aumônes, Léon XIII a donc plus de 
peine que la plupart de ses prédécesseurs à faire ou- 
blier le Pape auquel il succède, « Pie IX a gâté le 
métier! » disait familièrement, en cette langue ita- 
lienne qui tolère toute sorte de licences, un prélat 
romain très judicieux et très spirituel. 

Est-ce en prévision de cet état de choses que /'Unità 
Cattolica nous a fait l'honneur d'exprimer l'espoir 



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-^ xiv gt> 

que nous prendrions la défense « de l'auguste per- 
sonne et des droits sacrés » de Léon XIII? Nous au- 
rions quelque impertinence à nous attribuer ce rôle. 
Qui pourrait douter de la volonté loyale et de la 
pensée élevée ^ qui ont inspiré les deux premières an- 
nées de ce pontificat ? Il n'est pas un Cabinet qui ne les 
reconnaisse. D'ailleurs les seuls bons avocats, ce sont 
les actes : et ce n'est pas aux parples à /aire tomber 
les préventions. Hâtons-nous de dire que nous ne 
sommes point de ceux pour qui hier trouble aujour- 
d'hui. Dès la première heure, nous avons, dans le 
Paris-Journal, salué avec une respectueuse confiance 
l'exaltation de Léon XIII. La satisfaction d'avoir vu 
juste y était pour peu. Mais l'Élu paraissait si bien 
personnifier la situation, que nous en tirions les plus 
heureux augures. Et c'est là où /'Unità Gattolica ne 
s'est pas trompée ! 

Le Christianisme n'a pas seulement apporté au 
monde un code de lois dogmatiques et morales; il 
s'est aussi expressément et directement proposé de 
transformer les rapports des peuples entre eux et 
avec l'Etat. 

Non pas que le Christianisme aspire à la domination 
à la fois spirituelle et temporelle, puisqu'une de ses 
maximes fondamentales, et peut-être celle qui hu- 
mainement a le plus contribué à sa diffusion, est 
celle-ci : « Rende\ à César ce qui est à César, et 
rende:{ à Dieu ce qui est à Dieu. » Avant Jésus-Christ, 
il n'y a eu que des religions nationales, des religions 
d'État. Chaque nation avait ses divinités particu- 



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-4§ Jirv j«. 

Hères, son culte spécial. Cette organisation tenait 
fortement les peuples séparés les uns des autres : car 
il n'est ni de plus haute ni de plus solide barrière 
entre les hommes que la différence de foi religieuse. 
Le Christianisnie a rompu dès le principe avec le par- 
ticularisme national et religieux des Juifs. Il est la 
première religion qui ait déclaré qu'elle n'appartenait 
à aucune race, qu'elle pouvait contenir dans son sein 
les civilisations les plus variées, qu'elle était destinée 
au monde entier, qu'elle avait pour mission de fonder 
une Église de l'Humanité sans frontières, ni ethnolo- 
giques ni géographiques, « Un seul troupeau et un seul • 
pasteur, » Elle a même abandonné le nom de son ori- 
gine pour prendre le nom de son but. Le Christianisme 
est devenu le Catholicisme, Dans le passé et dam 
le présent, sa situation est unique. Peut-être y a-t-il 

. en dehors du Catholicisme deux religions qui pour- 
raient prétendre au titre d'universelles, par ce qu'elles 
sont étendues bien au delà des frontières d'un seul 
peuple, d'un seul État : l'islamisme et le bouddhisme. 
Mais r islamisme n'a pu fonder l'unité d'une Église 
constituée comme un corps organique : les sunnites et 
les chyites le divisent; la Turquie, où dominent les 
sunnites, est l'ennemie de la Perse, où dominent les 
chyites. Le bouddhisme, sans rapports organiques 
entre les prêtres et les laïques, sans cérémonies mar- 
quant l'entrée dans ta confession, n'est proprement 
qu'une religion sacerdotale. Le bouddhisme n'a même 
point pied, comme l'islamisme , sur plusieurs conti- 
nents : il est limité à l'Asie orientale. En y faisant 

I 

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figurer tous les habitants de la Chine, on porte à cinq 
cents millions le nombre de ses fidèles. Mais on oublie 
de dire qu'en Chine les religions de Confucius et de 
Tao-Sé subsistent à côté. Toutes trois pénètrent Vune 
dans Vautre : et, selon V occasion, le Chinois les em- 
brasse toutes trois. Quant au protestantisme, ce n'est 
plus qu'une expression historique. Lord Clarendon di- 
sait des Ecossais : « Toute leur religion consiste à avoir 
horreur de la Papauté, » Nous n'irons pas aussi loin 
que le Grand- Chancelier de Charles IL Mais le fait est 
que, par sa négation de la légitimité d'un chef su^ 
prême, gardien de l'unité chrétienne, le protestan- 
tisme devait être amené à la négation de la légitimité 
d'une Église universelle. Autant de gouvernements, 
autant d'Églises, Il est dans la nature des choses que 
ces sortes d'Églises n'inspirent que peu de piété et de 
respect : c'est comme un culte tout à fait conventionnel^ 
dont on se détache avec facilité dès que l'oppression 
de l'État se rélâche. Alors les sectes se multiplient. 
Pour jeter un voile sur ces dissensions, on a recours à 
une abstraction, à un être imaginaire, à « l'Église 
invisible ». 0:t parle, dit le D^ Dôllinger, de lacon- 
corde et de V amour qui régnent dans les régions mys- 
térieuses et introuvables, oii cette « Église invisible » 
est supposée avoir fixé sa demeure. Ni discipline, ni 
enseignement. L'Église anglicane a dit : « Plus de 
Pape ! Nous ne voulons être gouvernés que par des 
évêques. » Les protestants du continent ont répondu : 
« Rien que des pasteurs! » Puis, d'autres : « Les pré-* 
dicateurs suffisent! » Enfin, pour les quakers, les 



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••§ xvij §f 

« amis », et d'autres associations protestantes^ chacun 
doit être son docteur, son prêtre, son prophète. Le 
protestantisme offre, moins encore que les religions 
de Bouddha et de Mahomet, les éléments de Vuniver* 
salité : et il n'y a que trois siècles qu'il existe! On 
peut donc dire d'abord que la Religion catholique est 
la seule universelle dans le sens complet du mot, en:- 
suite qu'elle compte un plus grand nombre de fidèles 
que toutes les autres sociétés chrétiennes, mahomé- 
tanes ou bouddhiques, prises à part. Bien que l'es- 
sence de la Religion catholique soit de n'être ni ita- 
lienne, ni française, ni espagnole, ni allemande, ni 
africaine, ni américaine, ni asiatique, de manière que 
toutes les nationalités puissent l'embrasser, ce serait 
une erreur de croire qu'elle tende à les courber sous 
le joug d'une uniformité monotone. Sa flexibilité lui 
permet de se faire toute à toutes. Elle retranche ce 
qu'iljr a de trop prononcé dans les traits d'un peuple; 
mais elle a bien soin de ne pas détruire l'originalité 
et l'énergie de sa nature, qui lui assurent le dévelop-^ 
pement de son râle dans la marche des événements 
humains. Il en résulte que chaque peuple lui apporte 
le tribut de ses dons personnels, qu'elle sait merveil-' 
leusement s'assimiler. L'Espagne et la Belgique, la 
France et l'Irlande ne se ressemblent pas par le ca- 
ractère national; cependant, les unes et les autres 
n'en sont pas moins catholiques. Elle reçoit ainsi, 
outre un accroissement de nombre et d' espace ^ un 
accroissement de facultés et de « dynamique ». Si le 
sang et le climat ne perdent pas tous leurs droits, si 



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4g xviij {$• 

. 4les passions et les intérêts sont un éternel ferment ie 
discorde, il n'en est pas moins vrai que la commu- 
nauté de foi religieuse est ce qui peut le mieux rap- 
procher les hommes. Lorsque les esprits et les cœurs 
pensent et battent à V unisson sur cette pierre d'assise 
de l'humanité, nécessairement les idées deviennent 
plus homogènes, les sentiments plus doux, les rela- 
tions plus faciles. C'est ainsi que les races converties 
au Christianisme ont toutes renoncé d'une manière 
sensible et aux mœurs barbares et aux lois cruelles. 
Le Catholicisme n'a pas seulement créé le principe 
le plus fécond de la fraternité humaine : il a donné, 
le premier, la notion de la liberté politique. Lors- 
que l'État est souverain, au spirituel comme au tem- 
porel; lorsqu'il est maître des âmes com ne des corps, 
quelle place y aurait-il pour autre chose que la ser- 
vitude? L'individu se trouve pris dans un étau. Che:{ 
les anciens, il n'y avait rien dans l'homme qui fût 
indépendant : l'État le considérait comme lui appar- 
tenant corps et âme, comme sa chose dont il avait le 
droit d'user et d'abuser. L'homme n'avait même pas 
l'idée de la liberté! Et il en était ainsi aux plus 
beaux temps de la République romaine. On ne pou- 
vait échapper que par la mort à ce despotisme qui 
embrassait tout. En effet, tout était dans la main de 
l'État: armée, finances, administration, justice, reli- 
gion, opinion, jusqu'à la propriété et à la vie. Aussi, 
ne faut-il pas s'étonner que, de bonne heure, les 
Romains aient adoré l'Empereur. Vivant, c'est un 
numen, une divinité protectrice; mort, c'est un divus^ 



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^J xix jg^ 

icff génie tutélaire. Ce fut au nom de VÉtat qu*on 
emprisonna et qu*on tua les chrétiens. Et quels sont 
les empereurs qui dirigent ces persécutions ? Ce n*est 
pas que Néron : ce sont les princes les plus sages ^ les 
plus grands administrateurs : Trajan, Marc-Aurèle, 
' Sévère y Dèce^ Dioclétien. Et pourquoi? Cest qu*ils 
veulent maintenir à tout prix Vunité de VÉtat. Or^ 
cette' unité est absolue : elle comprend la conscience^ 
comme le reste. Il ne fallait rien moins que fonder 
un État religieux à coté de VÉtat politique, instituer 
un chef sacerdotal à coté du chef civil, sans que ces 
chefs et ces États dépendissent les uns des autres, 
pour faire la brèche dans ce despotisme bastiornl de 
toute part. Presque au lendemain de la révocation 
de VÉdit de Nantes, lord Molesworth définissait très 
bien cette action du Catholicisme. « Dans la Religion 
catholique romaine, avec son chef suprême qui est à 
Rome, il y a, disait-il, un principe d'opposition à un 
pouvoir politique illimité. r>Dans cet ordre de choses, 
la Religion et VÉtat ' s'empêchent réciproquement 
d opprimer tout à fait les peuples, puisque Vune ne 
dispose pas du bras séculier, puisque V autre n' a plus 
le dominium sur le for intérieur. Paris régit les corps. 
Rome régit les âmes. Tous deux ont le devoir de s'en- 
tendre, pour rendre le plus possible leur mission har- 
monique et féconde. Nous avons un chef à Rome et 
un chef à Paris : ce dualisme ne favorise les ardeurs 
ni de celui-ci ni de celui-là; et c'est pourquoi il est très 
propre à sauvegarder la dignité et la liberté de 
Vhomme. Mais Vidolâtrie à laquelle les chrétiens op- 



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posaient la protestation du martyre, est loin d*être 
tombée à jamais avec les temples de Jupiter et de 
Vénus. Monarchies et Républiques ont toujours sup- 
porté avec impatience cette entrave. Ainsi le veut 
V infirmité de notre nature! Tel se raille de V infailli- 
bilité pontificale, qui ne souffre pas la moindre objec- 
tion aux oracles tombés de ses lèvres. Les dix^ 
huit siècles de Vère chrétienne sont une longue suite 
de réactions contre cette organisation libérale. La 
tyrannie des Sassanides a détaché la Perse de la com- 
munion nouvelle. Le schisme des donatistes a opéré la 
sécession du nord de V Afrique, en surexcitait les 
haines nationales. La doctrine monophysique a con-- 
duit, par la même voie, V Egypte à V Église copte. A 
partir du xii® siècle, s* est effectuée peu à peu la sépa- 
ration de V Empire grec. Là régnaient deux pouvoirs, 
celui des empereurs et celui des patriarches, qui 
trouvaient incommode V union avec V Église de Rome: 
ils ont formé V Église bysantine. Les empereurs 
d'Orient, surtout ceux de la dynastie des Comnènes, 
s'^ étaient mis en possession de tous les ministères ecclé- 
siastiques, à V exception de V administration des sa- 
crements. La division qui troubla l'Église, vers la fin 
du XIV® siècle, eut pour cause des intérêts purement 
nationaux : le choix d*un anti-pape français n'avait 
pas d'autre motif que l'asservissement du Saint-Siège 
à la France. Le mouvement hussitefut déterminé par 
le dessein du peuple bohème de s'affranchir des Alle- 
mands, en relevant la barrière confessionnelle. Lors- 
qu'au xvi' siècle la Chrétienté occidentale se divisa, ce 



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->§ xxj Jf 

fut bien, il est vrai, à l'instigation de prêt res/ati gués 
de la discipline ecclésiastique et de princes avides 
des biens de l'Église; mais avec quel art cette coa^ 
lition sut exploiter le sentiment national allemand^ 
blessé de la manière dont les personnes et les choses 
d'Allemagne étaient traitées à Rcme! Une fois la 
séparation accomplie, chaque prince, chaque seigneur 
indépendant fut Pape et évêque dans son royaume ou 
son domaine. Et même il pouvait à son gré changer 
la religion de ses sujets. Les princes électeurs du 
Palatinat ont, pendant une vie d'homme, changé qua- 
tre fois la religion de leurs sujets, parla destitution, 
par le bannissement. Dans le reste de l'Europe, la 
doctrine luthérienne essuya un échec décisif : elle 
portait si essentiellement l'empreinte du caractère 
allemand, qu'elle ne pouvait s'introduire dans d'au- 
très pays, sous d'autres formes nationales. Calvin 
est positivement l'auteur de la Réforme; seulement, 
Calvin avait eu pour prédécesseur Zmngle, tandis 
que Luther ne se rattachait à personne. Mais, dans 
les nations autres que sa patrie, la France, le senti- 
ment autochtone ne permit pas d'appeler les Églises 
par son nom, qui les aurait désignées comme l'œuvre 
d'un étranger. Par cela même qu'elle était dégagée 
de ce lien, la forme calviniste parvint à une extension 
plus considérable que la forme luthérienne : elle 
pénétra en Suisse, dans les Pays-Bas, dans le Pala- 
tinat, dans la Hessé, à Brème, dans le Brandebourg, 
en Hongrie. Du jour où, en 1618^ au synode de 
Dortrecht, ces diverses provinces du calvinisme vou- 



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^ ^4 xxij 5> 

* Itèrent le garantir des altérations des arminiens, le 
calvinisme vit commencer sa dissolution intérieure et 
son démembrement dogmatique. Comme troisième 
manifestation du protestantisme y avec une couleur 
et un exclusivisme pleinement nationaux, s* établit, en 
Angleterre, VÉglise épiscopale, l'Église de VÉtat. 
Sans les mesures draconiennes de la Monarchie, les con- 
gre gationalistes , les presbytériens, les baptistes, au- 
raient promptement dévoré Vinstitu tion de Henri VI IF, 
qui ne s* est maintenue qu'à la condition de rester bri- 
tannique. Nous aurons occasion de comparer, au point 
de vue de la situation vis-à-vis de l'État, les peuples 
catholiques avec les peuples hérétiques et schismati^ 
ques; et nous le ferons dans le présent plutôt que 
dans le passé. Nous espérons dissiper des préjugés 
répandus sur la liberté et la prospérité des uns et des 
autres : disons tout de suite que nous ne donnons pas 
l'avantage aux peuples hérétiques et schismatiques 
sur les peuples catholiques. 

Certes, les hommes qui s'occupent des affaires pU" 
bliques, en restant dans les régions spéculatives où l'in- 
térêt personnel n'obscurcit pas la vérité, sont obligés 
de reconnaître les bienfaits qui pourraient découler 
de ce double principe de fraternité humaine et de liberté 
politique, si l'État, par son mépris pour les peuples, 
n'en gênait pas l'expansion. Les peuples, abusés par lui, 
se sont, hélas ! laissés trop souvent entraîner à une 
connivence, dont ils ont cruellement à souffrir. Mais 
pour ceux qui sont nés dans le sein du Catholicisme, 
la chose est particulièrement facile, I.e galant homme 



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^ xxiij i^ 

1^^ 

ne médit ni de sa Religion, ni de sa Patrie, ni de sa 
Famille; et il s* estime heureux, lorsqu*ilpeut se met-* 
tre au service de ce double principe de liberté politi- 
que et de fraternité humaine, qui offre le plus vaste 
et le pkis noble champ à ses méditations. Mais, dans 
les temps actuels, ce râle devient nécessaire, impé- 
rieux, Cest la cause ellcrmême de la Civilisation qui 
est enjeu: car il importe encore plus à la société civile 
qu*à la société religieuse, qui se tient pour assurée de 
l'avenir, de ne pas remonter le cours des âges, jus- 
ques avant l'avènement du Christ, où les hommes ne 
7-encontreraient plus que le despotisme et la guerre. 
Pour cela, il faut que le Catholicisme ait confiance en 
son chef, qui lui-même a le devoir de relever les fidèles 
abattus. 

Et, en effet, il se manifeste, dans toute V Europe, 
une doctrine qui, après avoir présenté VÉtat comme 
le pivot de V ordre social, finit non seulement par ab- 
sorber tout en lui, mais aussi par le concevoir comme 
but absolu , comme la manifestation de la Divinité, 
comme le Dieu présent. En Allemagne, cette religion, 
à laquelle on a donné un nom aussi barbare que la 
chose, la « statoldtrie », a trouvé sa formule scienti- 
fique dans la philosophie de Hegel; et, sous cet appa- 
reil qui plaît au génie tudesque, elle règne dans les 
universités et les gymnases, La « statoldtrie », VÉtat- 
Dieu, est une 'tyrannie encore plus absolue et plus 
brutale que celle de la société antique, ^qui réunis- 
sait le pouvoir religieux et le pouvoir civil, puisque 
l'État-Dieu ne reconnaît que le pouvoir civil et qu*il 



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«s; xxiv ^ 

nie le pouvoir religieux. Lorsque César pouvait tout, 
c'était à la fois comme prince temporel et comme 
prince spirituel : les âmes conservaient quelque illu^ 
sion sur la nature de son autorité et sur le caractère 
de leur obéissance. Mais le César moderne : Empe^ 
reur, Roi, Parlement, prétend à cette omnipotence, 
en l'unique qualité de prince temporel ; prince spiri^ 
tuel, il ne daignerait l'être. Et il n'en veut point 
reconnaître ! Calcule-t-on toutes les conséquences de 
ce matérialisme effréné? Il ne faut point confondre 
avec ce phénomène, qui ne saurait inspirer que de 
l'horreur, l'opposition, que l'on rencontre dans toute 
l'Europe, en dehors des Cours, des Cabinets, des As- 
semblées, parmi les différentes couches de la popula- 
tion, l'opposition, disons-nous, contre la tendance à 
employer la Religion comme instrument politique. 
On proteste aussi universellement et aussi énergique^ 
ment contre toute violence exercée dans les choses reli- 
gieuses au nom de l'État. Cette doctrine ne nous 
déplaît point, en tant qu'elle rie dégénère ni en indiffé- 
rence ni en hostilité. L'Église et l'État ont des droits 
respectifs; la parole que nous rappelions plus haut : 
a Rende:{ à César ce qui est à César, et rende!{ à Dieu 
ce qui est à Dieu! » est le fondement de ces droits 
respectifs de l'État et de l'Église. Le Christianisme 
n'est pas une théocratie; il ne veut pas plus la confu- 
sion que la séparation des deux pouvoirs : car la 
séparation tourne aussi bien que la confusion à la 
théocratie. Sépare:{ les deux pouvoirs! et, dans un 
temps prochain, surtout dans une société démocrati- 



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Hg XXV gi» 

que et centralisée j où il n'y a que des fonctionnaires 
et des administrés y c'est-à-dire aucune institution 
privilégiée et stable, V Église aura pris la place de 
l'État. Pour que les deux pouvoirs subsistent Vun à 
côté de Vautre, ih faut qu'ils se prêtent un mutuel 
concours, qu'ils s'équilibrent avec sagesse, qu'ils se 
combinent avec fruit. De sorte que si l'univers arrivait 
à vivre tout entier sous ce régime d'union, on aurait 
non point la perfection qui n'est pas de ce monde, 
mais la plus grande somme possible de fraternité et 
de liberté. Or, la Catholicité est le seul réservoir de 
cet ordre de choses harmoniques et tempérées : nous 
pensons l'avoir fait comprendre par ce rapide 
exposé; et jamais il n'a été plus pressant de la dé- 
fendre, la Catholicité, que depuis que l'État affiche la 
prétention de se passer de Dieu, en soumettant les 
peuples au joug infaillible et inflexible de la force 
purement matérielle. Voilà par quelle suite de ré' 
flexions nous avons été amené à écrire ce livre! Il nous 
a paru utile d'éclairer l'opinion sur le chef que le 
Sacré-Collège a donné à l'Église, après la mort de 
Pie IX : une patiente et attentive étude de l'Italie, 
de Rome, justiflera peut-être cette hardiesse. 

Depuis trente ans, on lit beaucoup de romans. Notre 
génération a contracté dans ce commerce de la 
fantaisie et du réalisme, une infériorité, dont on 
s'aperçoit, aujourd'hui que l'abus commence à pro- 
vaquer la réaction. Si elle éprouve un goût, qui 
s'accroît de jour en jour, pour les travaux histo- 
riques, elle n'en est encore qu'aux monographies. 



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^ xxvj t^ 

Le héros porte-t'il des lunettes f Prend-il, au déjeuner, 
du café ou du chocolat ? Le lecteur est friand des 
plus petits détails. Comme il a perdu l'habitude de 
gravir les sommets de la théologie^ de la philosophie, 
du droit, et même de la politique, malgré le savoir et 
l'habileté dont le siècle se targue dans l'art de gou- 
verner, les grandes lois de l'Histoire, dans lesquelles 
se meut l'humanité, le trouvent asse:{ nonchalant. 
Cette multiplicité de renseignements, d'indiscrétions, 
qu'il recherche, qui le captivent, n'est pourtant pas tout 
à fait vaine : elle lui permet de se former une idée du 
héros, qui l'aidera à s'élever jusqu'à son œuvre. Nous 
tâcherons de satisfaire sa curiosité, dans la mesure 
des convenances. Mais ce ne doit être qu'un moyen. 
Le successeur de Pie IX ne s'est point assis, pour 
s'y reposer, dans la chaire de saint Pierre. Quelques 
semaines après son exaltation, un sculpteur italien, 
M. Jules Tadolini, reçut d'un Américain la corn- 
mande d'un buste en marbre du nouveau Pontife. 
Lartiste ne voulut pas se servir d'un portrait de 
Léon XIII : il alla directement au Vatican. — « Votre 
Sainteté daignerait-elle me faire l'honneur de me 
laisser reproduire ses traits ?» — Le Pape y con- 
sentit avec la plus affectueuse bonté : il « posa » 
quatre séances. — <tJe sollicite de Votre Sainteté une 
dernière faveur ! » dit M. Jules Tadolini au Pape, 
qui lui faisait compliment. — « Laquelle ?» — « Que 
Votre Sainteté trace un mot de sa main sur cette 
glaise / » — Léon XIII écrivit : Léo de tribu Juda. 
Le nouveau Pontife ne pouvait pas encore reproduire 



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«fj xxvij gi> 

tout le texte sacré : Vicit Léo de tribu Juda. Mais, 
comme on ne tardera pas à lui voir un esprit réservé 
etpréciSy on se demandera la signification de ce trait. 
Au dire des naturalistes, le lion est fort et généreux ; 
il est inaccessible au caprice, comme à la peur ; il sait 
qu'il peut vaincre avec calme. Quel est donc celui qui 
s'applique ces fières paroles ? Un prisonnier ! Mais un 
prisonnier qui a conscience que l'empire des âmes est 
le seul de taille à occuper, sans le plus ridicule des 
contrastes, le trône qu'a laissé vacant la déshérence 
des maîtres du monde. Mais un prisonnier qui a foi, 
suivant V expression de M. Gui^ot, dans la puissance 
morale, la plus grande qui soit au monde! de l'Église, 
au gouvernement de laquelle il est préposé. Il est, enfiny 
ce prisonnier, « le serviteur des serviteurs i» du Maître, 
dont Ter tullien disait: Patiens, quiaaeternus. L'univers 
est unanime à rendre hommage à l'amour de la science 
et de la paix, qui anime Léon XIII : les ennemis les 
plus déclarés de l'Église en conviennent. Mais les en- 
treprises de paix et de science sont peu rapides, peu 
bruyantes; elles n'ont le don ni de passionner ni 
d'enthousiasmer les foules. Aussi, parfois, arrive- 
t-il qu'on les jugé mal. Elles n'excluent pas la décision; 
mais il suffit que, les occasions se fassent attendre, 
pour qu'on les accuse, pour qu'on les condamne. Le 
fait est que si elles n'étaient point dirigées par une 
pensée toujours vigilante, elles pourraient faire 
perdre de vue d'autres intérêts non moins importants. 
Cest cette œuvre d'enseignement et de pacification, 
dont nous avons l'ambition de nous entretenir. Elle est 



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•jj xxviij ^ 

à peine en voie d* exécution : et c*est pourquoi nous 
nous attacherons plutôt à en rechercher l'esprit et en 
calculer les chances, qu'à en raconter par le menu les 
incidents, dont beaucoup, d'ailleurs, ne sauraient être 
actuellement publiés. 

On ne manquera pas de dire que nous opposons 
Léon XIII à Pie IX, Tel n'est point notre dessein ! 
Ces deux Pontifes ont, comme hommes, fort peu de 
ressemblance. Lorsque les événements nous obligeront 
à les mettre en regard l'un de l'autre, le plus souvent 
nous laisserons au lecteur le soin d*en tirer les ré- 
flexions à l'avantage de Celui-ci ou de Celui-là. Mais 
le Pape est toujours le Pape. Et le grand évêque de 
Pérouse est monté sur le trône, en s* annonçant comme 
un grand Pontife!,., 

Paris^ le i5 mai 1880. 




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LÉON XIII ET LE VATICA-N 



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LÉON XIII & LE VATICAN 




jOACHiM Pecci est né le 2 mars 1810, à 
Carpineto, de Dominique-Ludovic, colonel 
au service de Napoléon I*% et de Anna 
Prosperi Buzzi. Il a eu trois frères et une 
soeur : Charles, né le 25 novembre 1 798; Jean- Baptiste^ 
né le 26 octobre 1802; Joseph, né le i5 décembre 
1807; Catherine, née le 4 novembre 1800, et mariée 
û Henri Ldlli. Joseph est aujourd'hui cardinal. 

La famille Pecci est originaire du pays de Sienne. 
Elle possédait la seigneurie de Procena, dans les 
environs de la cité siennoise, où, vers la fin du 
XIII'' siècle, elle vint s'établir. Elle s'y acquit bientôt 
une autorité considérable, et fut admise au Conseil 
lies Neuf. Sa puissance et sa richesse s'accrurent en- 
core. Lorsque le Pape Martin V se réfugia à Sienne, 
il reçut, avec toute sa cour, une hospitalité magnifi- 
que dans le palais des frères Jean et Jacques, qui, en 
outre, lui prêtèrent une somme de i5,ooo florins 
d'or, pour la garantie de laquelle ce Pontife les mit 
en possession de la citadelle de Spolète. 



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LEON XIII ET LE VATICAN. 



Plusieurs Pecci se sont distingués par leurs vertus 
civiles, militaires ou religieuses. Pierre fut profes- 
seur de droit civil et canonique à FUniversité de 
Sienne, et représenta la cité siennoise au couronne- 
ment de Tempereur Sigismond, dont il reçut les ti- 
tres de baron et comte palatin. Didier fut également 
jurisconsulte et professeur à la même université. 
Thomas fut auteur d'ouvrages ecclésiastiques répu- 
tés. Au XVII® siècle, François fut gouverneur militaire 
d'Asola, importante place forte de la République de 
Venise. Au xviii® siècle, Jean-Antoine, chevalier de 
rOrdre de Saint-Etienne de Toscane, fut un archéo- 
logue très érudit ; son frère, Tabbé Joseph, se fit la 
réputation d'un helléniste consommé. 

Au commencement du xvii® siècle, un rameau avait 
été transplanté par Pascal à Carpineto. Ce Pascal fit 
construire dans la principale église de cette ville une 
belle chapelle , où reposent les restes de ses descen- 
dants. Là, comme à Sienne, les Pecci ne tardèrent 
pas à jouir de la considération et de l'influence. Ce 
rameau a produit plusieurs personnages dignes de 
mémoire : Antoine, qui fut archiprêtre de la Collé- 
giale carpinétane; Joseph, décédé à Rome, en 1806, 
commissaire de la Chambre apostolique ; le colonel 
Dominique-Ludovic, père de Léon XIII. 

Léon XIII et le cardinal Joseph ne sont pas les 
premiers princes ecclésiastiques de la famille Pecci. 
En 1417, Jean fut évêque de Grosseto; en 1679, 
Paul fut évêque de Massa; et en 17 10, Joseph-Ber- 
nardin, de l'Ordre des Olivétains, monta à son tour 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



sur le siège épiscopal de Grosseto. Un autre aurait 
fondé, dans la seconde moitié du xiv« siècle, TOrdre 
des Ermites de Saint-Jérôme, en Espagne, et auraU 
mérité d'être élevé au rang des Bienheureux. 

D'autres Pecci ont appartenu à TOrdre militaire 
souverain de Saint-Jean de Jérusalem : Bienvenu et 
Jean, en 1340; au siècle suivant, Tévêquede Grosseto 
nommé plus haut; Thomas, en 1606; François, 
en 1648; ou à TOrdre militaire de Saint- Etienne de 
Toscane : parmi ceux-ci figure un Lélio, fils de 
Scévola, qui, dans les sessions capitulaires de 17 10, 
fut investi de la charge de Grand-Conservateur. 

« La Royale Académie héraldique d'Italie » n'a pas 
encore terminé le dépouillement des archives de la 
faïnille Pecci : notre honorable président, M. le che- 
valier J.-B. de Crollalanza, a bien voulu nous dire 
qu'elles promettent une riche généalo^^ie. Cette Com- 
pagnie se propose de réunir en volume le réjultat de 
ses recherches sur les ancêtres du nouveau Pape. 

Au soixante-dix-neuvième kilomètre du chemin de 
fer de Rome à Naples, se trouve la station de Sjur- 
gola. A peu près à sept kilomètres de là, sur la gau- 
che , est situé Anagni , ville de 6,000 habitants , 
ancienne capitale des Herniques. Hernae, roches. 
En i3o3, Boniface VIII y fut souffleté par Guillaume 
de Nogaret, l'envoyé de Philippe IV le Bel. Dante a 
immortalisé, dans sa Divine Comédie, les humilia- 
tions et les douleurs du vieux Pontife ; et une tradi- 
tion romaine veut que les Colonna expient de géné- 
ration en génération l'acte odieux auquel ils ont 



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LÉOiN XIII ET LE VATICAN. 



pris part. On s^avance dans la montagne, tantôt 
gracieuse et tantôt âpre. Des châtaigniers , des 
chênes, des hêtres, des pins, des ifs, des oliviers, de 
la vigne. Peu à peu, le paysage devient plus rude. 
Les chenfins sont difficiles. Au bout de quelques 
milles) on arrive à Carpineto. Ses clochers et sa 
forteresse en ruines, se profilant pittoresquement sur 
les flancs du mont Capreo, lui donnent assez grand 
air. Mais quelle désillusion ! Des rues escarpées, tor- 
tueuses, étroites, sales, s'engouffrant sous les voûtes 
basses et*obscures de quelque construction qui en- 
jambe sans façon la voie publique. Des maisons en 
granit, noircies et délabrées, triple injure du temps, 
de rincurie, de la misère ! Des immondices aux por- 
•tes. Un peuple déguenillé. Les Carpinétans descen- 
dent de ces habitants du Latium, qui ont été les 
maîtres du monde. Ils sont comme les portiers du 
pays de la sceoceria ou ciociaria, ainsi nommé des 
sandales d'esclaves antiques, que portent encore ses in- 
digènes. Race robuste, courageuse, opiniâtre, souvent 
très intelligente. Nos Auvergnats ou nos Savoyards : 
et, comme eux, en butte aux plaisanteries. Les Papes 
saint Hormisdas, saint Silvère, saint Vitalien, Inno- 
cent III, Grégoire IX, Alexandre IV, Boniface VIII, 
sont originaires de ces contrées. Le cardinal Anto- 
nelli et Son « Éminence grise », le cardinal Berardi, 
en étaient. On y conserve le culte de li belle latinité. 
En Italie, toute maison un peu spacieuse et dont les 
fenêtres possèdent des vitres est un pala^^o; de mSme 
en France, toute habitation flanquée d'un appendice 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



carré ou rond est un château. Donc, c'est là que 
s'élève le pala^^o qui a servi de berceau à Léon XIII. 
Faut-il dire que Fescalier d'honneur est large et doux, 
et qu'il conduit à des appartements plus encombrés 
qu'élégants? que les portraits des aïeux sont appen- 
dus aux murs? que le lit où couchait Léon XI H, 
lorsqu'il venait de Pérouse au manoir paternel, est 
en fer? ce qui n'est pas précisément une exception 
chez nos voisins ! Les Pecci possédaient-ils pour cent 
mille écus romains de biens-fonds sur le territoire de 
Carpîneto? Étaient-ils vraiment les seigneurs des 3 ou 
4,000 paysans de la bourgade? Toujours est-il que la 
vie ne saurait être que simple et grave dans ce cadre 
sévère: ainsi le voulaient d'ailleurs les nobles et 
pieuses mœurs des Pecci. 

En 1818, Joachim Pecci fut envoyé au collège des 
Jésuites de Viterbe. Il y étudia la grammaire et y fit 
ses humanités, sous la direction du P. Léonard 
Garibaldi. Un de ses condisciples, le P. Ballerini, de 
la Compagnie de Jésus, a écrit dans la Revue : La 
Civiltà Cattolica, que a tout le monde admirait déjà 
sa vive intelligence et son exquise bonté ». En 1824, 
il eut la douleur de perdre sa mère. Au dire de 
tous les témoignages , c'était une sainte femme f 
Cette même année, il se rendit à Rome pour suivre 
les cours du Collège-Romain, où Léon XII venait de 
rappeler les Jésuites. Il était recommandé aux bons 
soins d'un de ses oncles, qui occupait un appar- 
tement au palais Mutti. Les PP. J.-B. Piancîani, 
André Carafa, Jean Perrone, Michel Zecchînellî, 



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LÉON XIII KT lAÙ VATICAN. 



Corneille Van Everbrock, François-Xavier Patrizi, 
distingués dans les sciences et dans les lettres, furent 
ses professeurs. N'est-ce pas encore le P. Ballerini 
qui a dit de lui : « Il ne connut jamais les fréquen- 
tations, les conversations, les divertissements, les 
jeux : sa taWe de travail était tout son monde »? Il 
s'appliquait surtout à mériter la réputation de beau 
latiniste, dont ses compatriotes se sont toujours fait 
honneur. Cette chose sera-t-elle agréable à notre 
époque « scientifique »? Le Palmarès de 1828 nous 
apprend qu'il remporta le premier prix de physique 
et de chimie, et le premier accessit de mathématiques. 
Ses facultés sérieuses et variées avaient attiré Tat- 
lentioji de ses maîtres. Bien que très jeune encore, il 
fut chargé de donner des répétitions de philosophie 
aux élèves du Collège-Germanique : il s'en acquitta à 
la satisfaction générale. La troisième année de ses 
études au Collège- Romain, il soutint publiquement 
une « dispute » théologique sur les Indulgences et les 
sacrements de l'Ordre et de l'Extrême-Onction. Une 
Note des registres du Collège perpétue la mémoire du 
succès de Joachim Pecci : « In quâ disputatione idem 
adolescens taie ingenii siii spécimen praebuit ut ad al- 
iiora proludei^e visiis est,,, » A la fin de l'année, le 
premier prix de théologie lui fut décerné. En i83i, 
les « palmes » de docteur couronnaient ses travaux. 
Il avait vingt et un ans. 

Joachim Pecci entra alors à 1' « Académie des No- 
bles ecclésiastiques »,oli les Içviics des familles patri- 
ciennes se f^r^parcm à sui»'re les diverses carrières de 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



la Prélature. « In questa nobile Accademia, dit le 
programme inscrit dans la Gerarchia Cattolica, sono 
erette cattedre di Diploma\ia ecclesiastica, Eco- 
nomia politicay Coniroversia bibliche, e scuole di 
Lingue straniere. » Son esprit se fortifia et se déve- 
^ loppa singulièrement sous cette haute culture. Dans 
ses lettres pastorales et dans ses lettres encycliques, 
l'on verra avec quel fruit il étudia à F « Académie 
des Nobles ecclésiastiques ». 

Grégoire XVI eut plusieurs fois Toccasion de le 
remarquer : il le prit en particulière estime. Le 
i6 mars 1837, il le nomma Prélat de sa Maison et 
Référendaire à la Signature. Le 25 décembre suivant, 
le cardinal Odescalchi, qui devait bientôt se dé- 
mettre de la pourpre pour se confondre dans les 
rangs de la Compagnie de Jésus; Fordorina prêtre. 
Sur ces entrefaîtes, Grégoire XVI lui confia le poste 
de Délégat à Bénévent. Nous avons déjà rapporté 
son premier pas dans le gouvernement. Cette pro- 
vinice était fâcheusement située : loin de Rome, qui 
la- négligeait et l'oubliait ; une enclavé du royaume 
de Naples, dont les contrebandiers et les brigands se 
faisaient un asile. L'administration en présentait des 
difficultés de toute sorte. Il y avait des familles aux 
mœurs féodales, puissantes par la fortune et par le 
rang, qui méprisaient Pautorité, mais s'inclinaient 
timidement devant le brigandage napolitain et le 
protégeaient contre cette même autorité. Ce qui se 
passe encore en Sicile! Et que l'on note que les 
brigands commettaient cfes acte^s de férocité atroce,, et 



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LEON XIII ET LE VATICAN. 



que ces familles s'appuyaient à Rome sur des person- 
nages tout-puissants. Les cardinaux Pacca, Pedicinî, 
de Simone, étaient de Bénévent et prenaient trop 
souvent parti pour les leurs au mépris du Délégat. 
Mgr Pecci avait donc à lutter contre deux forces 
unies contre lui. Touché de la condition misérable, 
de la province, il résolut de Faméliorer, dût-il briser 
sa carrière. Il commença par obtenir du gouver- 
nement pontifical un employé capable et sûr, nommé 
Sterbini, qui réorganisa la ligne des douanes. 
Léon XIII s'est montré reconnaissant de ses services : 
le commandeur Sterbini est mort, en décembre 1878, 
scalco segreto de Sa Sainteté. Il alla ensuite trouver 
le roi de Naples, Ferdinand II, lui fit part de son 
dessein et le décida à ordonner des dispositions sé- 
vères. Cela fait, il s'assura de la bonne volonté des 
officiers de la troupe et de la gendarmerie, et se mit à 
l'œuvre. Il fallut livrer des combats en règle, pour- 
suivre les brigands dans les châteaux où ils se 
retranchaient, et entrer de force dans ces citadelles : 
car, pris à la gorge par leurs étranges hôtes, les 
seigneurs prétendaient que le Délégat violait leurs 
terres et leurs demeures, et résistaient. Le plus 
puissant vint menaçant chez Mgr Pecci, lui dire qu'il 
partait pour Rome et qu'il en reviendrait avec 
l'ordre de l'expulser. « C'est bien. Monsieur le 
marquis ! répondit froidement le prélat. Mais avant 
d'aller à Rome, vous passerez trois mois en prison,. et 
je' ne vous donnerai à manger que du pain noir, et à 
boire que de l'eau claine. » Pendant ce temps, le 



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LKOiN XIII ET LE VATICAN. 



château du marquis était pris d^assaut, les brigands 
tués ou faits prisonniers, et le peuple acclamait le 
Délégat. En quelques mois, Bénévent fut purgé du 
brigandage ; les seigneurs se soumirent; le Pape loua 
hautement Mgr Pecci ; et Ferdinand II le pria de 
venir à Naples recevoir les témoignages de la consi- 
dération royale. Le roi Bomba était un maître 
connaisseur en matière de répressions ! Sur ces entre- 
faites, le Délégat étant tombé gravement malade, le 
peuple et le clergé en furent alarmés : les Béné- 
vcntins, pieds nus, la tête couverte d^n voile, firent 
des processions de pénitence. Grégoire XVI aimait 
que les choses allassent, non comme au régiment, 
mais comme au couvent : cet ancien moine de Bel- 
lune ne souffrait ni la faiblesse ni l'indiscipline. 
L'énergie et la capacité de Mgr Pecci lui plurent. 
11 renvoya gouverner Pérouse, qui était un poste im- 
portant. De tout temps, cette ville a été en proie aux 
sociétés secrètes, qui sont une des plaies de Pltalie : 
ses 20,000 habitants ont le caractère passionné et re- 
muant. Bien peu de fonctionnaires y réussissent. Or, 
il arriva que, sous l'administration de Mgr Pecci, qui 
ne pactisait pas, comme on vient de le voir, avec les 
malfaiteurs, ses prisons se trouvèrent vides: pas un 
seul criminel ou délinquant ! Sa réputation d'iné- 
branlable fermeté et d'incorruptible Justice avait 
.suffi pour tenir la population dans l'exact respect 
des lois. 

Mgr Pcccî avait ircnte ans. Il s'était forme au com- 
nKlhdcmc;it. tl aviait appris à manier les hommes. Il 



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lo LÉON XIII ET LE VATICAN. 

avait fait preuve d'une capacité hors ligne. Il avait rendu 
des services. Bref, il était mûr pour des entreprises 
plus considérables. Grégoire XVI le préconisa arche- 
vêque de Damiette : ce fut le Secrétaire d'État , car- 
dinal Lambruschini, qui voulut lui-même le sacrer. 
Puis il reçut Tordre de partir pour Bruxelles, en 
qualité de nonce. C'était en 1848. 

La Belgique venait de se détacher de la Hollande 
et de s'ériger en État indépendant. Elle s'était donné 

' une Monarchie constitutionnelle. Elle avait trouvé un 
roi dans la maturité de l'âge, que la mort de la prin- 
cesse Charlotte avait éloigné du trône d'Angleterre, 

rCt qui regrettait d'avoir refusé le trône de Grèce. 
Léopold P' était fait pour un plus . grand théâtre : 
néanmoins, il sut étendre son rôle bien au delà des 

. frontières de son petit royaume. Il ne pouvait s'illus- 
trer au regard de son peuple que par les œuvres de la 
paix ; aussi prit-il l'initiative de la construction des 
chemins de fer; favorisa-t-il le système rigoureux de 
comptabilité, introduit par le Congrès; érigea-t-il 
en maxime d'État qu'il ne doit jamais y avoir le 
moindre déficit dans les finances; encouragea-t-il 
les sciences, les lettres, les arts. Il n'est pas une 
branche de la puissance publique sur laquelle il n'ait 

^ exercé son influence avec la plus habile discrétion. 

. Il envisageait le pouvoir avec philosophie. Il y avait 

: dans tout son être cette fermeté naturelle et tranquille, 
qui affronte les épreuves de la vie sans les redouter ni 

.les braver. Sa haute taille imposait, sa parole mc- 

fsurée rassurait. Toute exagération lui répugnait. Il 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. n 

détestait le faste. Il avait réduit Tétiquette à sa plus 
simple expression ; mais il ne s^abandonnait jamais à 
la familiarité. Les Belges lui doivent plus de trente- 
quatre années de prospérité et de considération. 
Tout en s'occupant assidûment de son peuple, son 
esprit semblait s'intéresser à tous les points du globe. 
La constante sagesse quUl montrait, lui avait gagné 
Testime universelle. C'est pourquoi il n'employait 
pas ses rares facultés de diplomate dans le seul intérêt 
de la Belgique. Il sut se faire l'arbitre de la raison et 
de la justice en Europe. Il a été l'intermédiaire régu- 
lier entre l'Angleterre et la France : c'est peut-être lui 
qui a le plus contribué à maintenir l'alliance anglo- 
française tant de fois ébranlée sous Louis- Philippe, 
surtout après la crise égyptienne en 1841,1a guerre du 
Maroc en 1844, les mariages espagnols en 1846. On 
n'a pas perdu le souvenir de la courageuse impartia- 
lité de sa décision dans le différend survenu en i863 
entre les cabinets de Saint-James et de Rio de Janeiro. 
Chose particulièrement intéressante pour le jeune 
nonce! Comment ce prince protestant était-il parvenu 
à se rendre populaire dans un pays catholique? 

L^archevêque de Damiette était à bonne école. As- 
sister à l'organisation d^un pays ingénieux et positif, 
qui venait de proclamer son indépendance; à l'affer- 
missement d'une Constitution monarchique, à la porte 
de la France, où la pondération des pouvoirs avait 
tant de peine à s'établir; à l'action d'un monarque qui 
voulait ne rester étranger à rien, sans jamais s'écarter 
des voies constitutionnelles, et qui jouissait d'un 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



grand crédit, malgré Texiguïté de sa puissance; quels 
enseignements et quel exemple ! Il s'acquit bientôt la 
faveur de la Cour. Léopold P' était, comme Gré- 
goire XVI, un flaireur d'hommes : dès Tabord, il avait 
deviné les qualités du jeune nonce; en retour des 
hommages de sincère admiration et de confiant res- 
pect qu'il en recevait, il se plut à lui prodiguer des 
témoignages d'affection : il louait sa droiture, sa pru- 
dence, sa sagacité; il ne dédaignait même pas de le 
consulter. La réputation que l'amitié royale avait 
faite à Mgr Pecci, se répandit dans tous les rangs de 
la société. Tout le monde était charmé de ses efforts 
pour entretenir de bons rapports entre l'Eglise et 
rÉtat. L'épiscopat n'avait qu'à se féliciter de la li- 
berté que lui assurait la modération de sa politique. 
Il s'intéressait aux nombreuses œuvres de religion et 
de charité qui florissaient dans cette terre foncière- 
ment chrétienne. Les écoles surtout avaient ses sym- 
pathies : on le vit plusieurs fois, à l'Université de 
Louvain, assister à des promotions en droit cano- 
nique et en théologie. Bref, sa mission promettait les 
plus heureux fruits. Mais le climat et le travail 
avaient, au bout de trois ans, altéré sa santé au point 
qu'il dut, sur le conseil des médecins, solliciter son 
rappel. Le roi en fut centriste : il lui conféra la 
grand'croix de son Ordre, et le pria de remettre un 
pli au Pape. Mgr Pecci demanda si la dépêche était 
pressée : il voulait, avant de rentrer à Rome, visiter 
une partie de l'Europe pour en étudier les institu- 
tions, a II suffit, Monseigneur, lui fut-il répondu, que 



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LÉON XIIl ET LE VATICAN. i3 

VOUS remettiez vous-même le pli au Pape, à votre 
retour. » Le prélat partit, accompagné de regrets et de 
vœux unanimes. Il emportait des impressions qui ne 
devaient plus s'efifacer de son esprit. Le spectacle de la 
Belgique avait achevé son éducation politique. Il fit, 
entre autres, le voyage de France. Il passa quelque 
temps à Paris. La Monarchie de Juillet approchait de 
sa chute : elle avait pourtant à sa tête un prince qui 
possédait plusieurs des qualités que Mgr Pecci avait 
admirées chez son gendre. Mais les deux nations ont 
un tempérament bien différent. La comparaison ne put 
être que fâcheuse. Comment ce peuple, comblé de 
tant de ressources, est-il à la fois et toujours si docile 
et toujours si changeant?... Il ne faut pas abuser des 
rapprochefhents : car, souvent, ils ne contiennent rien 
de ce qu'ils paraissent signifier. Mais qui ne se rap- 
pelle que Pie IX débuta aussi dans la carrière diplo- 
matique? Il visita comme auditeur, avec Mgr Mûri, 
nonce de Pie VII, le Chili, le Pérou, la Colombie. 
Ne semble-t-il pas que ces chaudes contrées aient 
influé sur lui, comme les régions tempérées de la 
Belgique et de la Hollande sur Léon XIII ? 

Le prélat regagna la Ville- Éternelle. Après avoir 
pris connaissance du billet royal, Grégoire XVI lui 
dit : « Le Roi des Belges exalte votre caractère, vos 
vertus, vos services ; et il demande pour vous une 
chose que j'accorderai de grand cœur : la pourpre... 
Mais voici qu'une députation de Pérouse me supplie 
de vous confier le gouvernement de ce diocèse. Ac- 
ceptez donc le siège de Pérouse! Vous y recevrez 



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14 LÉON XIIIET LE VATICAN. 

bientôt le chapeau cardinalice ». Mgr Peccî, préconisé- 
archevêque-évêque de Pérouse dans le Consistoire du 
19 janvier 1846, fut en même temps créé cardinal et 
réservé in petto. Mais Grégoire XVI mourut cette 
même année, sans l'avoir publié ; et Pie IX lui fit 
attendre la pourpre jusqu'au 9 décembre i853. Pour- 
quoi Pie IX tarda-t-il si longtemps à réaliser les in- 
tentions de Grégoire XVI ?... 

Pérouse est bâtie sur le sommet d'une colliae aride, 
dont les inégalités rendent l'accès difficile. Elle do- 
mine cette vallée du Tibre supérieur, qui fut au 
moyen âge le berceau d'une foi ardente et enthou- 
siaste. Là, saint François d'Assise appelait les fleurs, 
les buissons, les vignes, les arbres, les étoiles, a ses 
frères et sœurs de la nature », à se joindre à lui pour 
bénir le Créateur. Prêchant un jour à Alviano et ne 
pouvant être entendu à cause du bruit des hirondelles 
qui avaient là leurs nids, il leur adressa ces paroles : 
« Mes sœurs les hirondelles, vous avez assez parlé, il 
est bien temps qaie je parle à mon tour. Écoutez donc 
la parole de Dieu, et gardez le silence pendant que je 
prêcherai. » — « Elles ne dirent plus un seul petit 
mot, ajoutent ses Fiorettij et ne bougèrent de l'en- 
droit où elles étaient. » Se trouvant un autre jour à 
Eugubio, un loup ravageait tout le territoire : saint 
François d'Assise alla à sa rencontre : « Mon frère le 
loup, tu vas dévastant et tuant les créatures de Dieu. 
Tu es un homicide, et toute cette contrée t'a en hor- 
reur; mais je veux, frère loup, que tu fasses la paix 
avec elle. Comme c'est la faim qui t'a porté au mal, 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. iS 

je veux que tu me promettes de ne plus le faire, si Ton 
te nourrit. » Et, ajoutent encore ses Fiorettiy « le 
loup, en signe de consentement, inclina profondé- 
ment la tête ». Il n'est pas de plus poétique légende 
que celle de cet homme si bon et si charitable ! La 
piété de FOmbrie semble avoir étendu son caractère 
sur les peintres, dont nous retrouverons tout à Theure 
les chefs-d'œuvre à Pérouse. A côté de Pécole floren- 
tine qui, sous l'inspiration de l'antiquité, divinisait la 
forme, l'école ombrienne, fille des maîtres de Sienne 
et des miniaturistes du xiv« siècle, priait! Elle alliait 
à la grâce de l'une, les tendances spiritualistes des 
autres; et, bien qu'elle eût adopté les progrès de la 
peinture dans l'exécution pratique, elle se distingua 
toujours plus par le sentiment que par le style. Le Pé- 
rugin,dont Raphaël reçut les leçons, en est le prince. 
La capitale de l'Ombrie compte plus de cent églises 
et de cinquante monastères, qui s'élèvent sur des 
substructions romaines ou étrusques. La hauteur et 
la rudesse de la plupart de ses édifices, dont la façade 
n'est pas terminée ; la sombre couleur des pierres de 
ses maisons, lui donnent un aspect négligé et sévère. 
Ses palais et ses musées contiennent, outre des Ra- 
phaël et des Pérugin, des Pinturicchio, des San-Gior- 
gio, des Fra Angelico, des Taddeo Gaddi, des Be- 
nozzo Gozzoli , des Alfani , des Sebastiano del 
Piombo, des Dominiquin, des Titien, des Baroccio, 
des Signorelli, des Salvator Rosa, etc. La « Biblio- 
thèque » est riche de 3o,ooo volumes. Les chanoines 
du Duomo possèdent des manuscrits du xv* siècle, 

a*. 

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i6 LEON XIII ET LE VATICAN. 

ornés de précieuses miniatures. A San-Domenico, on 
admire la plus grande verrière qui soit en Italie. Les 
arts seulement n'ont pas été en honneur à Pérouse : 
les sciences et les lettres y ont également été cultivées. 
Dès le commencement du xiv® siècle, une université 
y était fondée. C'est au milieu de tous ces souvenirs 
des âges disparus, favorables à Fétude et à la méaita- 
tion, que Mgr Pecci a passé trente-deux années! 

Il n'était pas sans péril pour lui d'exercer le pou- 
voir spirituel dans la ville même où il avait exercé 
le pouvoir .civil. Il est vrai que le Délégat n'avait 
laissé aucun legs fâcheux à l'Évêque : au contraire, . 
celui-ci allait trouver chez ses ouailles le prestige que 
celui-là avait conquis chez ses administrés. Il n'en 
était pas. toujours ainsi sous le gouvernement ponti- 
fical... 

Pendant ces trente-deux années, Mgr Pecci s'est 
montré constamment égal à lui-même : homme de 
grande doctrine catholique et de grand sens politique. 

Un évêque qui dirige si longtemps un diocèse im- 
portant, peut se rendre capable de gouverner un 
royaume, un empire. Nous avons dit quelque part : 
et La police ecclésiastique est la plus difficile qui soit au 
monde ! » Le prêtre dépendant, quant au spirituel et 
quant au temporel, de la même hiérarchie, se forme 
vite à beaucoup de prudence. Sans doute, son minis- 
tère est protégé par les canons. Le Concile de Trente 
lui assure même une indépendance qui ne serait point 
compatible avec les nécessités modernes, si l'on s'y 
conformait au pied de la lettre : les concordats, con- 



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LÉON Xlll ET LE VATICAN. 17 

dus postérieurement, relâcheraient toute discipline. 
Ce sont des règles dont la modification des rapports 
entre TÉglise et TÉtat exige de loin en loin la révi- 
sion ou l'abandon. Mais, à raison de ce double lien, 
le prêtre s'impose une réserve et acquiert une habileté, 
que Ton ne rencontre pas à un degré aussi remar- 
quable chez les fonctionnaires civils. De sorte que 
lorsqu'un évêque parvient véritablement à être le 
chef de son clergé, il n'est pas d'hommes auxquels il 
ne puisse commander. Et cela ne lui est possible que 
par la supériorité des lumières et des vertus ! Les fa- 
veurs du Prince lui seraient d'un faible secours : car 
la carrière ecclésiastique conduit trop rarement aux 
honneurs et à la fortune. Ajoutez à cela que tous les 
regards sont fixés sur sa personne. Le plus léger 
écart de conduite ou de langage est critiqué par cent 
bouches ennemies. Il habite une maison de verre. 
Quoi encore de plus délicat que ses relations avec les 
Cours et les Cabinets, sans cesse renouvelés, sans cesse 
exigeants ! Ajoutez que la loi religieuse lui fait un 
devoir de la patience et de la concorde ! Aussi, This- 
torien le plus docte et le plus grave de la Révolution 
française, M. Taine, a-t-il pu écrire qu'au moment 
où éclata le mouvement de 1789, il n'y avait que des 
intendants et des évêques qui fussent capables de 
prendre en main les affaires publiques, bouleversées 
par cet effondrement. 

L'épiscopat de Mgr Pecci doit naturellement être 
envisagé sous deux points de vue : son administration 
pastorale, sa conduite politique. De 1846 à 1878, son 



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i8 LÉON XIII ET LE VATICAN 

diocèse a été traversé par deux révolutions : celle de 
1848-49, c'est-à-dire de la République, qui dura pres- 
qu'un an; celle de 1859-60, c'est-à-dire de la conquête, 
d'où est sorti un nouvel ordre de choses. Au milieu de 
quelles agitations son épiscopat eut-il à s'affermir ! 
on se le figure. Les passions étaient ardentes, les illu- 
sions ne connaissaient pas d'obstacle, l'entraînement 
était irrésistible. Néanmoins, Mgr Pecci sut faire face 
à tout. Du moins, le témoignage le moins suspect de 
tendresse autorise-t-il à le dire. En 1874, à la mort 
du cardinal Barnabo, préfet de la Propagande, Pie IX 
dit à un prélat anglais : « Je fais une grande perte. 
Comment remplacer ce cardinal qui avait une con- 
naissance si parfaite et une expérience si longue des 
affaires de la Propagande ?» — a II me semble. Très 
Saint-Père, repondit ce prélat, que Votre Sainteté a 
dans le Sacré-Collège un homme du plus haut mé- 
rite... » — a Et lequel ?» — « L'Éminence Pecci. » 
Pie IX répliqua froidement : « Oui, c'est un excellent 
évêque... qu'il fasse l'évêque! » 

L'observance de la discipline, l'austérité des mœurs, 
la pratique de la charité, la connaissance des sciences 
nécessaires : tels sont les quatre points de la sollicitude 
d'un évêque, qui aspire à former son clergé selon 
l'Évangile. 

Mgr Pecci institue un patronage sous le nom de 
« Jardins de Saint- Philippe de Néri », dans le but de 
réunir les jeunes gens les jours de fête, et de les éloi- 
gner de la dissipation. Il refait les règlements de son 
Peiit-Séminaire : il importe que la serre, où doiven» 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 19 

ç — —— — ^^— — — — — — — ^— — — — — ^^.^— — 

lever les âmes destinées au sacerdoce, soit soumise 
à une atmosphère et à une culture constamment puri- 
fiées. Les établissements d'enseignement comptaient 
des clercs externes : il prend des dispositions pour 
que ces étudiants ne se relâchent point de leur régu- 
larité, dans la vie mondaine. Les programmes classi- 
ques ont besoin d'être tenus au courant du mouvement 
des sciences et des esprits : Mgr Pecci les revise 
plusieurs fois lui-même dans ce sens. En 1859, sui- 
vant l'exemple du cardinal Sforza, archevêque de 
Naples, qui n'avait assurément ni ses talents ni ses 
connaissances, mais qui était doué d'une rare intui- 
tion des intérêts ecclésiastiques, il fonde une « Aca- 
démie de Saint-Thomas d'Aquin », où son clergé 
devait se fortifier dans les exercices de la scolastique, 
pour s'élever à ces hauteurs de la théologie, d'où le 
regard embrasse l'ensemble des choses divines et 
humaines. Son frère, l'abbé Joseph, aujourd'hui car- 
dinal, enseignait depuis plusieurs années déjà au 
Grand-Séminaire les doctrines thomistes. Il s'était 
séparé de la Compagnie de Jésus. Pérouse se sou- 
viendra longtemps de ce savant simple et bon, qui 
arpentait les rues, en bottes usées, en soutane ver- 
dâtre, en chapeau râpé, un bouquin sous le bras, 
l'air distrait, les lèvres égrenant quelque argument 
de « dispute » théologique. Ses cours avaient préparé 
la voie à 1' « Académie de Saint-Thomas d'Aquin ». 
Toute une pépinière de prêtres initiés aux doc- 
trines thomistes, grâce à cette institution, pouvaient se 
rendre dignes des meilleurs temps de l'Église. Car 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



les Statuts, rédigés par Mgr Pecci, établissaient que • 
a les matières à traiter » dans cette Compagnie étaient 
a théologiques et philosophiques», qu'elles devaient 
a se rapporter aux erreurs du jour contre la foi et la 
« raison. » C'était mettre son clergé en état de faire 
face aux difficultés des circonstances. Xe prêtre doit 
être de son temps : rien ne fait plus de tort à la cause 
qu'il sert, que son ignorance de ses contemporains. Il 
se plaît à présider cette Compagnie; il prend intérêt 
aux débats qui s'y livrent ; il complimente les vain- 
queurs : bref, il fait tout pour la faire fleurir. En même 
temps, il publie une nouvelle édition du Catéchisme 
diocésain, et il la fait suivre d'une lettre pastorale sur 
l'enseignement de la Religion. Lorsqu'un évêque 
n'apporte pas beaucoup de vigilance et de sagesse dans 
l'administration de son diocèse, le zèle, qui souvent 
est aveugle, dénature le dogme et la morale. C'est une 
véritable chasse qu'il est obligé de faire à des nuées de 
petits recueils, sans doute écrits de bonne foi, mais 
qui peuvent s'égarer, sous une inspiration déréglée, 
jusqu'à la mythologie et jusqu'à l'érotisme. Les 
esprits naïfs, les âmes tendres, les imaginations 
ardentes, courent toute sorte de dangers dans cette 
déviation de la Religion. Pour compléter ses instruc- 
tions, il adresse aux curés un Manuel de règles 
pratiques pour l'exercice de leur ministère, notam- 
ment en ce qui concerne la liturgie à suivre dans les 
cérémonies extraordinaires du culte, et la conduite à 
tenir dans les temps de troubles politiques. Son 
attitude à Tégard des autorités italiennes fera voir 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



dans quel esprit étaient conçues ces prudentes et 
fermes recommandations. Afin d'alléger le fardeau 
paroissial, il confie à des missionnaires les œuvres 
de prédication. L'arrivée d'un religieux excite la 
curiosité des habitAnts : on se presse au pied de 
sa chaire, peut-être comme devant la rampe d'un 
théâtre pour l'audition d'une cantatrice; mais, s'il 
parle avec force ou avec onction, l'on est ébranlé ou 
touché. Un de ses soucis, c'était de maintenir quel- 
que lien spirituel avec les adultes. Un sermon, une 
conférence, une visite, même sans intention pieuse : 
c'est là comme un petit acte interruptif de la prescrip- 
tion. Quoi de plus naturel que de faire revivre le 
Tiers-Ordre de Saint- François d'Assise, dans les 
lieux mêmes où saint François d'Assise avait répandu 
le parfum de ses vertus ! Cette confrérie lui fut, pour 
cela, d'un utile secours. Faut-il qu'après avoir épuisé 
ses forces à paître son troupeau, le pasteur n'ait 
pas une pierre où reposer la tête! Il fonde « l'Associa- 
tion de Saint-Joachim » pour les ecclésiastiques indi- 
gents. En un mot, il ne reste étranger à rien de ce 
qui peut rendre plus efficace la mission de son 
clergé. Et, afin qu'aucun relâchement ne s'y intro- 
duise, à la faveur de son éloignement, il parcourt 
sept fois son diocèse, clocher par clocher. Il commen- 
çait sa huitième tournée pastorale, à la mort du 
cardinal Antonelli. Les canons veulent que l'évêque 
oe vive pas enfermé dans son palais : suivant l'éiy- 
mologie grecque de son nom, c'est un « inspectieur », 
qui doit être sans cesse par monts et par vaux, pour 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



voir de ses yeux, enseigner de sa parole, redresser de 
sa main. Se figure-t-on quelles pourraient être en 
France la popularité et l'influence de Tévêque, qui se 
mettrait ainsi en communication continuelle avec les 
populations! Le paysan ne connaît le général de 
division, le premier président de cour, le préfet, à 
peu près que de nom ; d'ailleurs, quelle occasion a-t-il 
de se trouver en présence de l'un ou de l'autre, en 
dehors des rapports d'humble administrée haut fonc- 
tionnaire ? Ce prêtre , le plus souvent couronné de 
cheveux blancs, revêtu d'habits graves et majestueux, 
une croix d'or sur la poitrine, n'a point à lui imposer 
les sacrifices de la loi : il vient lui parler de Dieu, 
de l'âme, de la famille, de la probité, de la paix; et 
la seule sanction dont il le menace avec toute la 
tendresse de son autorité paternelle, c'est le juge- 
ment de sa conscience! Lorsqu'un prêtre s'écartait 
de son devoir, Mgr Pecci savait l'y ramener, suivant 
les circonstances, par la raison ou par l'énergie. 
En 1862, le P. Passaglia faisait signer une Adresse à 
Pie IX, pour supplier le Saint-Père de renoncer 
volontairement au pouvoir temporel. Trois ecclé- 
siastiques pérugîns furent dénoncés par les jour- 
naux révolutionnaires, comme ayant refusé d'y 
donner leur adhésion. Ces trois ecclésiastiques 
répondirent, par la voie de la presse, que s'ils 
n'avaient pas signé l'Adresse du P. Passaglia, on 
pouvait en revanche lire leurs noms au bas du factum 
de Gioia, « plus sacrilège encore », ajoutaient-ils. 
Mgr Pccci ne pensa pas que sa conscience épiscopale 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. a3 

lui permît de laisser des membres de son clergé se 
mettre à la tête du complot, qui pouvait avoir de si 
graves conséquences pour TEglise; en tout cas, leur 
langage n^avait pas le caractère sacerdotal qu^il 
devait avoir. Il les exhorta à changer de sentiments, 
et_.leur enjoignit de faire une rétractation publique; 
et, comme le scandale avait été trop considérable 
pour que la censure ne les atteignît pas sur-le-champ, 
il prononça contre eux l'interdiction a sacris pour 
tout le temps qu'ils persisteraient. C'était là un acte 
vigoureux, au lendemain de l'occupation! L^vêque, 
assez courageux pour le faire, s'exposait à toute sorte 
de représailles. Mais cet évêque était renommé pour 
sa modération et sa justice. Les interdits imaginèrent 
de déférer cet acte canonique au parquet, qui ne 
réussit à le faire condamner ni par le Tribunal de 
première instance ni par la Cour d'appel. 

Les visites et les lettres pastorales ne se proposent 
point seulement de donner une direction au clergé : 
elles s'adressent non moins aux fidèles. Or, les man- 
dements de Mgr Pecci se font remarquer par le choix 
judicieux de leur sujet. Les désordres politiques de 
1848-49 avaient eu un contre-coup fâcheux sur les 
mœurs publiques : le mandement de i85o rappelle 
les fidèles à la pratique de la loi morale. Le dévelop- 
pement des voies de communication a introduit jus- 
ques au iFond des villages, des vices qui n'étaient pas 
encore sortis des villes : dès i853, Mgr Pecci signale 
ces tendances de la société moderne. Qui ne se sou- 
vient deis tables tournatites, des esprits frappeurs, qui, 



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24 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

il y a vingt ou vingt-cinq ans, étaient le thème des 
journaux, des conversations, des salons? Un édit 
épiscopal prescrit des censures contre cet abus du 
magnétisme, qui engendrait, sous le couvert de la 
science, des superstitions grossières et des terreurs 
dangereuses : il est daté de iSS/. Trois ans plus tard, 
au début de Tinvasion piémontaise, un mandement 
expose au peuple la nécessité du pouvoir temporel 
du Pape, dont les politiques avisés prévoyaient déjà 
le sort. Uessence de T Église catholique étant de 
n'appartenir ni à une race ni à une nationalité. Tin- 
dépendance territoriale de son chef suprême est 
Tunique moyen que Ton ait trouvé pour que la na- 
tionalité et la race, auxquelles ce chef suprême serait 
soumis, ne se servent pas de T Église catholique 
comme d'un instrument de grandeur personnelle : ce 
qui aurait pour effet d'éloigner de cette religion 
d'État tout le reste de l'univers. En 1861 , il était 
sujet du roi Victor- Emmanuel. 

Les législateurs du xix® siècle sont à peu près una- 
nimes à faire du mariage un contrat purement civil. 
En envisageant cette théorie simplement sous Taspect 
de la stabilité sociale, il est manifeste qu'elle prive 
l'union matrimoniale, base de la cohésion et de la durée 
des associations humaines, de Tairain sacré qui peut 
la rendre si puissante. Aussi, Mgr Pecci proteste-t-il 
contre la promulgation de cette disposition, dans 
deux lettres au roi Victor-Emmanuel, sur lesquelles 
nous aurons à revenir; puis, de concert avec les 
évêques de TOmbrie, il publie une déclaration doc-» 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 25 

trinale, afin que son clergé et son peuple se tiennent 
en garde contre cette nouveauté. Ce n'est pas la seule 
fois qu'il agit, de concert avec les évêques de TOm- 
brie : il s'efforce, au contraire, de réunir ses collègues 
dans une action collective, à Tégard du régime qui 
s'était implanté par l'usurpation dans la province 
ombrienne. C'est ainsi que fut également lancé l'acte 
solennel contre Vexequatur royal. Cette époque est 
marquée par toute sorte d'entreprises contre Rome. 
A la suite de l'invasion piémontaise, marchaient des 
distributeurs de Bibles, qui avaient l'illusion de croire 
qu'ils feraient des conquêtes. On ouvrait à Pérouse 
des écoles protestantes, comme l'on fait aujourd'hui 
à deux pas du Vatican. S'il est resté du paganisme en 
Italie, bien que le Catholicisme possède tant d'at- 
traits pour les sens et pour les facultés! quelle place y 
aurait-il pour le protestantisme , où l'individu flotte, 
entre des textes voilés, dans un culte glacial? Mais 
les écoles protestantes sont dans ce pays un foyer de 
doute et de révolte ; elles peuvent, à l'aide de quelques 
aumônes habiles, faire des recrues, poussées par la 
misère. Les enfants ne sortent pas de la confession de 
leurs parents pour entrer dans la confession de leurs 
professeurs; mais les voilà mécontents, sceptiques, 
frondeurs ! C'est contre ces périls, aussi funestes à la 
société civile qu'à la société religieuse, que MgrPecci 
prémunit ses diocésains, en i863. 

La même année, M. Renan faisait paraître à Paris 
sa Vie de Jésus. Près de trente ans auparavant, 
M. Strauss avait fait paraître, à Tubingue, également 



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26 LEON Xra ET LE VATICAN. 

une Vie de Jésus. Le livre allemand était bourré 
d'hypothèses d'érudition. Le livre français était écrit 
en une langue délicate et charmante. M,. Renan avait 
traduit M. Strauss, comme les Français savent tra- 
duire les Allemands. Mais ce roman, à la trame 
légère et brillante, eut un succès que n'avait pas 
obtenu ce dictionnaire, à la charpente massive et 
confuse. Des éditions populaires, en français, en ita- 
lien, en anglais, en allemand, etc., en furent répan- 
dues par toute l'Europe. Quelle sensation de curio- 
sité il produisit ! Elle est encore présente à toutes les 
mémoires. Un sourire de doute erra sur bien des 
lèvres. Le voltairianisme n'était pas alors 'fasse de 
mode... Mgr Pecci ne vivait pas tout absorbé par ses 
diocésains. Il s'intéressait à ce qui se passait au 
dehors. Il se tenait au courant des publications étran- 
gères. Les convenances veulent qu'un lettré, fût-il 
Espagnol ou Russe, lise la Revue des Deux-Mondes : 
il lisait le célèbre recueil. Combien d'exemplaires de 
la Vie de Jésus de M. Renan avaient pénétré parmi 
ses ouailles? Sans doute guère plus que d'exem- 
plaires de la Vie de Jésus de M. Strauss. Néanmoins, 
il crut devoir, à l'exemple de beaucoup de ses collè- 
gues de l'épiscopat, faire entendre sa voix. C'est une 
réponse savante, élevée, mesurée; on y sent l'histo- 
rien et le théologien, non moins sûr de son sujet que 
de sa foi. Le mandement de 1864 et le mandement 
de 1866 paraissent avoir été dictés par la pensée de 
relever les ruines morales, que cette composition 
d'imagination avait accumulées , comme ne sau- 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 27 

raient le faire les attaques passionnées et brutales. Le 
proverbe dit : « On prend plus de mouches avec du 
lait qu'avec du vinaigre ». L'ancien disciple de Saint- 
Sulpice avait fait un riche butin... Le premier traite 
€ des erreurs actuelles contre la Religion ». Le se- 
cond trace les règles de la « lutte chrétienne ». 

Lorsque Pie IX « indicta » le Concile œcuménique 
du Vatican, Mgr Pecci annonça aux prêtres et aux 
fidèles ce grand événement. Dans le scrutin sur Pin- 
faillibilité, il vota en cardinal romain; mais il ne se 
fit remarquer ni par son zèle ni par son exagération. 
Saint Pierre a reçu de Jésus-Christ une mission spé- 
ciale, des promesses personnelles ; elles sont écrites 
en toutes lettres dans les textes évangéliques. Les 
Apôtres ont toujours reconnu et proclamé la primauté 
et le mat^istère que lui conféraient ces promesses 
personnelles, cette mission spéciale. Les Papes, ses 
successeurs, ont toujours exercé et cette primauté et 
ce magistère. L'assistance ou l'initiative des Conciles 
n'altère pas le caractère de leur puissance, puisqu'en 
fait les Papes ne se sont jamais écartés de la vérité : 
un ^seul cas, celui de Honorius, a donné lieu à des 
controverses. Toutes les Églises sont unanimes à cet 
égard. Par conséquent, la croyance à l'infaillibilité 
réunit les éléments du dogme : la tradition, la con- 
tinuité, l'universalité, depuis les origines. Sa défini- 
tion amoindrira-t-elle la majesté et l'importance des 
Conciles ? Telle n'est pas l'opinion du Concile du 
Vatican , c'est-à-dire du meilleur juge de la ques- 
tioii ! En tout cas, les gallicans eux-mêmes ne trou- 

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28 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

veraient point d'objection, puisque c'est par Fauto- 
rité conciliaire que la principale de leurs maximes 
est mise à néant. Depuis quand, d'ailleurs, les Papes 
prétendent-ils gouverner sans lois ? 

a Le Pape, disait Addison, est ordinairement un 
homme de grand savoir et de grande vertu, parvenu 
à la maturité de l'âge et de l'expérience, qui a rare- 
ment ou vanité ou plaisir à satisfaire aux dépens de 
son peuple, et n'est embarrassé ni de femme, ni d'en- 
fants, ni de maîtresse. » Et qui oserait nier, l'histoire 
à la main, que, sur aucun trône de l'univers, il ait 
existé plus de sagesse, plus de vertu, plus de science? 
Pourquoi donc, en se tenant dans cet ordre de con- 
sidérations exclusivement politiques, n'aurait-on pas 
autant de confiance en cette souveraineté qu'en toutes 
les autres, qui n'ont jamais prétendu gouverner sans 
lois ? Que si les Souverains Pontifes étaient pris de la 
tentation d'abuser de leur pouvoir, ils se trouveraient 
arrêtés par toute sorte d'entraves : les canons, les lois, 
les coutumes des nations, les souverainetés, les grands 
tribunaux, les assemblées nationales, les prescrip- 
tions, les représentations, les négociations, le deyoir, 
la crainte, la prudence, et par-dessus tout, suivant 
l'expression de M. Joseph de Maistre, l'Opinion, 
« Reine du Monde ». Le Pape n'aura-t-il pas recours 
aux Conciles dans les circonstances difficiles ? Pour- 
quoi alors Pie IX a-i-il « indicté » le Concile œcumé- 
nique du Vatican ? Et, en considérant la chose par la 
seule raison, n'èst-il pas plus facilement admissible 
<iue le Pape soit protégé contre l'erreur, qii'un*; 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 29 

assemblée de plus de mille évêques ? Car il faudrait 
que la minorité dissidente fût privée de la lumière 
d'en haut. Et comment expliquer pareil phénomène ? 
L'infaillibilité n'est-elle pas d'ailleurs dans le domaine 
spirituel, ce qu'est la souveraineté dans le domaine 
temporel ? Et quel plus sûr moyen de maintenir 
l'unité ? Cette doctrine simple et positive avait dès 
longtemps déterminé le jugement de Mgr Pecci. Mais 
la définition de ce dogme avait produit des impres- 
sion diverses. Des ignorants et des méchants réussis- 
saient à confondre l'infaillibilité avec l'impeccabilité; 
en tout cas, ils en écartaient ce qui en spécifie et en 
limite le caractère. Le Pape infaillible I c'est-à-dire 
pouvant décréter tout ce qu'il lui plaît, quelle chose 
bouffonne ! Or , il ne dépend pas du Pape qu'une 
croyance soit traditionnelle, continue, universelle, 
depuis les origines : il n'y peut pas plus que le dernier 
des fidèles. C'est pour réfuter ces mensonges, pour 
ramener l'œuvre conciliaire à sa portée véritable , 
qu'en 1871 Mgr Pecci explique à ses diocésains les 
« prérogatives du Pontife romain ». 

Deux grands pays voisins, la France et l'Espagne, 
étant en révolution, l'Italie, devenue indépendante, 
devenue une, voyait les passions subversives s'accroî- 
tre, au lieu de s'apaiser : leur effervescence, hélas ! 
n'est pas près de prendre fin. Ce que les idées reli- 
gieuses ont à en souffrir ! on le comprend sans peine. 
Aussi, ses instructions pastorales des quatre années 
«uivantes portent-elles sur « la violation des fêtes et 
«ur le blasphème »^ sur «"les dangers de perdre la 



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3o LÉON XIII ET LE VATICAN. 

foi », sur oc les tendances du siècle présent contre ta 
Religion »,et a la sanctification du temps. » A diverses 
époques, il avait déjà recommandé le repos dominical, 
la correction du langage, les pénitences du jubilé, la 
dévotion à l'Immaculée-Conception, la consécration 
au Sacré-Cœur de Jésus, la communion solennelle. 
Toutes ces lettres pastorales présentent un enchaîne- 
ment logique, se proposent un but défini, forment un 
ensemble harmonieux : elles sont comme Phistoire des 
besoins moraux et religieux des trente-deux années, 
pendant lesquelles Mgr Pecci a gouverné le diocèse de 
Pérouse. Elles ont reçu, en 1876 et 1878, un couron- 
nement magnifique. Les deux mandements que Mgr 
Pecci a publiés à ces dates sur l'Église et la Civilisa- 
tioriy ont été traduits dans toutes les langues : Puni vers 
entier les a lus et loués. Des Israélites, des protestants, 
des sceptiques, en ont célébré non seulement la forme 
qui se fait remarquer par sa pureté et sa grandeur, 
mais encore la science et le génie. « C'est Pœuvre 
d'un grand économiste ! » a écrit M. G. de Molinari, 
dans le Journal des Débats. Il n'est pas de plus com- 
plet éloge sous la plume des successeurs de M. de 
Chateaubriand. L'Église et la Civilisation ! ces deux 
mots ne sont-ils pas inséparables depuis l'établis- 
sement du Christianisme? Du Caucase aux Pjrrénées, 
ite dît-on pas encore : a La Civilisation chrétienne?» 
Et plusieurs continents ne se font-ils pas honneur 
de lui avoir emprunté leurs croyances et leurs insti- 
tutions ? Les plus belles pages et les plus belles 
figures de ces dix-huit siècles ne lui appartiennent* 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 3i 

elles pas ? Au moment même où paraissaient ces 
deux mandements, destinés à dissiper les calomnies 
qui se pressaient furieusement contre FÉglise, le 
P. Secchi, de la Compagnie de Jésus, ne complétait- 
il pas ses savantes observations sur le soleil/qui font 
autorité dans la science astronomique ? N^est-ce pas 
la plus lumineuse réponseaux reproches « d^obscuran- 
tisme ? » Mais les contemporains sont engoués de 
ridée quUl y a antagonisme nécessaire et impossibi* 
lité absolue entre la Civilisation et l'Église. Et c'est 
pourquoi Mgr Pecci, pressentant en quelque sorte 
les destinées auxquelles il allait être appelé , éleva 
la voix pour faire entendre cette vérité que Tune est 
fille de l'autre, que celle-ci ne saurait retirer sa tutelle 
à celle-là, sans que la Civilisation n'appréciât bientôt 
quelle est sa dette envers l'Eglise, qui est de tous les 
pays et de tous les temps. C'a été comme le testament 
del'évêque, et comme le programme du Pape.... 

Mgr Pecci ne négligeait point, pour ces hautes 
spéculations , les intérêts plus modestes de son 
diocèse : on le voit s'occuper de tout, avec la même 
sollicitude, avec la même opportunité. Sa cathé- 
drale, San-Lorenzo, est de là fin du xv« siècle. Elle 
appartient au style gothique remanié. L'extérieur en 
est inachevé, comme pour ne point faire tache parmi 
les monuments pérugins. L'intérieur, à trois nefs, 
est vaste, mais un peu lourd. La chapelle du bas-côté 
de gauche, ou cappella dell'AnellOj est ornée d'un 
tabernacle qui renferme un anneau en agate, que la 
tradition dit être l'anneau de mariage de la Vierge. 



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B2 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Cette relique passa d'une famille juive établie è 
Rome, à une église de Chiusi, où on la montrait 
quatre fois par an au peuple. En 1473, elle fut 
apportée à Pérouse. C'est pour la capella delVAnello 
que fut fait le spo:{ali:{io du Pérugîn, qui se trouve 
aujourd'hui au musée de Caen. La chapelle du bas- 
côté de droite possède un des ouvrages les plus 
estimés de Baroccio : « la Descente de croix ». Le 
vitrail peint au-dessus est de Costantino da Rosaro 
et de Frà Brunacci. Les sculptures en bois du chœur 
sont de Domenico Basso et de Giuliano da Majanô. 
Auprès du maître-autel, un sarcophage en marbre, 
où gisent les restes des Papes Innocent III , 
Urbain IV et Martin V. Mgr Pecci devait avoir à 
cœur que cette intéressante cathédrale fût entretenue 
avec soin, et qu'elle vît s'accroître ses richesses. 
Il institue et préside une Commission pour les tra- 
vaux d'architecture et de peinture à y exécuter. Il 
refait le dallage. Il restaure, à ses frais, l'oratoire de 
Sant'Onofrio. Il dépose au Trésor un calice, don de 
la magnificence de Pie IX. Il fonde et ouvre le sanc- 
tuaire du Pont de la Pierre, près de sa ville épiscopale, 
en l'honneur de l'image miraculeuse de la Vierge. Il 
rebâtit et réorganise l'orphelinat des garçons, qu'il 
confie aux Frères delà Miséricorde, venus de Belgique. 
Autre souvenir de Belgique ! Les Sœurs de la divine 
Providence sont, enmêmetemps, appelées à diriger un 
asile de jeunes filles. Il bénit et inaugure un hospice 
pour les femmes incurables. Il édicté des règlements 
pour la bonne administration du moht-de-piété. Pen- 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 33 

dant une disette publique, survenue en 1854, ^^ prend 
de sages dispositions pour secourir la détresse de ses 
ouailles. Les arts et la charité ne le trouvent pas 
plus indifférent que la théologie et la politique... 

Il nous reste à le montrer sous ce dernier aspect. 
Nous avons déjà parlé de ses lettres pastorales sur la 
nécessité du pouvoir temporel, sur les dangers de la 
substitution du mariage civil au mariage religieux, 
sur l'oppression de TÉglise par l'Etat au moyen de 
ïexequatur royal. Elles sont fermes et mesurées à la 
fois. Il faut citer un passage de celle qui est relative 
au pouvoir temporel : on y verra que Léon XIII n'est 
point d'hier partisan du Domaine de Saint-Pierre. 

t Notre devoir, écrivait Mgr Pecci en 1860, est 

d'autant plus impérieux, que les efforts de ceux qui 
veulent faire croire que le Domaine de Saint-Pierre 
n'intéresse en rien les intérêts du Catholicisme, sont 
plus nombreux... D'un autre côté, il y a beaucoup 
de personnes qui, soit par naïveté, soit par ignorance, 
ne soupçonnent même pas le but pervers qu'on dérobe 
à leurs yeux, avec une perfidie très habilement tissue. 
U ne s'agit pas, disent-ils, de la Religion que nous 
voulons voir respectée. Le gouvernement spirituel 
des âmes suffit au Souverain Pontife : il n'a nul 
besoin de la puissance territoriale. Ces soins terres- 
tres, ajoutent-ils, distraient son âme : illicites et con- 
traires à l'Évangile, ils sont un péril pour l'Église. 
Et ils vont ainsi, en proférant d'autres sophismes, où 
l'on ne sait vraiment qui l'emporte : de l'insulte pu 
de la folie! ^ » Mgr Pecci comptait daas: sqiv- 



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34 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

diocèse un couvent de Camaldules, où les pèlerins, 
les pauvres, les malades, recevaient l'hospitalité : 
aussi, ces moines étaient-ils en grande vénération 
dans le pays. Mais ils ne devaient pas trouver grâce 
devant Tinvasion piémontaise. La Monarchie de 
Savoie, en s'avançant dans Tltalie, chassait les con- 
grégations religieuses, pour restaurer, disait son chef, 
dans une proclamation restée célèbre chez les hommes 
qui aiment les contrastes, pour restaurer « le règne de 
la morale ! » Le couvent des Camaldules fut dispersé. 
Une protestation indignée s'éleva. Victor-Emmanuel 
en entendit les échos jusque dans Milan : et, comme 
de divers côtés lui arrivaient des réclamations de 
même nature, il prît un décret pour adoucir les' 
rigueurs de la loi de suppression dans TOmbrie. 
Mais le commissaire du gouvernement eut soin d'en 
faire une lettre morte : la plupart de ces fonction- 
naires étaient des sectaires de la pire espèce. 

Le 21 juin 1861, Mgr Pecci fit connaître à Victor- 
Emmanuel en quel mépris, étaient tenus ses ordres : 
€.... Voilà, Sire, lui écrivait-il avec son imperturbable 
modération, comment tout adoucissement a été dé- 
joué et comment les volontés royales ont été éludées 
par le manque de loyauté dans leur application. En 
sorte que le sort de si dignes religieux retombe inévi- 
tablement sous les dures et oppressives mesures por- 
tées par le commissaire du gouvernement, lesquelles, 
outre qu'elles n'ont point leurs pareilles dans les 
autres provinces, sont trop ouvertement en désaccord 
avec les premières notions du droit religieux et social. 

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LÉON Xm ET LE VATICAN. . 35 

La trame et les conséquences de cette conduite ne 
doivent point rester ignorées de Votre Majesté. Et moi, 
en les dénonçant à Votre Majesté, je ne puis faire 
moins que de répandre en de douloureux accents 
Panière douleur qui opprime le cœur d'un évêque à la 
vue des insultes répétées aux vénérables intérêts de la 
Religion, et de la misérable condition à laquelle sont 
réduits aujourd'hui les religieux vivant parmi nous. . . » 
Lorsque, au iv« siècle, saint Ambroise, qui n'avait 
pas encore embrassé Fétat ecclésiastique, reçut de. 
l'empereur Valentinien, avec le titre de consul, la 
mission de gouverner la Ligurie et l'Emilie, il em- 
porta, en partant pour son siège, cette admirable 
instruction : « Allez et agissez, non pas en juge, mais 
en évêque. Modérez la rigueur des lois romaines. 
Point de tortures, surtout point de condamnations à 
mort ! Soyez indulgent et secourable au peuple ! » 

Ce souvenir ne rappelle-t-il pas la délégation de 

Mgr Pecci à Pérouse ? Ceux qui étaient chargés de 
gouverner au nom du Pape, avaient pour règle de 
s'appliquer à se conformer à cet idéal de force et de 
mansuétude, que Tacite n'a pu même esquisser dans 
sa Vie d'Agricola, et dont tant de Monarchies et de 
Républiques, qui se vantent d'être progressives, s'é- 
rbignent de nos jours, pour reculer jusques à la bar- 
barie, que flétrissait l'ennemi des Césars. Saint Am- 
broise, devenu évêque, comme Mgr Pecci, de la cité 
où il avait exercé le pouvoir civil, écrivait aussi à l'em- 
pereur Théodose , pour arrêter le cours de ses excès : 
« .... Je n'ai contre toi nulle haine ; mais tu me fais 

2*** 



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36 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

éprouver une sorte de terreur. Je n^oserais en ta pré- 
sence offrir le Saint-Sacrifice : le sang d'un seul homme 
justement versé me rinterdirait: le sang de tant de vic- 
times innocentes me le permet-il? Je ne le crois pas... » 
Tel est, à quatorze siècles de distance, le langage 
que deux monarques entendaient, dans Milan, de la 
bouche de deux évêques, dont les commencements se 
ressemblent. Mgr Pecci a tracé, dans une de ses lettres 
pastorales, les règles de conduite de Tévêque en pré- 
sence du pouvoir civil persécutant TEglise : « Une 
bonté négative, qui se renferme en soi, qui cherche 
des conciliations impossibles, ne suffit pas, s'écrie- 
t-il, lorsque l'ennemi vient dans la place pour tout 
enlever, qu'il est prêt à fouler aux pieds non seu- 
lement les droits des catholiques, mais encore les 
principes d'indépendance et de liberté qu'il a pro- 
fessés jusqu'à ce jour avec fracas. Il ne s'agit ni de 
vaines jactances ni de provocations, mais de la ma- 
nifestation calme et ferme du sentiment chrétien, 
droit sacré, en face des autres, devoir impérieux, en 
face de Jésus-Christ, qui avouera devant son Père 
céleste ceux qui l'auront confessé devant les 
hommes... » Combien ce droit est plus sacré et 
combien ce devoir est plus impérieux, pour Celui 
qui est placé à la tête de tout le peuple chrétien I Mais 
il faut rémarquer, dans ces règles de conduite, ce 
noble mélange de fermeté et de modération, qui 
proscrit les paroles et les actions provocatrices ou 
inopportunes : c'est là tout le secret de la politique 
de Léon XIII! 



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LÉON XIH ET LE VATICAN. 3? 



Le 3o janvier 1 869, le roi Victor- Emmanuel arrivait 
à Pérouse. Mgr Pecci fut invité à se joindre aux au- 
torités civiles et militaires, pour lui présenter ses 
hommages ; mais il s^en excusa par une lettre aussi 
nette que polie. Pouvait-il faire cet outrage au sou- 
verain, qui venait d^être dépouillé d'un des plus 
beaux et des plus antiques fleurons de sa couronne ? 
Le monarque « subalpin » fut le premier à recon- 
naître la légitimité de ce motif. Et, depuis, jamais 
Mgr Pecci ne s'est départi de cette réserve. Les 
nouveaux maîtres de l'Italie lui prennent son sémi- 
naire. Il sait qu'un évêque est exposé à la persécution, 
à l'exil, à la misère. Qu'il ait plus ou moins ses aises ! 
ce n'est, pour lui, qu'un détail. « Je n'ai besoin que 
de quelques chambres ! » dit-il. Il ne s'embarrasse ni 
d'une baignoire d'argent, ni d'une écurie princière, ni 
du maître queux Trompette. lidonne l'hospitalité aux 
séminaristes dans son palais : il vit au milieu d'eux ; 
il prend ses récréations avec eux ; il les invite à sa 
table frugale. Un père parmi ses enfants ! C'est en 
sachant se plier aux vicissitudes des circonstances, 
que l'on apprend à triompher de soi et à commander 
aux autres. N'est-ce pas là un bel exemple de démo- 
cratie, dans un siècle qui la vante mieux qu'il ne la 
pratique? Les syndics et les préfets des nouveaux 
maîtres de l'Italie ne pouvaient s'attendre à plus 
d'accueil : aucun n'ose franchir le seuil de sa porte, 
devant laquelle les événements ont élevé une bar- 
rière infranchissable. Pourtant, le pouvoir civil ho- 
nore son caractère; et, par égard pour celui que les 



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3» LÉON XIII ET LE VATICAN. 

populations entourent de leur respect, il apporte 
quelquefois certains tempéraments à ses mesures. 

Le cardinal Antonelli, Secrétaire d'État de Pie IX, 
était mort le 6 novembre 1876. Il s'était toujours 
montré hostile au cardinal Pecci qui, soit à la suite 
du cardinal Altieri, soit à la suite du cardinal 
Sacconi, ne faisait pas non plus mystère de son oppo- 
sition. Le cardinal Antonelli redoutait-il de se voir 
supplanter dans Tesprit de Pie IX par le cardinal 
Pecci ? Le fait est qu'il le tint soigneusement confiné 
à Pérouse, comme si ses qualités d'administrateur et 
de diplomate, que sa perspicace jalousie avait dès 
longtemps mesurées, pouvaient lui portera Rome un 
ombrage mortel. Toutefois, c'était là, peut-être, l'eflFet 
d'un sytème général,, plutôt que l'eflFet d'une anti- 
pathie personnelle : car il s'appliquait à éloigner de 
son maître tous ceux qui, soit par leur talent, soit par 
leur ambition, auraient pu le troubler dans la pos- 
session de la Secrétairerie d'État, qu'il s'était habitué 
à considérer comme sa chose. Comment ce maître, 
qui le connaissait à fond, se laissa-t-il imposer, 
pendant tout son règne, cette tutelle, aussi humble 
que tenace ? Quel pacte les unissait ? Quels liens les 
enchaînaient l'un à l'autre, que ni l'incapacité ni la 
trahison ne pouvaient rompre ? Il se peut que l'His- 
toire éclaircisse ce phénomène d'un Pontife et d'un 
ministre, dissemblables en tout, et que la mort seule 
est parvenue à séparer. 

Cette politique, qui avait conduit le Saint-Siège à 
se voir dépouillé de sa souveraineté temporelle et à 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



se trouver en guerre avec toutes les Puissances, était 
jugée avec sévérité par les membres du Sacré-Collège, 
qui n^avaient pas renoncé à la légitime indépendance, 
que leur assurent les Constitutions apostoliques. On 
rapporte que le palais épiscopalde Pérouse avait plus 
d'une fois entendu les échos de ces critiques. Un jour, 
un prélat, peut-être plus curieux que zélé, affectait de 
célébrer ce régime, que la « Providence faisait durer, 

disait-il, pour la gloire de PÉglise » — « Et que 

savez-vôus, interrompit une voix profonde et grave, 
mélancolique et railleuse, devant laquelle chacun se 
tut, et que savez-vous si ce n'est pas pour son châti- 
ment? » Mais, le cardinal Antonelli disparu, le car- 
dinal Pecci pouvait descendre à Rome. Le nouveau 
Secrétaire d'État, cardinal Simeoni, était une figure 
purement sacerdotale. È un cardinale di breyiario e 
dicorona! disait Pie IX. Le Pontife lui-même suc- 
combait sous le poids de l'âge : il n'avait plus la 
force de s'occuper des affaires publiques. D'ailleurs, 
le cardinal Pecci souffrait péniblement du climat dur 
de Pérouse : le temps n'étaît-il pas venu de sortir de 
cet exil! Lès hommes, marqués par la Providence, 
obéissent à une main mystérieuse : des visions illu- 
minent leur esprit, des résolutions entraînent leur 
volonté, sans que, pour ainsi dire, ils aient conscience 
des destinées qui les attendent. Du fond de son 
palais, au milieu de ses séminaristes, peut-être enten- 
dait-il a ses voix », comme Jeanne d'Arc sous « l'Arbre 
des Fées », auquel les bergères de Domrémy suspen- 
daient les guirlandes de fleurs qu'elles avaient tres- 



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4Q LEON Xm ET LE VATICAN, 

sëes dans la prairie voisine. Ce ne fut pas sans émo- 
tion que, dix mois après la mort du cardinal Anto- 
nelli, il s'éloigna de cette ville où il avait passé près 
de la moitié de sa vie. Il y a un mariage mystique 
entre Tévêque et son Eglise : c'est par cette poétique 
fiction que la tradition catholique a voulu attacher 
plus étroitement le pasteur au troupeau. Il prit donc 
le chemin de Rome. Mais, en obéissant à « ses voix », 
il ne rencontra point, comme jadis TApôtre Pierre 
sur la Voie Appienne, le Crucifié : Quo vadis ? 
I Le cardinal Pecci était peu répandu dans le monde 
romain. Le peuple ne le connaissait même pas. La 
discrétion de son attitude lui permettait des relations, 
qu'au surplus autorisent les mœurs italiennes. M. le 
marquis Berardi pouvait prendre soin de ses affaires,.. 
Est-ce là ce qui a égaré ceux qui avaient intérêt à se 
tromper? Peu de temps après son arrivée, le cardinal 
Pecci sollicitait l'évêché suburbicaire d'Albano, de- 
venu vacant : Pié IX le donna au cardinal Morichinî. 
Sur ces entrefaites, la charge de Dataire, la plus 
lucrative de la Curie, se trouvant libre, il la deman- 
dait : son ami intime, le cardinal Sacconi, réussit à 
faire prévaloir un droit de préséance. On a dit que 
Pie IX avait voulu opposer l'un à l'autre les deux 
princes ecclésiastiques. Coïncidence implique-t-elle 
préméditation? C'est un phénomène psychologique 
assez fréquent que les vieillards se sentent peu attirés 
vers celui qui va recueillir leur héritage. « Il y a 
quelque chose dans l'air, suivant l'expression de 
M. Sainte-Beuve, qui avertit » de rapproche de 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 41 

certaines personnes et de certains événements. L^au- 
guste Pontife avait-il cette prescience? Mais, comme 
le cardinal Pecci eût été forcé de regagner son siège, 
à la suite de ce double refus, que Péquité ne pouvait 
lui infliger sans compensation, il lui offrit la charge 
de Camerlingue. C'est la première dignité du Sacré- 
Collège, pendant la vacance du Saint-Siège. C^est le 
Pape de l'interrègne! A la vérité, il ne crée point de 
cardinaux, il ne préconise point d'évêques ; mais 11 
gouverne au, Vatican, il préside aux relations diplo- 
matiques, et, comme signe de l'autorité politique 
qu'il exercé, il fait battre monnaie à son effigie. Le 
présent semblait fatal! Les quelques partisans du 
cardinal Pecci se montraient affligés : caril n'était pas 
douteux qu'il remplirait sa fonction dans la plénitude 
de sa conscience. Or, toute fonction crée peu d'amis, 
facilement ingrats, et beaucoup d'ennemis, souvent 
implacables. Amicifreddiy netnici caldi ! dit la Sa- 
gesse italienne. Dans quelle condition se trouve ce 
souverain éphémère? Il ne peut disposer d'aucunes 
faveurs, et il doit tenir à ce que tous fassent leur de- 
voir. Mais le cardinal Pecci rencontra le triomphe, 

où il ne devait trouver que la défaite 

On était entré dans l'automne de 1877. ^^ bruit de 
la mort de Pie IX se répandait, chaque matin, dans la 
Ville-Éternelle. Déjà, le Camerlingue était un person- 
nage accepté : à tout instant, on s'attendait à le voir 
descendre des appartements du cardinal Antonelli, 
pour frapper de son marteau le front du Pontife, pour 
adresser è sa dépouille l'interrogation suprême : 



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42 LÉON Xlir ET LE VATICAN.' 



Dormis-ne? On le considérait comme revêtu par 
avarice de cette souveraineté, que Pie IX, s'éteignant 
peu à peu, ne portait plus que nominleement. Lui se 
défendait de ces honneurs prématurés. Sa patience, sa 
prudence, son tact, son savoir-faire, son habileté, lui 
faisaient des alliés dans les camps les plus divers. Les 
canons interdisent aux électeurs pontificaux de se 
concerter, préalablement à l'ouverture du Conclave. 
Le Camerlingue était trop rigide observateur des ca- 
nons, pour seulement paraître songer à la tiare ! Il 
est monté sur le trône; libre de tout engagement, 
libre de toute promesse. Aussi, lorsque, le 9 février 
31878, Pie IX rendait le dernier soupir, l'autorité 
passait-elle sans effort au Camerlingue. Ironie de la 
Providence! Cinq semaines auparavant, la veille du 
jour où il le devançait dans PÉternité, Victor-Emma-» 
nuel signait un décret réglant les funérailles du vieux 
Pontife! A peine était-il en possession effective du 
Camerlîngat de l'Église Romaine, que le cardinal 
Pecci donnait des ordres, avec une volonté et une 
énergie singulière. La longanimité du vieux Pontife 
9vait laissé se glisser des abus au Vatican : le cardinal 
Pecci se fit aussitôt un devoir de les réprimer. Cha- 
cun fut invité à remplir ponctuellement son office. 
Il n'est pas jusqu'aux valets d'écurie, réveillés dans 
leur sinécure, qui n'eussent à étriller leurs chevaux 
et à brosser leurs carrosses, comme aux grands jours 
fie la Papauté! Ce. qui donna lieu au bruit que le 
Sacré-Collège se proposait de promener, le futur 
Pape dajisRome. .. « Je ne serai Pape que; pendant lesP 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



Novendiales, semblait-il se dire, mais je le serai for- 
tement, et je laisserai au successeur de Pie IX un 
exemple qu'il fera bien de suivre ! » La surprise était 
peinte sur tous les visages. Tout le monde tremblait 
devant révêqûe de province. Un de ses regards deve- 
nait un commandement. Au milieu delà confusion 
des circonstances, la foule pouvait agiter les candida- 
tures et supputer les chances; mais ceux qui des- 
cendaient dans le calmé de leur conscience, enten- 
daient comme une parole prédisant la tiare à Celui 

qui se montrait assez fort pour la porter 

On avait annoncé que la mort de Pie IX serait le 
signal de complications religieuses et politiques : et 
rien n'était plus vraisemblable ! Le monde catholique, 
soumis depuis trente-deux ans au même chef, n'était- 
il pas retenu autour du Saint-Siège par les seuls 
rayons de cette figure vénérable et populaire? Des 
divisions ne s'introduiraient-elles pas dans son sein, 
par le fait des gouvernements, portés, les uns à la 
restauration des Églises nationales, les autres à l'éta- 
blissement de la « statolâtrie » absolue ? L'Allemagne, 
dont le but paraissait être, à ce moment, de substituer 
les éléments teutonique et protestant aux éléments 
latin et catholique, dans la civilisation occidentale, 
n'interviendrai t-ellè pas, par voie directe ou par voie 
indirecte, au Conclave, pour frapper au cœur la race 
et la religion ennemie? L'Italie ne chercherait-elle 
pas à faire cesser le dualisme de la présence du Pape 
et du Roi dans la même capitale? Le langage et l'at- 
titude de Rome et de Berlin autorisaient ces craintes. 

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44 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Et quel esprit éclairé et prudent n'aurait pa3 envisagé 
avec inquiétude un événement d'autant plus redou- 
table que la Pensée qui dirige les choses humaines, se 
plaisait à le différer davantage, comme s'il était gros 
d'extraordinaires calamités? Tels étaient les légitimes 
calculs de la politique. Mais le jour où Pie IX mourait, 
les Russes arrivaient sous les murs de Constantinople. 
Le prince Gortschakoff était allé plus loin que 
ne Tavait prévu le prince de Bismarck. Aussi tous 
les regards étaient-ils tournés vers le Bosphore. La 
Porte sauvait le Vatican. Ce n'était qu'un retour des 
choses d'ici-bas : car, lorsque la Russie avait déclaré 
la guerre à la Turquie, le Vatican avait été le pre- 
mier à protester contre l'agression dont la Porte était 
l'objet. En quel lieu le Sacré-Collège se réunirait-il? 
Les avis étaient divisés. Devait-on rester à Rome? 
Les raisons contre étaient bonnes : les raisons pour 
étaient excellentes. Peut-être était-il expédient de 
transporterie Saint-Siège hors d'Italie, afin de mon- 
trer aux Puissances tous les dangers dont la suppres- 
sion du pouvoir temporel est la cause : car si le 
Quirinal faisait respecter la liberté du Conclave, n'en 
tirerait-il pas un argument spécieux en faveur de l'état 
actuel des choses? D'autre part, né se produirait-il pas, 
pendant cet exode, quelque conjuration qui jetterait 
le trouble dans les consciences? On a. prétendu, avec 
une certaine apparence de vérité, que M. de Bis- 
marck espérait que le Sacré-Collège porterait son choix 
sur Miramar, Malte, Monaco, Nice ou les Baléares. Il y 
avait, ajoutait-on, un plan tout arrêté. Il s'était formé 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 4b 

à Rome une association pour la revendication du 
« droit » des Romains à Télection du Pape, suivant 
les usages des siècles primitifs. Les autorités ita- 
liennes auraient laissé procéder au scrutin : elles 
auraient même favorisé Pintronisation de Pélu. Le 
tout devait précéder l'élection canonique. Quel eût 
été le résultat de cette parodie sacrilège? Sans doute, 
pas tout à fait celui que ses auteurs attendaient ; mais 
les circonstances n'eussent-elles pas rendu le conflit 
sérieux? Et encore, convenait-il d'engager le futur 
Pontife : car, s'il avait jugé à propos de rentrer dans 
la Ville-Éternelle, si parfaitement aménagée pour 
l'exercice de l'autorité spirituelle, en quel cortège y 
serait-il revenu? Ne s'cxposait-on pas, en créant des 
embarras à la diplomatie, qui goûtait peu ce projet, à 
s'aliéner les gouvernements, déjà plus que tièdes, qui 
n'avaient pas l'air de se préoccuper de l'antagonisme 
. d'origine et de confession dont le Nord et le Midi 
menaçaient de désoler l'Europe ? Enfin , la Papauté 
ne se rehausserait-elle pas en vaquant imperturba- 
blement à sa fonction? Léon XIII est monté sur le 
trône de Pie IX au milieu du camp italien : et l'on 
s'aperçoit maintenant que le prestige de la Papauté 
vient surtout de son institution. Ces considérations 
furent soumises à l'examen. Les noms des partisans 
des deux opinions ont été plus ou moins exactement 
livrés à la publicité : inutile d'éclaircir un point 
devenu peu important. Toutefois il n'est pas indiffé- 
rent de rappeler que le cardinal Pecci a exercé dans 
le débat une action modératrice, qui n'a' pas été 



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46 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

étrangère au parti adopté. Ainsi furent écartées des 
difficultés internationales, sans possibilité d^issue 
immédiate et satisfaisante. 

Le Sacré-Collège se réunit en Conclave , le 1 8 fé- 
vrier, au Vatican : sur soixante-quatre cardinaux, 
soixante et un étaient présents; quatre seulement 
avaient pris part à l'élection de Pie IX. Rarement 
cette Assemblée s'est trouvée aussi nombreuse. L'ad- 
ministration vraiment papale du cardinal Pecci sem- 
blait avoir obscurci son étoile : on craignait qu'il 
n'eût éveillé trop de susceptibilités. Aussi, bien que 
sa primauté fût incontestable, prononçait-on d'autres 
noms. A l'entrée en Conclave, l'opinion divise les 
cardinaux en deux partis, portant la dénomination 
historique de « politique » et de a pieux ». Cela ne 
signifie pas que les « politiques » ne sont pas « pieux », 
ni que les « pieux » ne sont pas a politiques ». Ainsi, 
Mgr Parocchi, que l'on faisait figurer plutôt parmi 
ceux-ci que parmi ceux-14, est renommé pour sa 
fougue : quelques-uns assurent qu'il serait très ca- 
pable de monter à cheval, comme Jules II : pour le 
moment, il se contente de combattre de la plume et 
de la parole... Les « pieux » ne passeraient point leur 
vie à lire le bréviaire et à réciter le chapelet : ils au- 
raient soin des intérêts politiques, comme les « poli- 
tiques » auraient soin des intérêts religieux. Mais on 
est convenu de marquer de cette manière la tendance 
dominante de leur esprit. Les calculs se faisaient seu- 
lement sur les trente-neuf Italiens formant la majorité 
du Sacré-Collège. On comptait vingt-deux « poli- 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 47 



tiques » et dix-sept « pieux ». Voici ceux que Ton 
estimait papabili! Parmi les premiers : LL. EE. Pecci, 
Franchi, Sacconi, de Luca, Mertel, Chigi, di Pietro, 
Nina. Parmi les seconds : LL. EE. de Canossa, Pa- 
nebianco , Apuzzo , d'Avanzo , Moretti , Simeoni , 
Bilio, Monaco La Valetta, Pacca , Borromeo , Mar- 
tinelli. Les Romains sont prudents : ils pèchent par 
abondance, pour ne pas se tromper! Plusieurs de ces 
papabili déclaraient quMls n'accepteraient point la 
tiare tPÉminence Bilio, entre autres. Or, c'est de rÉmi- 
nence Bilio que paraissait s'occuper le plus le monde 
diplomatique. « Ne nous donnez pas un Pape com- 
promis dans les actes du Pontificat de Pie IXl Pas de 
moine, surtout! » Tel est à peu près le sens des com- 
munications des gouvernements qui n'avaient pas 
jugé à propos de faire usage de Vesclusiva. Sans 
doute par un quiproquo, les organes de M. Gambetta 
recommandaient la candidature de ce clerc régulier 
de Saint-Paul, qui passe pour avoir rédigé le Syl- 
labus^ et qui a présidé la Commission conciliaire du 
Dogme dont les travaux ont abouti à la définition de 
r Infaillibilité! Un autre désir avait été exprimé par 
le monde diplomatique, que ne justifiait que trop la 
situation de l'Europe : c'était de voir cesser le plus 
tôt possible le veuvage de l'Église. Les cérémonies 
extérieures et publiques furent supprimées. Tout le 
reste se passa selon les rites. Mais, dans la lettre- 
circulaire adressée aux ambassadeurs par leurs trois 
chefs d'Ordre, les électeurs pontificaux protestèrent 
comre la liberté précaire à laquelle les exposait la 



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LÉON Xm £T LE VATICAN. 



perte du pouvoir temporel. Le Quirînal avait bien 
envoyé des bataillons qui, Parme au pied, sous la co- 
lonnade du Bernin, étaient censés protéger la sécurité 
et rindépendance de Tauguste Assemblée. Mais à 
quels ordres obéissaient ces soldats? Et celui qui les 
commandait ne pourrait-il point, au gré de sa poli- 
tique, leur donner, à quelque prochaine vacance du 
Saint-Siège, des ordres contraires? Les ambassa- 
deurs avaient bien proposé d'arborer leurs drapeaux 
nationaux sur le palais où allait être proclamé le suc- 
cesseur de Pie IX. Mais quelle était la valeur de 
cette garantie purement morale? Le Camerlingue ne 
doutait pas que les choses ne suivissent leur cours 
régulier. Le royaume d'Italie était essentiellement 
intéressé à ce que cette épreuve inspirât confiance à 
la Chrétienté. Ses ministres, très fins d'ailleurs, pro- 
diguaient même des assurances, qui rendent transpa- 
rentes les menaces de l'avenir! C'est pour cela qu'il 
déclina avec reconnaissance cette offre généreuse. 
Pourquoi ne demanda-t-il pas le retrait de ces batail- 
lons? Il n'avait pas à discuter avec le Quirinal les 
ordres qu'il donne à ses soldats : on subit les actes de 
celui que l'on tient pour usurpateur. Tout au plus le 
Camerlingue pouvait-il prêter quelque attention aux 
menées intérieures... On racontait que MM. Depretis, 
Crispi, Mancini, Coppino, alors au pouvoir, entre- 
tenaient des intelligences avec plusieurs cardinaux : 
pour ne nommer que ceux qui ne sont plus, Mgr Amat 
di San Filippo e Sorzo et Mgr Berardi. Pendant 
l'agonie de Pie IX, un homme, que l'on prit pour le 



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LEON XIII ET LE VATICAN. 49 

frère de Pun d'eux, se promenait fiévreusement dans 
la cour de San-Damaso. A chaque instant, il fixait 
son regard sur les Loges de Raphaël, comme pour voir 
un signal. Un officier de la gendarmerie pontificale 
alla prévenir le majordome, Mgr Ricci- Paracciani : 
celui-ci s'entretint un moment avec les cardinaux 
Pecci et Simeoni, puis revint dire au vigilant serviteur : 
a Laissez-le attendre! Chacun son métier! » La nuit 
tombait. V Angélus venait de sonner à la basilique de 
Saint-Pierre. L'homme avait-il aperçu ce qu'il 
épiait?... Il s'enfuit. On inférait de ce petit fait, qui 
n'était point isolé, que le royaume d'Italie avait des 
émissaires et des complices, dont la besogne était de 
faire pencher la majorité vers telle candidature, qu'il 
supposait plus ou moins favorable. Heureusement, 
le prince de Bismarck était absorbé par le prince 
Gortschako£f : ces intrigues souterraines, privées de 
direction, ne pouvaient qu'échouer misérablement. 
Le lendemain, après divers scrutins où, suivant 
la coutume italienne, * on fit des a politesses », le 
cardinal Pecci réunit quarante-quatre suffrages.... 
Aussitôt les questions d'usage lui sont adressées : 
AcceptaS'fie electionem de te canonice factam,..! Le 
cardinal Pecci répond : « Je me crois indigne du 
Magistère suprême. Mais, en présence de l'accord du 
Sacré-Collège, il ne me reste qu'à me soumettre à la 
volonté de Dieu... En souvenir de Léon XII, pour 
qui j'ai toujours professé une grande vénération, je 
veux m'appeler Léon XIII. » Alors le premier diacre, 
apparaissant dans la loge extérieure de la basilique de 



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5o LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Saint-Pierre, fait entendre aux Romains qui se pres- 
sent dans la cité léonine, les paroles solennelles : 
Annuntio vohis gaudium magnum. Papam habemus, 
Eminentiss. ac Reverendiss. Domin, Cardin. Pecci 
electus est in Summum Pontificem^ etelegit sihinomen 
Léo XIII,,. Une litanie de devises baroques, faus- 
sement attribuée à saint Malachie, jouit de la faveur 
de la Ville-Éternelle. Les mots : Lumen in cœlo,^ 
y désignent le successeur de Pie IX. Or, l'on avait 
vu dans le nom du cardinal Panebianco (pain blanc), 
la figure de PEucharistie : et PEucharistie était ce : 
Lumen in Cœlo, Mais, en apprenant Télection du 
cardinal Pecci, les tenants de cette prétendue pro- 
phétie, qui ont conservé les tendances supersti- 
tieuses de l'âge païen de la Ville- Éternelle , re- 
connurent leur erreur. Comment n'avaient-ils pas 
lu, sur l'écusson de la façade de l'église de San- 
Crisogono, les armes : « D'azur, au pin de sinople 
posé sur une terrasse du même, adextré au chef d'une 
étoile chevelée ou comète d'or, et accosté en pointe 
de deux fleurs de lys du même; à la fasce arquée 
d'argent brochant sur le tout? » — L' « azur », 
la « comète », la « fasce arquée », réalisaient bien 
mieux la : « Lumière du Ciel »,ou la « Lumière dans 
le Ciel », qu'un jeu de mots plus que modeste! 
Chacun se reprochait de s'être attaché à la bure du 
cordelier Panebianco, au lieu d'avoir suivi la pourpre 
de l'évêque Pecci. Et pourquoi avait-il choisi le 
nom de Léon XIII? Léon XII avait-il fait sa for- 
tune? N'est-ce pas Grégoire XVI qui l'avait succes- 



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LEON XIII ET LE VATICAN. 5i 

sivement nommé prélat, délégat, archevêque, nonce, 
cardinal in petto ? Sans doute, Léon XII avait pro- 
tégé les lettres et les arts, allégé les charges publi- 
ques et accru le trésor papal, réprimé le brigandage. 
Mais ne se proposait-il pas plutôt pour modèle 
Léon X, dont l'administration a été plus magnifique ; 
ou mieux Léon IX, qui met en fuite les Sarrasins; 
Léon III, qui tire du chaos du ix* siècle Tédifice de 
la Chrétienté; saint Léon le Grand, qui arrête la 
marche d'Attila, « le Fléau de Dieu »? Leo^ lion. Un 
nom plein de noblesse et de courage ! Grande était la 
curfosité. Certains incidents des Novendiales avaient 
fait espérer que le Pontife qui venait d'être pro- 
clamé, donnerait, de cette même place, la bénédiction 
urbi et orbi à ce peuple accouru pour le saluer; mais 
on n'avait pas compris la très habile tactique où le 
Camerlingue s'était plu à écarter les conflits et à 
égarer les prévisions... Le 3 mars, jour de son cou- 
ronnement, on pouvait lire sur les traits du Pontife 
le sentiment de la supériorité avec laquelle il était 
sorti des pièges qui lui avaient été tendus : sa phy- 
sionomie niajestueuse et rayonnante semblait répéter 
le mot de Sixte-Quint : « J'accepte le combat I » 




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}|éoN XIII est de haute taille. Il a la 
maigreur d'un ascète. Sa soutane blanche 
flotte autour de ses membres décharnés. 
Les lignes du visage sont fermes, arrêtées, 
anguleuses. On a dit : « Il a le masque de Voltaire ». 
Le fait est que si Ton pouvait détacher le front, le 
nez, les joues, les oreilles, la bouche, le menton, 
on en ferait une imposition assez exacte sur le 
marbre de Houdon. Mais l'expression est bien diffé- 
rente. Chez Voltaire, il n'y a que de la malice et du 
sarcasme : on nevoît que ce rictus impitoyable qui ne 
donne point le sentiment des destinées supérieures de 
l'homme, si magnifiquement décrites par le poëte : Os 
homini sublime dédit,,. Il faut autre chose pour 
rehausser la laideur des traits. Tandis que chez 
Léon XIII, il y a l'épanouissement de l'âme pénétrée 
des devoirs et humains et divins. La physionomie a 
beaucoup de mobilité. D'habitude, elle est austère, 
fine, bienveillante : elle se dessine derrière un léger 
voile de tristesse et de dédain. Un pli dan« la bouche! 
Et elle devient hautaine, pénétrante, railleuse, Pour- 

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54 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

tant, jamais elle jie se départit de la dignité apostoli- 
que, qui est toujours revêtue au manteau de la charité. 
Le teint, d'une pâleur extrême, semble amortir les 
feux de la pensée qui arrive, à fleur des rides du 
visage, froide et définitive. Le regard est profond et 
clair. Lorsqu'il éprouve quelque inquiétude, il se 
lève avec une lenteur et une force, dont Teffet est 
comme d'éloigner l'objet; lorsqu'il donne un ordre, 
c'est avec une simplicité et une résolution qui ne 
laissent place qu'à l'obéissance. La voix, traînante et 
nasillarde, quand il parle familièrement, est sonore et 
brillante, quand il prononce un discours. Le person- 
nage produit tout de suite une impression que l'on 
peut traduire par ce mot qui n'est point banal : « C'est 
quelqu'un »! Mais « quelqu'un », Prince et Pape, 
qu'il n'est pas facile de surprendre. 

Dans les relations de la vie privée, le cardinal Pecci 
était simple, affectueux, aimable, plein d'esprit. Il n'y 
a plus de vie privée pour Léon XIIL Le Pape ne peut 
même pas, comme le Prince, redevenir pour quelques 
instants un mortel ordinaire. Mais, en dehors des 
fonctions solennelles du Pontificat, il est toujours 
aussi plein d'esprit, aussi' aimable, aussi affectueux, 
aussi simple. M. Louis Veuillot, rédacteur en chef de 
Y Univers j n'oserait certainement pas répéter les éloges 
qu'il en a reçus ; et M . Léon Lavedan, rédacteur en chef 
du Correspondant^ aurait sans doute les mêmes scru- 
pules, pour les compliments qui lui ont été adressés. 
Pourtant, ni l'un ni l'autre, après le premier moment 
de satisfaction, n'a pu se dire : « Léon XIII est avec 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 55 

les catholiques soi-disant ultramontains »; ou : 
*t Léon XIII est avec les catholiques soi-disant libé- 
raux ». S'il est inépuisable de bonté et de courtoisie, il 
ne croit pas devoir livrer sa pensée. Ce n'est pas de la 
dissimulation! Celui qui possède le Magistère su- 
prême évite de se prononcer sans nécessité : car cha- 
cune de ses paroles Tengage. Chez le gracieux et 
séduisant Pie IX, il y avait de larges surfaces. Chez le 
bon et grave Léon XIII, il y aune grande profondeur. 
Pie IX se passionnait et se troublait. Léon XIII reste 
maître de lui : il réfléchit, il agit. Pie IX, parvenu à la 
dernière limite delà vieillesse, aimait l'empressement. 
Léon XIII tient en mépris l'adulation : et cette faculté, 
si rare, si puissante, lui donne la connaissance des 
hommes. Pie IX poussait la générosité jusqu'à la 
magnificence, jusqu'à la prodigalité. Léon XIII ne va 
pas au delà de ce qu'il faut pour rendre justice, pour 
faire le bien. L'un voulait ignorer la valeur des choses. 
L'autre tient à se rendre compte de tout : ce n'est pas 
en vainque, pendant son long épiscopat, il est descendu 
dans les moindres détails de l'administration de son 
diocèse. Dans les cérémonies, sous les ornements 
pontificaux, d'une si écrasante splendeur, Léon XIH 
rappelle la majesté de Pie IX. Celui-ci avait une 
beauté souriante.Celui-là montre une grandeur douce. 
Mais on ne saurait dire qui est plus le pénétré de la 
sublimité et de la sainteté de ce ministère ! La « pose » 
que ce ministère inspire et commande, serait-elle 
comme l'effet d'une vision de l'étoile qui guide 
l'Église? 

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56 LÉON XIJI ET LE VATICAN. 

Pie IX était orateur. Léon XIII est écrivain. Pie IX 
aimait à parler. La vue d'une foule Tenflammait : s'il ' 
y sentait des indifférents ou des ennemis, il déployait, 
pour les séduire, un véritable génie. Les mots élo- 
quents, les saillies heureuses se pressaient sur ses 
lèvres. Il semblait se dire : « Quiconque me verra, 
emportera de moi un souvenir impérissable »! Et il 
lui décochait une flèche d'or, qui se fixait pour tou- 
jours dans le cœur ou dans Fesprit. Sa parole suivait 
librement sa fantaisie : il savait que Ton ne réunit 
point des improvisations fugitives en corps de doc- 
trines. Que Ton a été peu discret, en publiant, comme 
traités dogmatiques, ces morceaux oratoires, tantôt 
familiers et charmants, tantôt émouvants et magnifi- 
ques, que lui suggéraient les circonstances! Léon XI II 
a beaucoup moins de chaleur, d'élan, de spontanéité. 
Le discours est calculé, mesuré, châtié. La période est 
nombreuse, élégante, habile. Mais l'esprit y a peur 
du cœur : il se défie des entraînements... Aussi, 
s'efForce-t-il de ne point sortir des considérations 
élevées : tendresse du Pasteur pour son troupeau, 
union de l'épiscopat avec le Siège Apostolique, atta- 
chement des fidèles au Pape, etc. L'ampleur du geste 
contraste avec la réserve du langage. On dirait que 
l'action cherche à déguiser ce qu'il y a de volontaire- 
ment et systématiquement trop général dans la parole. 
Le vicomte de Damas et le P. Picard lui présentent-ils 
des pèlerins! Ces catholiques, sans doute remplis de 
zèle, ne seraient pas fâchés d'entendre le Saint-Père 
parler un peu politique... LéonXIII choisit son heure, 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 57 

sans sacrifier à la curiosité, quelque légitime qu^elle 
puisse ^tre. Alors , chaque mot porte. Le débit 

j^ devient solennel, nuancé, décisif. La lumière est faite, 
comme elle doit être. Mais Parme de Léon XIII,c^est 
la plume. La langue latine et la langue italienne lui 
ont ouvert tous leurs secrets. Il les écrit avec une 
pureté exquise et une abondance cicéronienne. La 
phrase se développe avec une noblesse naturelle et un 
art minutieux. La pensée brille d'un éclat varié et de 
bon goût. Il a une faculté maîtresse : la parfaite pos- 
session de son allure. Cette régularité n'entrave point 
le mouvement du style : elle lui donne, au contraire, 
de la souplesse et de la grâce. Il n'enthousiasme pas : il 
convainc. Il n'entraîne pas : il décide. C'est un homme 
d'État, fortement nourri des Saintes Écritures et des 
Pères de l'Église, qui burine des papiers d'État... 
Léon XIII vit dans le commerce de Dante. Un de ses 
camériers lui présentait une édition très ancienne et 
très Fare du grand poëte florentin, Léon XIII lui dit 
en souriant : « Je puis réciter d'un bout à l'autre la 
Divine Comédie, Et le prélat, enhardi, indiqua plu- 
sieurs passages dans les divers chants du poëme. Le 
Pontife n'hésita pas une fois : seulement, il s'arrêtait 

' pour faire remarquer la beiauté de certains vers, puis 
il continuait sans effort. On trouve, dans ses Encycli- 
ques, l'empreinte vivante d'Alighieri. Jadis, à Pe- 
rouse, dans ses loisirs, il composait des poésies, soit 
italiennes, soit latines, où il s'appliquait à faire re- 
vivre cette forme puissante : et l'on en a publiées qui 
se font remarquer, en outre, par une réelle inspi- 



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58 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

ration. Il apporte à la rédaction de ses écrits un soin 
jaloux. Il a, pour la propriété des termes, pouMa con- 
venance des idées, une coquetterie insatiaJble.^1 <^t,4: 
se relever la nuit, pour changer un point ou uçe vir- 
gule! Il ne dédaigne même pas de corriger, jusque 
dans leurs moindres détails, les lettres des diverses 
secrétaireries, qui lui sont soumises. Une expression 
impropre le fait tressaillir! C'est par ce culte scrupu- 
leux que la Cour de Rome a conservé les traditions 
de la belle latinité. La Cour de Rome est comme 
l'Académie, où Ton enseigne et où Ton applique avec 
le plus de savoir et avec le plus d'élégance les règles 
de la langue de Salluste et de Virgile. Léon XIII 
écrivain. Pie IX orateur. Ce trait marque le caractère 
des deux Pontifes. Pie IX s'abandonnait à l'inspira- 
tion. Léon XIII ne laisse rien au hasard. 

Léon XIII a une santé délicate. Eprouve-t-il des 
douleurs intestinales ? Est-il sujet à une affection ner- 
veuse? Cela intéresse les docteurs Ceccarelli et 
Valentinî. Les gros froids et les grosses chaleurs l'o- 
bligent quelquefois à prendre un repos, que ses 
médccinsluiconseillentplus souvent : il ne s'y résigne 
que lorsque les forces Tabandonnept. Ce n'est pas un 
client docile. Mais il p beaucoup d'énergie, beaucoup 
de vitalité. Et l'on peut lui adresser le salut : Ad mul- 
tos annos ! 

Le Saint-Père se lève à six heures. Il fait ses exer- 
cices de piété. A sept heures et demie, il se rend à sa 
chapelle, où il célèbre la messe : le dimanche, il y 
admet quelques personnes, auxquelles il distribue 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. Sg 

le pain eucharistique.- Il assiste ensuite à une messe 
d^action de grâces. Puis il regagne son appartement, 
où il fait un déjeuner très sobre et très rapide. Les 
Romains sont friands de la cioccolata épicée et con- 
densée. C'est un régal vertueux. Il lui arrive, de temps 
en temps, de faire mander son frère, le cardinal. Mais 
rÉminence n'a pas dépouillé le vieil homme. Dom 
Giuseppe ne s'arrache pas facilement à ses études. Le 
pape prend à peu près tous ses repas, sans convive, 
sans témoin, avec une étiquette qui est une pénitence. 
'Cet isolement, au-dessus de l'humanité , ne donne- 
rait-il pas le vertige, n'inspirerait-il pas le désespoir, 
si Dieu n'était un ami toujours présent ? Lorsqu'il 
veut faire honneur à quelqu'un, il fait servir une col- 
lation un peu plus abondante dans sa Bibliothèque. 
C'est ainsi que lorsque le marquis de Gabriac, ambas- 
sadeur de France près le Saint-Siège, est venu pren- 
dre congé de Lui, il l'a retenu à la cioccolata^ avec sa 
femme et ses enfants, et, faveur toute spiciale,le maître 
de la Chambre, Mgr Macchi, et le maître des Cérémo- 
nies, Mgr Cataldi... Aussitôt après son déjeuner, il se 
met au travail. 

A neuf heures et demie, il reçoit le Cardinal Secré- 
îaire d'État, puis les cardinaux préfets des Congréga- 
tions, le secrétaire des Lettres latines, le secrétaire des 
Brefs aux Princes, enfin les personnes admises à l'au- 
dience particulière. Le lundi, et quelquefois le jeudi, ilj 
accorde des audiences publiques.. Mais Léon XIII n'y^ 
prend pas plaisir, comme Pie IX. Cela lui fait perdre 
du temps, cela le fatigue , cela le gêne : il i^e lui sied 

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6o LÉON XIII ET LE VATICAN. 

point de prononcer à tout propos des discours, et 
pourtant il répugne à contrister des pèlerins venus 
pour Tentendre. Le fait est que c'est une « fonction » 
des plus monotones, des plus pénibles. Mais il arrive 
souvent que des Anglais, des Français, des Allemand , 
etc., entreprennent en Italie un voyage, que leurs res- 
sources et leurs occupations ne leur permettent pas de 
prolonger au delà d'un temps déterminé. C'est pour 
eux une déception, un chagrin de ne pas voir le Pape : 
il en est qui poussent l'injustice jusqu'à ne point par- 
donner à Léon XIII de n'avoir pas interrompu ses* 
plus graves travaux pour les recevoir... Lorsqu'ils 
obtiennent l'honneur d'être admis en présence du 
Saint-Père, leur curiosité se change en respect, leur 
indifférence en sympathie : caria majesté etla sainteté, 
qui forment une auréole autour de la tiare, sont pour 
eux un spectacle tellement nouveau et saisissant, que 
l'image en reste gravée dans leur âme. Combien sont 
entrés dans la salle de la comtesse Mathilde, en tou- 
ristes simplement avides de ce qu'ils ne connaissent 
point, qui en sont sortis touchés, enthousiastes, fidèles ! 
Pie IX a conquis ainsi des multitudes. Il savait la 
portée de ces petites choses ; un mot aimable, le léger 
cadeau d'une médaille. C'était à qui s'emparerait de 
sa calotte ! L'heureux ravisseur la conservait comme 
une relique : la maison où elle était déposée devenait 
l'objet de la vénération de la ville, le but des pèleri- 
nages de la contrée. Et lorsqu'il avait donné cette 
calotte, tant convoitée, on se rabattait sur les fami- 
liers, sur les domestiques: on leur arrachait, à prix 

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LEON XIII ET LE VATICAN. 6i 

d^or, un morceau de soutane, une pantoufle, un bas, 
qui lui avait appartenu. Uanticliambre s^enrichissait 
de ces libéralités... Un jour, après unelongue audience 
publique, une femme, munie d'un billet d^audience 
particulière, se présente devant Pie IX, qui suc- 
combait sous le poids de la fatigue. Elle sollicite sa 
bénédiction : il la lui donne. Elle lui fait part de ses 
peines : il la console. Elle lui exprime ses espérances : 
il l'encourage. « Très Saint-Père. » — « Que voulez- 
vous encore ?» — Très Saint-Père !... » -^ « Quoi ? » 
Et comme elle n'osait point exposer sa requête, le 
Pontife perdait patience : « Quoi donc ? » -- « C'est 
que mon mari m'a chargée de vous remettre sa pho- 
tographie !» — a Eh bien, je l'accepte. Remerciez- 
le de ma part. » — « Mais !... » — « Ce n'est pas 
fini ? » -^ « C'est que je voudrais bien lui rapporter 
la photographie de Votre Sainteté I » — « C'est juste, 
la voici !» — « Votre Sainteté.... » — « Oh ! oh ! » 

— « Il y 4 un mot derrière la photographie de mon 
mari, et je voudrais bien que Votre Sainteté daignât 
lui répondre un mot derrière la sienne. » — « Soit ! » 

— Très Saint- Père !» — a Ah ! ah !» — « Et pour moi ? 
La plume avec laquelle vous venez d'écrire me ferait 
bien plaisir! » — «Prenez la plume, l'écritoîre... 
et pour Dieu ! allez-vous-en, ma bonne femme ! » 
s'écria le Pontife, en prenant la fuite. A présent 
encore, dans Saint-Pierre, « le pauvre de Pie IX », 
errant comme une âme en peine devant le sarcophage 
du Pontife, vend aux pèlerins, touchés de la douleur 
qu'il fait paraître, les boutons des vêtements de son 

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62 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Pio Nono ! Aucun pèlerin ne s'oublie à ces indis- 
crétions avec Léon XIII, qui ne souffrirait point 
qu'un de ses bas, une de ses pantoufles, un morceau 
de sa soutane, fût sollicité ou acheté comme une re- 
lique. Aussi se raconte-t-on en cachette que Tanti- 
chambre a murmuré plus d'une fois... « Un Pape qui 
s'occupe de théologie, de philosophie, de politique ! 
qui ne passe point pour avoir le don des miracles ! b 
Mais peut-être les malintentionnés prêtent-ils à ces 
gens plus de perversité qu'ils n'en ont ! Lorsqu'il a 
quelque loisir, Léon XIII s'arrête avec complaisance 
devant chacun de ses visiteurs : il l'interroge, il le 
bénit. Les humbles, les pauvres, attirent particuliè- 
rement son attention. Un père doit s'intéresser à ceux 
de ses enfants qui ont le plus besoin de lui. Comme 
on lui présentait un groupe d'ouvriers typographes, 
membres des « Cercles catholiques » de Paris, il 
voulut leur faire voir ses appartements : il les con- 
duisit lui-même jusque dans sa chambre è coucher, 
leur parlant avec bonté, leur souriant avec bonheur. 
Puis il remit à chacun quelque objet de piété, comme 
souvenir. Sûrement, il s'est fait là des fils dévoués. 
Il répond assez fréquemment en français aux adresses 
qui lui sont lues, après lui avoir été communiquées, 
afin de prévenir tout incident fâcheux ou inutile. 
Il parle le français d'une manière très expressive, 
mais avec des inversions et un accent italien qui ne 
manquent pas de saveur. 

A deux heures et demie, Léon XIII dîné. Sa table 
est servie avec frugalité. Puis il fait une sieste d'un 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. * 63 

quart d^heure. Le dolcefar niente ne le retient jamais 
que peu de minutes : encore les docteurs Valentini 
et Ceccarelli ont-ils dû lui imposer cette suspension 
d'armes ! Ce léger voile arraché de ses yeux, il récite 
Toffice divin, fait sa lecture spirituelle et se remet au 
travail. 

A cinq heures, il reçoit les évêques qui viennent 
Tentretenir des affaires de leurs diocèses, et les secré- 
taires des Congrégations, qui lui soumettent les 
affaires inscrites à leur rôle. Comme les catholiques 
sont répandus sur toute la surface du globe, le Pape 
est l'homme du monde qui peut être le mieux 
renseigné sur les mœurs, Tagriculture, l'industrie, le 
commerce, les arts, les sciences, les lettres, la poli- 
tique, la religion des tribus les plus ignorées et des 
plus puissantes nations. Les Annales de la propa-- 
gation de la Foi, une des plus intéressantes publi- 
cations de ce temps, ne donnent qu'une faible idée 
des renseignements de toute sorte qui se centralisent 
au Vatican. Le Vatican est comme le plus élevé des 
observatoires, d'où le Pape peut suivre les faits micros- 
copiques de Honolulu aussi bien que les grands 
gestes de France. Et nulle République, nulle Mo« 
narchie, ne se trouve dans une position aussi 
favorable : car ses intérêts se meuvent dans un rayon 
moins étendu. Léon XIII écoute avec attention, avec 
curiosité. Quel que soit le pays dont on lui parle, il ne 
montre aucune surprise. Il sait infiniment de choses ; 
mais il a s< if d'étendre encore ses connaissances. Son 
visage s'ill aminé, lorsqu'on lui fait voir clairement 

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64 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

une sîtuaiion. UÉglise n'est pas une puissance morte, 
c'est-à-dire qui jouisse de ses conquêtes : elle cherche 
sans cesse à s'agrandir, c'est-à-dire à accroître le 
nombre des sujets du Christ. Son génie d'évange'li- 
sation et de colonisation a toujours les yeux fixés à la 
fois sur les régions hyperboréennes et sur les régions 
équatoriales. De sorte que ces entretiens sont très 
attachants et très palpitants. Mais quelle tension 
d'esprit et quelles facultés d'assimilation ils exigent ! 
Dans la même journée, discuter les affaires des dio- 
cèses d'Europe, d'Afrique, d'Amérique, d'Asie, 
d'Océanie, où s'enchevêtrent les questions les plus 
diverses, n'est-ce pas le plus fécond des labeurs pour 
un homme d'État ? La justesse des observations de 
Léon XIII frappe son interlocuteur : et le dévelop- 
pement qu'il leur donne, le charme, le ravit. Les 
secrétaires des Congrégations et les évêques congédiés, 
le Pape se penche de nouveau sur son bureau, tout 
chargé de dossiers, de documents, de lettres. Jusqu'à 
son souper, qui a lieu à dix heures et demie, il lit, il 
écrit, il annote. C'est un travailleur infatigable. Même 
pendant ses repas, il parcourt les ouvrages philoso- 
phiques ou théologiques dont on lui a fait hommage : 
tant il a peur de perdre unesecoAde ! Mais il ne prend 
pas toujours régulièrement cette dernière réfection. 
On l'a surpris plus d'une fois, le moment venu, épuisé, 
évanoui... A onze heures, il se couche. 

La monotonie de cette journée, que le plus robuste 
tempérament ne pourrait supporter sans faiblir, est 
rompue, de temps en temps, par précaution hygié- 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 65 

nique. Tantôt le Pape parcourt à grands pas une des 
salles du palais : tantôt il se fait descendre aux jardins, 
dans une chaise à porteurs, à travers les Loges de 
Raphaël, où les fresques de V Ecole d'Athènes et de la 
Dispute rappellent à ses yeux Talliance de la Foi et 
de la Raison , dont il veut resserrer les nœuds. On a 
élargi les allées, de manière qu'une voiture, aménagée 
à cet usage, peut le promener sans encombre sur les 
flancs de la colline. D'habitude, il n'est accompagné 
que du camérier de service. A quelque distance , un 
peloton de gardes nobles lui fait escorte. Lorsqu'un 
de ces élégants cavaliers est emporté par sa monture, 
il s'égaye à ses écarts désordonnés parmi les plates- 
bandes et les massifs... Croyez-vous que le Pape reste 
oisif? Le plus souvent, il récite son bréviaire, il 
ouvre des dépêches, il traite de quelque affaire avec 
le prélat assis devant lui. Si l'atmosphère est saine, si 
le sable n'est ni brûlant ni humide, il fait un tour à 
pied"/ C'était autrefois un intrépide marcheur. Il a en- 
core l'allure énergique et vive. On dit que, dans sa jeu- 
nesse, il chassait avec entrain. Il y a des lièvres, des 
perdrix, des bécasses, sur le territoire de Carpineto : 
hélas! dans les jardins ensoleillés du palais, il n'y a 
que des petits oiseaux, que l'on prend au miroir ou au 
trébuchet. C'est de la vénerie en miniature. Ces dis- 
tractions ne se prolongent pas au delà du temps né- 
cessaire pour respirer un peu d'air, pour faire un peu 
d'exercice. Il a hâte de retourner à son bureau. 

Dès son avènement, Léon XIII manda Mgr Gataldî, 
maître des Cérémonies, pour procéder à la révision 



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66 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

des charges et emplois de la Cour. Mgr Cataldi avait 
dressé une liste de ces fonctions, en suivant la hiérar- 
chie de la Famiglia Pontificale y et en laissant en 
blanc les noms des titulaires. Le maître des Cérémo- 
nies commença Tappel : 

— Maggiordomo? 

— Ricci! répondit Léon XIIL 

Mgr Ricci méritait, par ses vertus, par ses ser- 
vices, d'être maintenu au majordomat, où Pie IX 
l'avait élevé. 

— Maestro di Caméra? 

— Cataldi ! 

Mgr Cataldi est un savant très obèse et très jovial. 
Il aime par-dessus tout son indépendance. Nul ne 
connaît mieux le rituel, le cérémonial. Il saura vous 
faire Thistorique et vous donner l'explication des 
moindres chants, ornements ou figures des pompes 
religieuses : tout cela, avec un feu, avec une origina- 
lité, qui font qu'on l'écoute avec infiniment de plaisir, 
quelque étranger que l'on soit à cette science d'aspect 
archaïque et ennuyeux. Il a la passion des voyages : 
chaque année, on le voit' en France, en Allemagne, en 
Angleterre... Il a été l'hôte de M. Grévy à l'Elysée. 
Est-ce que ce prélat, qui veille sur l'étiquette la plus 
compliquée et la plus rigoureuse de l'univers, aurait 
été envoyée auprès de M. le Président de la Répu- 
blique, en mission indiscrète? Et maître Trompette 
n'était point là pour détourner son attention des nou- 
veautés de cette Cour démocratique!... Mgr Cataldi 
supplia le Saint-Père de lui épargner une fonction 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 67 

absorbante et fatigante, où Ton se fait peu d'amis. Le 
voilà au comble de ses vœux! Il a remplacé Mgr Mar- 
tinucci, que ses infirmités ont dû faire mettre à la re- 
traite, comme préfet du Collegio dei maestri délie 
Cérémonie pontificie, 

— Alors, Macchi ! 

Celui qu'il destinait à la succession de Mgr Macchi 
déclinant son offre, Léon XIII se voyait obligé de 
céder aux sollicitations des protecteurs du maître de 
la Chambre de Pie IX, qui s'est fait beaucoup d'enne- 
mis. Léon XIII s'annonçait comme un grand justi- 
cier : mais il a été tout de suite entouré de courtisans ; 
et les plus empressés ont été naturellement ceux qui 
croyaient avoir à se faire pardonner les flatteries exa- 
gérées dont ils avaient accablé son prédécesseur. Il 
n'est pas de pouvoir, monarchique ou républicain, 
où les choses ne se passent ainsi. Si ce sont toujours 
les mêmes qui se font tuer, suivant le profond et pit- 
toresque mot du maréchal Bugeaud, ce sont toujours 
les mêmes qui se faufilent aux honneurs ! 

— Coppiere? 

— Une vieillerie! fit le Pape. A quoi me servirait 
un échanson? 

Le bruit public s'est emparé, en la défigurant, de 
cette réponse qui exprime, avec finesse, aVec humour, 
la condition précaire où se trouve la Papauté. Alors, 
on a prétendu que Léon XIII avait raillé les carrosses 
des cardinaux, lesjiocchi des prélats, les coutumes de 
la Cour ! L'Eglise est la même , à travers les siècles, 
dans ses dogmes, dans sa morale : si elle se modifie, 

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68 LÉON Xm ET LE VATICAN. 

dans sa discipline, dans sa politique, elle ne le fait 
que lorsqu'elle y est forcée, parce que, même dans ces 
questions contingentes, la sagesse lui conseille d'offrir 
le plus possible au regard des peuples le spectacle de 
son immutabilité. Il n'est pas de petite tradition ! Le 
jour où la messe ne serait plus célébrée en chasuble, 
combien de bonnes âmes douteraient de sa validité ! 
On passa aux camériers secrets, qui participent 
à la vie extérieure du Pape, en l'accompagnant aux 
offices, aux audiences, à la promenade; en portant 
son bréviaire, son chapeau, sa canne^, en lui offrant 
un verre d'eau, etc. Préface au Conclave a fait un peu 
cru le portrait des partecipanti de Pie IX : Mgr Ne- 
grotto, Mgr Casalî del Drago, Mgr di Bisogno, 
Mgr délia Volpe. Le fait est que Léoh XIII a envoyé 
ces prélats inexpérimentés au Parc-Majeur. 

— Primiero? demanda Mgr Cataldî. 

— Ciccolini! 

Mgr Ciccolini, notre excellent custode général de 
P a Académie des Arcades », est un érudit et un 
lettré. L' « Académie des Arcades » est, grâce à lui, 
en pleine renaissance. Cet Institut pontifical est uni- 
versel : on y admet tous ceux, hommes et femmes, 
Italiens et étrangers, monarchistes et républicains, 
catholiques et protestants, qui se distinguent dans la 
culture des lettres et des sciences. N'est-ce pas là du 
libéralisme? 

— Seconda? 

— Aniviti! 

— Ten^o? 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 69 

— Boccali! 

— Quarto? 

— Van den Branden de Reetz I 

— Très Saint-Père, il est déjà prélat domestique et 
abréviateur au Parc-Majeur! 

— Cataldi! Qu'entendez - vous aujourd'hui par 
abréviateur au Parc-Majeur? Écrivez, : Van den 
Branden ! 

Mgr Van den Branden de Reetz , d'une noble fa- 
mille de Belgique, est un prélat de manières char- 
mantes, d'une intelligence élevée, d'un esprit conci- 
liant. Devenu évêque auxiliaire de l'archevêque . de 
Malines, il a cédé sa charge de camérier secret à 
Mgr Castracane degli Antelminellî, dont Rome con- 
naît les belles études sur les diatomées et les riches 
collections... Maintenant, les /7arfecî/7an/î sont dignes 
d'éloges. Mais il y a toujours des abréviateurs au 
Parc-Majeur ! 

Confier à des sujets complets les fonctions, que 
le grand âge de Pie IX avait laissé tomber en des 
mains plus ou moins capables, tel était le dessein 
de Léon XIII ! Si, au commencement d'un régime, 
Ton est exposé à mettre de la précipitation dans le 
choix des personnes, à la fin, on cède, par longani- 
mité, par faiblesse, à des abus plus graves : ceux qui 
se sont emparés de la situation font donner les places 
à leurs créatures. L'État devient une coterie. Tel avait 
été le cas du cardinal Antonelli. Léon XIII entreprit 
d'examiner les titres du moindre fonctionnaire : il s^est 
livré pour cela à un dépouillement fastidieux. Maiç 

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70 LEON XÏII ET LE VATICAN. 

d'autres soins sont venus Tinterrompre. Comment un 
prince animé de sentiments d'équité aurait-il pu en 
un jour opérer ces changements? Combien d'erreurs 
eussent été commises ! C'était pourtant le seul moyen 
efficace. Il existe comme une solidarité entre les 
fonctionnaires : chacun se sentant menacé," se serre 
contre son voisin : et bientôt on se trouve en présence 
d'une coalition muette et solide, qui ne se laisse pas 
facilement entamer. Puis il y a les mille influences, 
les mille pièges qui agissent ! Oh est entouré, enguir- 
landé, sollicité, paralysé. Léon XIII voulait égale- 
ment supprimer les sinécures. Dans tout gouverne- 
ment, certains rouages deviennent inutiles : car les 
besoins ne sont pas constamment les mêmes. C'est'ce 
qui est arrivé pour plusieurs administrations pontifi- 
cales depuis la chute du pouvoir temporel. Il y a des 
droits acquis qu'il faut respecter. Il y a des éventua- 
lités en prévision desquelles il faut se tenir prêt. Mais 
ces obligations n'en pèsent pas moins lourdement sur 
le Trésor pontifical : il est donc bien naturel que 
l'on désire les alléger. Là encore ont surgi des ob- 
stacles. Lorsqu'il a vu instruire le procès de telle ou 
telle compagnie, chacun s'est pris à trembler pour la 
sienne. Y a-t-il lieu de se scandaliser? Les hommes 
sont partout les hommes. Le prêtre n'a pas encore 
trouvé le moyen de vivre des brises de l'air. D'ail- 
leurs, les réformes ne sauraient se faire que peu à 
peu : elles ne sont même louables, quelle que soit leur 
valeur propre, que lorsqu'elles ne compromettent 
plus les éventualités et qu'elles ne lèsent plus les 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 7» 

droits , en vue desquels elles ont été différées. De 
sorte que force a été de renoncer à peu près au projet 
de réduire le personnel. Seulement, lorsqu'il s'agit de 
pourvoir à la vacance des offices, Léon XIII cherche 
à porter son choix sur des hommes intègres et éclairés. 
Lorsque Pie IX donna la pourpré à Mgr de Falloux 
du Coudray et à Fra Martinelli, il dit, en parlant du 
premier : « Si je ne l'avais pas fait cardinal , il en 
serait mort de chagrin !» et du second : « Je l'ai fait 
cardinal, et je ne sais pourquoi, si ce n'est que je l'ai 
vu en songe !» Il ne serait juste de taire ni que le car- 
dinal Martinelli est d'une humilité et d'une piété 
angélique, ni que le cardinal de Falloux du Coudray 
est très aumônier et très bienveillant. Mais ce ne sont 
point des considérations de ce genre, quelque heu- 
reuse qu'en puisse être l'inspiration, qui guident 
Léon XIII. 

Une tradition généralement observée veut qu'en 
sortant du Conclave le nouveau Pape pose sa barrette 
de cardinal sur la tête du secrétaire de cette Assem- 
blée. Léon XIII s'est abstenu d'accorder cette faveur 
à Mgr Lasagni : et le Sacré-Collège n'a pas vu sans 
surprise une dérogation qui signifiait moins que le 
prélat n'avait pas encore des titres suffisants, que le 
Pontife qui prenait en main le gouvernement de 
l'Église, entendait rester maître de lui-même. Ce 
n'est que plus d'un an après, dans le Consistoire du 
12 mai 1879, que Léon XIII a fait la première pro- 
motion cardinalice. Le choix et l'ordre en sont égale- 
ment remarquables : Mgr le landgrave de F'ursten- 

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72 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

berg, archevêque d'Olmiitz ; Mgr Desprez, archevêque 
de Toulouse; Mgr Haynald, archevêque de Colocza 
et Bacs ; Mgr Pie, évêque de Poitiers ; Mgr Ferreira 
dos Santos Silva, évêque de Porto; Mgr Alimonda, 
évêque d'Albenga; le P. Newman, de la Congrégation 
de rOratoire de Londres; le D' Hergenrœther, pro- 
fesseur à rUniversité de Wurzbourg; le P. Zigliara, de 
rOrdrede Saint-Dominique; Mgr Pecci, sous-biblio- 
thécaire de la Sainte-Eglise Romaine. Sur dix cha- 
peaux, deux seulement sont donnés à Tltalie. On a 
souvent répété que le Sacré-Collège est trop Italien : 
en eâ'et, il doit être ouvert à toutes les nationalités, 
puisqu^il est le Sénat de la Religion universelle. Mais 
c^est une disposition historique des plus heureuses, 
qu'il reste Italien dans sa majorité. Comment la 
Papauté se maintiendrait-elle, si elle ne jetait pas 
autour d'elle ses plus solides assises? Ensuite, Tltalie 
possède un génie prudent, calculateur, souple, habile. 
Dans tout Italien, il y a du prêtre : et dans tout prêtre, 
il y a de Tltalien. M. Victor Hugo pourrait dire : 
« Rome, c'est la Religion; Berlin, la guerre; Paris, 
les lettres; Londres, l'industrie ». Voit-on la légèreté 
française, la morgue espagnole, la rudesse germani- 
que, aux prises avec la situation actuelle? Léon XIII 
n'ignore pas la sagesse de cette disposition historique ; 
mais, sans vouloir y porter atteinte, il lui semble bon, 
comme à Pie IX, de faire la part plus large à l'élément 
a étranger », surtout aujourd'hui que le concours du 
dehors est particulièrement nécessaire. Mais si cette 
première promotion cardinalice a dû susciter des 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. yS 

mécontentements au Vatican, certainement personne 
n'a pu y concevoir la moindre crainte pour la majo- 
rité du Sacré-Collège L.. La France a trois cardinaux : 
car le P. Zigliara est de Corse. Elle compte donc dix 
chapeaux: les cardinaux Pitra, Donnet, de Bonne- 
chose, Régnier, Guibert, Caverot, Desprez, Pie, de 
Falloux du Coudray, Zigliara. En a-t-elle jamais eu 
davantage? L'Autriche- Hongrie a également trois 
cardinaux ; mais elle a la préséance. Mgr de Fursten- 
berg a le pas sur Mgr Desprez. Pie IX penchait vers 
la France. Léon XIII pencherait-il vers PAutriche- 
Hongrie ?. .. La Cour de Vienne montre une piété, une 
courtoisie, un empressement, que TElysée ne cherche 
point à contrebalancer dans le cœur du Pontife. On 
a prétendu que si le Portugal a vu porter à deux 
le nombre de ses cardinaux, alors que T Espagne sem- 
ble avoir été oubliée, c'est parce que les cardinaux 
Moreno, Benavides y Navarrete, Garcia Gil, t*aya y 
Rico, auraient voté pour le cardinal Franchi. M. Cas- 
telar a pu affirmer, devant la seconde chambre des 
Cortès, sans rencontrer de protestation, le fait de ce 
vote. Le cardinal Franchi a été nonce à Madrid : il 
n'est pas surprenant que ces suffrages se soient portés 
sur lui. Mais est-il besoin de faire justice de cette 
assertion injurieuse?... Il est encore à noter que 
Mgr Alimonda est sujet du roi de Piémont-Sardaigne, 
et que Mgr Pecci est couvert par la personne même du 
Pape. La nuance a son importance... Léon XIII hési- 
tait à donner la pourpre à son frère, bien qu'il en soit 
digne de tout point, parce qu'il répugnait à s'entendre 

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74 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

accuser de népotisme. Que de cris se sont élevés con- 
tre le népotisme des Papes ! Interrogez les historiens, 
les archéologues de Rome ! Le baron Visconti vous 
prouvera, Thistoire en main, les monuments sous les 
yeux, que la Ville-Eternelle lui doit la moitié de sa 
splendeur. Ces grands dignitaires de PÉglise, impro- 
visés par un frère ou par un oncle, s'efforçaient de 
racheter la faveur de leur élévation, en dotant magni- 
fiquement les églises, les palais, les places, les fon- 
taines. Et le peuple les acclamait ! C'était la pépinière 
du Patriciat, sur lequel repose la société romaine. 
Les familles des derniers Papes qui ont refusé de 
« sacrifier » au népotisme : les Mastaï, les Cappellari, 
les Castiglioni, les Délia Genga, les Chiaramonti, les 
Braschi, etc., sont pauvres, obscures ou dispa- 
rues. Tandis que la plupart des familles qui, à tra- 
vers mille vicissitudes, ont illustré l'histoire d'Italie, 
et figurent noblement encore dans le Patriciat, ont une 
origine papale. Les Albani doivent leur fortune à 
Clément XI; les Aldobrandini, à Clément VIII; les 
Altieri, à Clément X; les Barberini, à Urbain VIII; 
les Boncompagni, à Grégoire XIII; les Borghèse, à 
Paul V; les Caetani, à Boniface VIII, à Gélase II ; les 
Carafa, à Paul IV; les Chigi, à Alexandre VII ; les 
Cibo, à Innocent VIII; les Colonna, à Martin V; les 
Corsini, à Clément XII; les Gishlieri, à Pie V; les 
Ludovisi, à Grégoire XV; les Odescalchi, à Inno- 
cent XI; les Orsini, à Benoît XIII, à Nicolas III; 
les Ottoboni, à Alexandre VIII; les Pamphily, à In- 
nocent X; les Pignatelli, à Innocent XII ; les Délia 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



Rovere, à Jules II, à Sixte IV; les Rospigliosi, à 
Clément IX; les Savelli, à Honorius III, à Hono- 
rius IV; etc. Les Médicis n'ont-ils pas reçu de 
Léon XI, de Pie IV, de Clément VII, de Léon X, une 
grande partie de leur lustre? Et les Borgia, les Far- 
nèse, les Fieschi, les Piccolomini? Aussi, pour lever 
les scrupules de Léon XIII, le Sacré-Collège Ta-t-il 
prié d'ouvrir ses rangs au sous-bibliothécaire de la 
Sainte-Église Romaine. 

En dehors de ces diverses combinaisons politiques, 
le Consistoire du 12 mai 1879 présente un caractère 
très marqué : le Saint-Père s'y est appliqué à donner 
la pourpre à des prêtres éminents par le talent et par 
le savoir. Le cardinal Pie est un théologien, un écri- 
vain, un évêque, dont l'épiscopat français s'enor- 
gueillit : on lui avait fait une réputation d'ultramon- 
tain croquemitaine qui faisait sourire le Vatican. 
Chaque fois que M. Thîers ou le maréchal de Mac- 
Mahon demandaient le chapeau pour Mgr Dupanloup, 
Pie IX répondait : « A la condition que vous présen- 
terez en même temps Mgr Pie ! » Il était bien sûr que 
jamais ni le maréchal de Mac-Mahon ni M.Thiers n'en 
auraient l'audace! Il donnait finement la raison de 

cette opposition Comme il confiait vjne mission 

auprès de l'un et de l'autre : <c Dites à l'évêque d'Or-, 
léans qu'il défend vaillamment l'Église, de sa plume 
et de sa parole d'académicien. Je lui en suis recon- 
naissant... Mais dites à l'évêque de Poitiers qu'il est 
véritablement le successeur de saint Hilaire!... Ré- 
pétez ma recommandation. » Le messager obéit. « Je 

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^6 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

vois que vous avez compris. » Mgr Dupanloup 
comprit-il à son tour? Pas une syllabe n'échappa à 
Mgr Pie... Voilà Mgr Pie cardinal! L'État a-t-il 
tremblé sur ses fondements ? UÉglise se serait-elle 
effondrée si Mgr Dupanloup était également devenu 
cardinal? Certes ! elle n'avait point cette crainte. Mais, 
quelque considérables que fussent ses services, 
Mgr Dupanloup avait un tempérament agité et un 
verbe ardent, qui tranchaient trop vivement sur le 
calme et la mesure, dont aime à se parer le Sacré- 
Collège. C'était un ouragan se précipitant dans un 
cénacle, lorsqu'il arrivait à Rome. On n'avait toléré 
pareille humeur que chez Mgr deMérode. Léon XIII 
partageait-il le sentiment de Pie IX? On lui attribue 
un mot, en tout cas bien romain : « On demande le 
chapeau pour Mgr Dupanloup... Mais il n'est pas 
archevêque ! » Ce n'est pas non plus qu'il n'appréciât 
point ses vertus. Il n'est pas de tombe que le Vatican 

ait couverte de plus d'éloges ! Le cardinal Zigliara 

est un théologien, un écrivain, un orateur, dont les 
Frères-Prêcheurs ne sont pas moins fiers. Ses traités : 
De la Lumière intellectuelle et de V Ontologie , De 
V Esprit du Concile de Vienne dans sa définition dog- 
matique de l'union de Vâme humaine avec le corps, 
projettent de belles clartés sur la nature de l'âme, sur 
l'origine et la formation des idées. Son Essai sur les 
principes du Traditionalisme et ses Observations sur 
quelques interprétations de V idéologie de saint Thomas y 
sont une savante et vigoureuse réfutation de M. de Ro- 
nald, du P. Ventura, du professeur Ubaghs. Il a brillé 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 77 

dans la chaire de dogme au collège de Saint-Thomas, 
à Rome; et la chaire du Gesù a souvent entendu re- 
tentir sa docte et intrépide parole. Le cardinal Her- 
genrœther a illustré TUniversité de Wùrzbourg. Ses 
livres : VAnti-Janus, le Pape et le Concile, l'Eglise 
catholique et VEtat chrétien y Essai sur saint Gré- 
goire de Na^ian^e et sa doctrine touchant la Trinité; 
PhotiuSySa vie, ses écrits et le schisme grec; Histoire 
de V Eglise y Histoire des Papes, lui ont valu une 
célébrité européenne. Le cardinal Newman s'est mêlé 
davantage à la vie publique. Né dans le protestan- 
tisme anglican, il se rallia de bonne heure à ce parti 
de la Haute- Eglise, qui , dès i833, commençait à s'o- 
rienter vers Rome. Les Keble, les Palmer, les Pusey, 
les Wilberforce, etc., inauguraient alors le « mou- 
vement d'Oxford »,et publiaient, sous le titre général 
de : Tracts for the Tintes^ une série de brochures 
sur les questions religieuses. Le 90* de ces Tracts 
fut l'œuvre du Révérend^ewman. Son but était 
d'établir que les Trente- Neuf Articles de l'Église 
anglicane ont entendu condamner les abus relatifs 
à certaines doctrines, et non les doctrines elles- 
mêmes. Il souleva Pétonnement et la colère des par- 
tisans des vieilles idées protestantes. Mais le Révé- 
rend Newman ne se laissa point intimider. Il se 
démit de ses fonctions curiales. Il se recueillit dans 
la retraite. Puis, le 9 octobre 1845, il abjura le pro- 
testantisme anglican. Il entrait dans la communion 
catholique. En parlant de sa conversion à M"® Cra- 
ven, M. Gladstone écrivait : « C'est le plus grand 



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78 LÉON XIII ET LE VATICAN. 



événement qui se soit accompli en Angleterre, de- 
puis la Réforme! » C'est dire en quelle estime les 
Anglais tiennent sa personne! D'innombrables œu- 
vres d'enseignement, de prédication, de propagande, 
sont sorties, depuis trente ans, de sa foi et de son zèle. 
Cet apôtre a trouvé encore le temps de publier des 
livres : Histoire du développement de la doctrine ca- 
tholique, Discours sur la théorie de la croyance reli- 
gieuse, Conférences adressées aux protestants et aux 
catholiques, Histoire de mes opinions religieuses, Le 
Catholicisme travesti par ses ennemis, etc, L'Angle- 
terre a accueilli sa création comme un honneur : le 
Times, le Daily-Neips, le Standard, la Pall mail 
Galette, se «ont fait les interprètes des sentiments de 
la nation britannique. Le cardinal Alimonda est un 
prédicateur disert et brillant : ses sermons, discours, 
homélies, allocutions, conférences, sur le surnaturel 
et sur les problèmes du xix« siècle, forment douze vo- 
lumes. Le cardinal Pecci n'a point livré à la presse 
ses leçons sur la Somme de saint Thomas; mais la 
foule qui se pressait hier encore au palais Spada, 
témoignait de leur valeur. Les autres porporati^ pour 
avoir des titres plutôt administratifs, justifient égale- 
ment la pensée souveraine, qui veut que le Sacré- 
Collège soit un foyer à la fois de mérites et de lu- 
mières. 

Le Sacré-Collège compte les plus grandes charges 
de l'Église. A quels cardinaux Léon XIII lesconfère- 
t-il ? Le cardinal di Pietro jouit d'une réputation de 
libéralisme et de prodigalité : il ne saurait s'en dé- 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 79 

fendre, au moins sur le dernier point. Il est nommé 
doyen, camerlingue... On dirait que le Pape veut l'ac- 
cabler sous le poids des dignités ! Le cardinal Sacconi 
garde la Daterie et devient sous-doyen. Il ne devait 
5)as rester trace de la compétition de 1877. Le cardi- 
•nal Bilio est grand-pénitencier. Les Puissances se- 
Tont-elles satisfaites de le voir dans cette fonction 
tout ecclésiastique? Le cardinal Monaco la Valletta 
«st vicaire de Léon XIII, comme il Pétait de Pie IX. 
•Le cardinal Simeoni succède au cardinal Franchi, 
comme préfet de la Propagande : ses aptitudes le dé- 
signaient jpour la direction de cette congrégation, 
bien mieux que pour la sécrétai rerie d'Etat. Le car- 
dinal Bartolini est préfet des Rites. Il faudrait, pour 
rendre cette nomenclature intelligible et intéressante, 
transporter dans ce livre la galerie de portraits de Pré- 
face du Conclave, Le lecteur voudra bien y recourirj 
s'il tient à se familiariser davantage avec le Sacré- 
Collège et le Vatican. Au surplus, ce sont là des dé- 
tails bien spéciaux pour l'ensemble du public... Ne 
suffit-il pas de montrer, par les principaux exemples", 
dans quel esprit Léon XIII choisit les fonctionnaires 
du Saint-Siège ? 

' En deux ans, Léon XIII a eu deux Secrétaires 
d'Etat:'.: le cardinal Franchi' et le cardinal Nina* 
et Quel sera le premier ministre de Léon XIII? » Telle 
était la question qui courait les cercles politiques^ 
aussitôt après l'élection. Si le maître'fait le serviteur, 
le serviteur ne révèle-t-il pas le maître? Et Rome 
ôVait une fièvre 4e^uriosité. Un Pape et un Roi hou* 

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8o LEON XIII ET LE VATICAN. 

veaux! Est-ce lapaix ou la guerre? Et quelle couleur 
prendra l'une ou l'autre? Les cardinaux de Luca, 
Sacconi, Mertel, Franchi, étaient tour à tour désignés. 
C'est au plus jeune de ces cardinaux que Léon XIII 
confia le fardeau de la secrétairerie d'État. Mgr Fran- 
chi avait conduit avec talent des négociations impor- 
tantes à Modène, à Florence, à Madrid, à Constant!- 
nople. Très homme du monde, fin, délié, souple, 
connaissant les défauts et les besoins des sociétés mo- 
dernes, où il avait été très répandu, causeur et écri- 
vain agréable en plusieurs langues, d'un commercé 
empressé et séduisant, il devait exceller à éviter les 
difficultés et, si l'on veut bien excuser la familiarité 
d'une expression dont l'origine n'a rien d'irrévéren- 
cieux, à donner de l'eau bénite. Ses amis assuraient 
qu'une main de fer se cachait sous ce gant de velours : 
comme les circonstances ne permettaient point de tirer 
le fer, il fallait se contenter de jouer le plus habile- 
ment possible du velours. Et il avait fait ses preuves ! 
Au surplus, ce rôle convenait mieux à sa nature indo- 
lente. Certainement il aurait marché au martyre, avec 
autant de courage que le duc de Mayenne allait au com- 
bat : mais tout ce mouvement essouffle beaucoup!... 
Comme il lui seyait de faire assaut d'esprit avec quel- 
que patricienne, avec quelque diplomate, à demi 
couché sur un sopha, en fumant savamment un de 
ces cigares havanais dont l'approvisionnaient ses 
amis d'Espagne ! Bien retors eût été celui qui l'aurait 
alors pris en défaut ! Ce n'est point seulement parce 
qu'il était à la fois plus malléable et plus attractif que 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 8i 

Léon XIII lé préféraitaux cardinaux de Luca, Sacconi 
et Mertel, dont les facultés sont plus graves. Le car- 
dinal Franchi passait pour avoir été le concurrent du 
cardinal Pecci au Conclave. La crédulité populaire 
ne se rendait pas compte que la tristesse de ces temps 
et le sourire de cette figure auraient fait un contraste 
par trop tranché ! . .. C'était uiie leçon de magnanimité, 
que de le prendre pour premier ministre. Il n'a pas 
longtemps occupé ce poste, qui gardera pourtant le 
souvenir de son passage..Ilestmortle3i juillet 1878, 
en pleine possession de sa renommée. Heureux les 
hommes d'État qui disparaissent à leur heure!... On 
a répandu le bruit qu'il avait été empoisonné. A 
quelle instigation? Pour quelle vendetta? On a pré- 
tendu également que Léon XIII a failli être victime 
d'un pareil attentat. Toujours, sans rien préciser... 
La légende des Borgia est suspendue, suivant une 
vieille métaphore, comme l'épée de Damoclès, sur le 
Vatican. Des gens vous affirment, d'un air convaincu, 
qu'avant d'y toucher, Léon XIII fait goûter ses 
aliments. Ce n'est pas qu'il n'y ait aucune crainte à 
avoir! Les sociétés secrètes qui ont armé la main des 
assassins des empereurs Guillaume et Alexandre, des 
roîs Humbert et Alphonse, sont bien capables de 
conspirer contre les jours du Pape. Le fait est que la 
constitution apoplectique du cardinal Franchi avait 
. inspiré des inquiétudes, dès son arrivée à la secrétai- 
rerie d'Etat. Ses amis disaient : « Il mourra à la 
peine! » Il avait pris si fortement à cœur la charge 
que lui avait confiée Léon XIII, qu'il n'était pas pos- 



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82 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

sible quMl résistât au travail, si peu conforme à ses 
habitudes et à ses forces, auquel il se livrait avec 
acharnement..... Le cardinal Nina ne pourrait pas 
faire son pendant. Une tête forte et noble, des 
traits réguliers et marqués, de larges épaules, une 
taille moyenne. Tout indique la fermeté, le calme et, 
en même temps, la bonhomie romaine. L'abord a une 
certaine rudesse. Il est né, le 12 mai 1812, à Recanati, 
dans les Marches. Sa famille avait peu de fortune : 
mais elle était honorable. Recanati a donné au Saint- 
Siège des hommes de savoir, et à la Révolution ita- 
lienne un poëte sombre et âpre : Leopardi ! Lorenzo 
Nina se distingua au séminaire diocésain, où sa fa- 
mille Tavait fait entrer, dans les lettres et dans la phi- 
losophie. Étant allé ensuite étudier la théologie à 
Rome, il fut ordonné prêtre à vingt-trois ans : sa piété, 
sa science, lui avaient obtenu une dispense d'âge. 
Comme beaucoup de ses contemporains, il s'adonna à 
l'étude du droit. Un avocat renommé, Mgr di Pietro, 
auditeur de Rote, se l'attacha. Plus tard, le cardinal de 
Andréa, préfet de la congrégation du Concile, qui 
l'avait pris en estime, lui ouvrit cette Compagnie, où 
•son mérite le porta au rang de sous-secrétaire. Ily a 
une prélature romaine, dite de Saint- Yves, à laquelle 
les avocats ont le droit d'élire un des leurs. Ils firent 
choix de Fabbé Nina, qui devint ainsi Monsignor et 
fut inscrit parmi les abréviateurs du Parc-Majeur. 
Ce trait suffirait à son éloge. Les avocats sont partout 
assez revêches à subir l'ascendant d'un co'nfrèr^. 
Mais Mgr Nina ayait tout ce qu'il fallait de talent et 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 83 



de caractère. Le regard de Pie IX était fixé sur lui. 
Appelé à traiter des affaires importantes, il les condui- 
sit avec tant de prudence, qu'il s-'acquit une vérita- 
ble célébrité : et Sa Sainteté réleva à la charge d'asses- 
seur de rinquisilion romaine et universelle. C'était 
mettre Mgr Nina en état de déployer les ressources 
de son esprit : aussi fut-il bien vite apprécié des car- 
dinaux de cette Congrégation, dont le Pape est préfet. 
En rapport continu avec Pie IX, il sut rendre des 
services, et demeura longtemps dans cette charge, 
peut-être à cause de l'importance de ces services. Son 
élévation à la pourpre, le 12 mars 1877, a réjoui le 
Chapitre de Saint-Pierre, dont il était membre, ainsi 
que le Collège de l'Apollinaire, le Séminaire-Romain, 
le Séminaire-Pie, où il exerçait les fonctions de préfet 
des études. Il est plus qu'un ornement pour le Sacré- 
Collège : il a été un apport de lumières et de force. 
Ce prince ecclésiastique qui a fait, comme le cardinal 
Antonelli, toute sa carrière à Rome, étranger à la 
politique, succédant au cardinal Franchi, qui avait 
parcouru le monde au milieu des affaires de la diplo-. 
matie ! Que pouvait signifier ce choix ? Si le tempé- 
rament du cardinal Franchi le portait à suivre la direc- 
tion de Léon XIII, le Saint-Père le remplaçait-il 
par un cardinal qui acceptait le même ascendant, 
parce que la secrétairerie d'État ne paraissait pas avoir 
été le but de ses aspirations? L'orgueil romain n'en 
fut point fâché. Le cardinal Nina ne connaissait pas 
là langue française qui est encore, malgré nos mal- 
heurs,' la langue diplomatique. Sa nomination avait 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



une saveur toute romaine. Mais force lui a bien été 
de l'apprendre, et il commence à la parler. C'est un 
ministre robuste : il résistera aux veilles et aux émo-' 
tions... 

Le Sacré-Collège est le Sénat de TÉglise et le Con- 
seil du Pape. Pie IX Pavait renouvelé à peu près en 
entier. Chaque cardinal, se considérant justement 
comme sa creatura^ redoutait de lui soumettre une 
observation. Les doléances cherchaient à se borner 
au cardinal Antonelli. D'autre part, le : Quid vobis 
videtur? avait cessé d'être une réalité. Pie IX s'était 
fait peu à peu à décider de tout. La devise de l'Italie 
n'était-elle pas alors : Farà da se? Il lui arrivait 
même, lorsqu'on émettait timidement un avis, de dire : 
a En voilà un qui veut faire le docteur! » La vieil- 
lesse a des privilèges... Afin de rentrer dans l'esprit de 
son institution, afin de s'orner de son expérience, 
Léon XIII résolut de l'associer plus étroitement au 
gouvernement : ce fut le premier vœu qu'il exprima, 
en prenant possession du Siège Apostolique. Mais ses 
instances n'ont pas tout à fait eu le succès désirable. 
Les cardinaux inclinent tous à se renfermer dans les 
Congrégations : ils y cultivent la théologie, la philo- 
sophie, le droit, l'histoire, les sciences, les lettres, 
sans attirer la curiosité, sans se mêler aux agitations, 
sans user leur crédit, sans compromettre l'avenir. 
Quels princes consentent à partager la responsabilité 
du souverain dont ils sont les héritiers? Voyez même 
les Républiques I M. Gambetta aide-t-il M. Grévy à 
porter le fardeau du pouvoir? Peut-être n'est-il pas 



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LEON XIII ET LE VATICAN. 83 



mal qu'il en soit ainsi ! Toute armée ne doit-elle pas 
avoir sa réserve? Depuis 1870, les cardinaux sont ré- 
duits à leur piatto : ce ne sont plus que des prêtres 
vêtus de rouge. Les risques de la politique n'ont pas de 
compensation. Or, c'est une tradition, très ancienne, 
très utile, que les cardinaux fondent une famille : 
leurs frères ou leurs neveux, mis en état de /are car- 
rierdj s'annexent au Patriciat... Ainsi, dans la Rome 
sacerdotale , tout s'élève à l'ombre bienfaisante 
de la tiare! Il n'y a guère que le cardinal Borromeo 
qui, avec courage, avec zèle, essaye de lutter ouver- 
tement : il donne l'hospitalité aux Comités de propa- 
gande catholique, dans ses appartements transformés 
en foyer d'opposition. Mais bien peu ont son nom, 
sa fortune,;., et un frère sénateur du royaume d'I- 
talie. Léon XIII les a invités à reprendre leurs récep- 
tions, à retourner dans le monde. Depuis 1870, tous 
les ricevimenti étaient abandonnés. Il y avait comme 
une suspension de la vie romaine ! Toutefois, il leur a 
recommandé, ainsi qu'au corps diplomatique, d'ap- 
porter beaucoup de correction et beaucoup de pru- 
dence dans leurs relations. La chose est facile pour 
les Altieri, les Rospigliosi, les Salviati : ils ne reçoi- 
vent que des partisans déclarés. La chose est moins 
. facile pour les autres membres du Patriciat. Chez les 
Borghèse eux-mêmes, bien que le prince Marc- 
Antoine ne montre plus d'hésitation', les amis du 
prince de Sulmona et du duc de Bomarzo créent un 
certain courant, non pas d'acceptation des faits accom- 
plis, mais de participation aux affaires publiques, 



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86 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

dans une mesure peut-être dangereuse. Il y a ce qu'on 
appelle des salons mixtes, neutres, artistiques, élé-, 
gants : les épithètes ne manquent pas. Sous prétexte 
de ne point vivre à couteaux tirés, de faire de la mu- 
sique, ou de danser le cotillon, on lance des invita- 
tions un peu de tous côtés. Oh! sans doute on n'ab- 
jure pas sa foi, on ne renonce pas à ses espérances : 
et il est bien entendu que personne ne se permettra, 
dans ces causeries toutes mondaines, de toucher au. 
fruit défendu de la politique! En résulte-tril un rap- 
prochement, une fusion? Il n'y paraît guère au train 
des choses. Mais quelle figure peuvent se faire les am- 
bassadeurs auprès du Vatican et les ambassadeurs 
auprès du Quirinal, qui s'y rencontrent? Dans quel 
embarras se trouve un cardinal, que le hasard, tou- 
jours plein de malice, fait asseoir côte à côte avec un 
homme d'État du royaume d'Italie, fût-ce un ancien 
ministre de Pie IX, M. Minghetti? Les Italiens n'ap- 
préhendent pas extrêmement ces aventures. Les Guel- 
fes et les Gibelins croisent volontiers l'écharpe blan- 
che avec l'écharpe noire... Mais s'ils se tirent de ces 
pas délicats, l'effet n'en est pas moins fâcheux : on 
commente, on brode, on travestit : et lorsque les am- 
plifications ont passé la frontière, il n'y a plus rien de 
vrai. C'est pour prévenir ces erreurs que Léon XIII . 
a pris ces précautions. Les cardinaux et le corps di- 
plomatique se conforment aux instructions du Pape... 
Lorsqu'on déserte le terrain, on abandonne aussi l'în- 
fluence. C'est pied à pied qu'il faut résister. Or, l'en- 
tretien des relations sociales est le plus agréable et le 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 87 

plus commode des moyens! Pourquoi le taire? L'acti- 
vité politique du Sacré-Collège est exposée, depuis la 
chute du pouvoir temporel, à tourner en opposition 
au Pape. L'importance qui pourrait résulter de cette 
attitude pour ceux qui la prendraient, est la seule at- 
traction, le seul profit. Et quels sont donc les répu- 
blicains ou les monarchistes inaccessibles à ces senti- 
ments humains ? Quelques patriciens, prétextant que 
Léon XI II n'est pas d'assez illustre maison, poussaient 
le cardinal Ghigi. Leurs préventions sont-elles tom- 
bées? Leurs espérances se sont-elles découragées? Le 
cardinal Chigi s'honore du pape Alexandre VII, qui 
a jeté quelque éclat au xvii* siècle : et bien que sa fa- 
mille soit déchue de sa splendeur, il est encore le pre- 
mier des patriciens romains qui font partie du Sacré- 
Collège. Mais son esprit temporisateur n'était pas 
armé pour ce rôle. La froideur de Léon XIII émous- 
serait des traits plus rapides. Au surplus, quels griefs 
ferait-on valoir ? Quelle conduite conseillerait-on de 
tenir ?... Le Pape se sait entouré d'ennemis : son palais 
en est cerné. Des émissaires de toute espèce pénètrent 
auprès de sa personne. Aussi, sa vigilance ne se re- 
lâche-t-elle pas un instant. L'âme la plus confiante 
deviendrait soupçonneuse. Et comme l'on souffre 
d'affliger ceux que l'on aime ! Quelque effort que l'on 
s'impose, l'œil est inquiet : certes! il ne cherche point 
à lire des desseins hostiles, où il n'y a que des pensées 
de vénération et de dévouement ; mais, étant sur un 
continuel : qui vive ? il laisse errer un regard interroga- 
teur sur la physionomie la plus sincèrement épanouie. 

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88 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Le cardinal Bartolini est le caractère le plus franc et le 
plus emporté qui se puisse voir. Il était heureux de 
venir, chaque jour, s'assurer que « son Léon XIII », 
pour l'élection duquel il avait déployé toute sa géné- 
rosité, se portait bien, travaillait bien : il ne pensait 
même pas que sa présence pouvait être un sujet de 
distraction ! Sans doute dérangé par ces fréquentes vi- 
sites, Léon XIII semblait se dire, en voyant entrer ce 
gros homme qui s'était beaucoup essoufflé pour mon- 
ter jusque chez lui: « Que me veut-il? » — Eh! Saint- 
Père, vous admirer ! Ces incidents n'ont point en- 
hardi le Sacré-Collège. Mais les intentions du Pape 
n'en sont pas moins significatives : il ne veut point 
s'arroger un pouvoir absolu. 

Il aime les communications intéressantes, il se rend 
aux représentations justes. Le lendemain de la publi- 
cation de l'Encyclique : Incrustabili^ un homme qu'il 
honore de sa bienveillance, lui disait : 

— Très Saint-Père, j'ai trouvé dans l'Encyclique 
une chose particulièrement remarquable. 

— Laquelle ? 

— C'est que Votre Sainteté y tient un langage tout 
à fait opposé à celui de Pie IX. 

— Comment ! comment ! 

— Pie IX reprochait aux Puissances de ne pas venir 
au secours du Saint-Siège, et Votre Sainteté leur re- 
proche de ne pas appeler le Saint-Siège à leur secours. 

— Je vois que vous avez bien lu. Tout le monde 
ne sait pas bien lire. Venez souvent me rapporter vos 
impressions. 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. £9 



— Très Saint-Père, je crains que cela ne me soit 
difficile. 

— Pourquoi ? 

— Parce que Mgr Macchî ne me laissera pas ap- 
procher de Votre Sainteté. 

— Oui ! oui ! je sais que je ne vois pas toutes les 
personnes que je voudrais. Écrivez-moi par la poste... 
Ce sera encore plus sûr. 

Pie IX avait fini par personnifier l'Église au point 
que non seulement il ne tolérait point les remontrances 
du Sacré-Collège, mais qu'il avait introduit dans le 
gouvernement une nouveauté à la fois césarienne et 
démocratique. Son grand âge n'expliquait-il pas suffi- 
samment l'interposition de son autorité entre ces évê- 
ques, qu'il avait préconisés, et ces prêtres, qu'il avait 
vus naître? Lorsqu'un prêtre se plaignait de son évê- 
que, il s'adressait directement à lui : car il savait bien 
qu'entre le grand et le petit, il n'hésitait point. Or, 
si les canons assurent la dignité et l'indépendance 
dans l'exercice de leur ministère, à tous les membres 
du clergé, ils n'en établissent pas moins une hiérar- 
chie, dont l'observance est essentielle : car l'indisci- 
pline, destructive de tout esprit religieux, ne tarde- 
rait pas à ronger, comme une lèpre, l'Église elle- 
même. On objecte que la facilité des communications, 
par la vapeur, par l'électricité, tend à centraliser toute 
chose ! C'est vrai. Mais saint Pierre n'a pas été institué 
comme tyran, dans le sens original du mot : les apôtres, 
do(it les évêques sont les successeurs, ont reçu une 
mission collatérale. Les chemins de fer et les télégra- 

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90 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

phes n'y peuvent rien. C'est sans doute pour cela que, 
tout en voulant faire luire la justice pour les plus hum^ 
blés, Léon XIII a plusieurs fois insisté sur Tobéis- 
sance due à Tévêque par ses ouailles et ses prêtres. Il 
s'en est expliqué, notamment à propos des pèlerinar 
ges. Rome n'est pas envahie, comme avant son an- 
nexion, par le flot des étrangers : ils n'y sont plus at- 
tirés par les splendides cérémonies qui se déployaient 
dans ses rues, par les mœurs pittoresques de «a popu- 
lation consacrée à la Religion et aux arts, par ce 
calme et cett& poésie qui s'emparaient des âmes les 
plus agitées, les plus sceptiques. Les voyageurs qui 
descendent à V Hôtel de Romey à V Hôtel de la Mi- 
nerve, à V Hôtel d'Angleterre, à V Hôtel de Russie, à 
V Hôtel Costan^i, à V Hôtel d'Allemagne, etc., n'ont 
plus à retenir dès le matin leur place pour le soir à la ta- 
ble d'hôte. Les faillites succèdent aux faillites. Mais les 
événements d'il y a dix ans ont provoqué un immense 
mouvement dans la Catholicité. A la voix vibrante de 
Pie IX, d'innombrables pèlerinages s'acheminaient 
de tous les points du monde vers Rome, pour déposer 
au pied du Saint-Siège l'hommage de leur dévoue- 
ment et le tribut de leur protestation. Pie IX en éprou- 
vait une joie profonde : il était comme un père, acca- 
blé par l'âge, les infirmités, le malheur, qui voit ses 
enfants se presser autour de lui avec amour. Cet élan 
religieux a eu une grande portée politique : il a mon- 
tré combien l'Eglise garde des racines prêtes à des 
poussées vigoureuses, sous la pioche de la persécu- 
tion. Bien des résolutions ennemies ont été surprises 

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LÉON XUÎ ET LE VATICAN. 91 

et ébranlées. Mais la démonstration est faite... Il arri- 
vait que des ecclésiastiques et des kiSques, ne consul- 
tant que leurs sentiments, organisaient de ces cara- 
vanes pieuses. Il s'y glissait des curieux, tentés par le 
bon marché du voyage, qui n'observaient pas toujours 
la gravité convenable. En conscience, ils s'imagi- 
naient que Léon XIII manquait à tous ses devoirs, s'il 
ne leur exposait passa politique! Ces manifestations 
inutiles, sinon fâcheuses, ont fourni à Léon XIII 
l'occasion d'exprimer le désir que laïques et ecclé- 
siastiques en référassent désormais à l'évêque de leur 
diocèse. Il se défie des pratiques démocratiques et 
césariennes. Il est Pape, c'est-à-dire Père. Et c'est 
pour ne point faillir à sa mission qu'il tient à ce que 
la hiérarchie, qui met tout en ordre et tout en place, 
soit une loi vivante. Sans quoi l'on va à la confusion 
et à l'anarchie; L'autorité épiscopale a un caractère 
aristocratique qui. plaît à son esprit... Ce carac- 
tère lui déplût-il, il n'en serait ni plus ni moins, puis- 
que cette autorité est d'institution divine... Mais il nq 
paraît point qu'il juge opportun de rouvrir les ses- 
sions du Concile du Vatican. L'œuvre de Pie IX, 
dont il affecte de prononcer rarement le nom, n'asso- 
cierait-elle plus les évêques, dans une mesure utile, 
au gouvernement de l'Eglise?... lia fait démolir les 
cloisons qui fermaient la salle conciliaire, dans la ba- 
silique vaticane : et l'on ne voit plus dans cette nef 
que les fameux lions de Canova ! 

S'il travaille plus qu'il ne devrait, Léon XI II n'est 
pas tendre pour les autres. Peut-être exige-t-il avec 

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92 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

cette rigueur que chacun remplisse pleinement sa 
charge, parce que le Vatican compte encore des 
hôtes qu'il n^a pu nommer à des emplois qui leur sié- 
raient mieux! C^estune manière de pénitence... Aussi 
est-il redouté! Les ignorants, les paresseux , les 
dissipés, les prévaricateurs, qui ne se rencontrent 
point seulement dans les Républiques, n^ont à atten- 
dre de lui que la disgrâce, dès qu'il pourra la leur 
donner. — « Quelle afifabilité! » disait à un prélat 
un Français sortant de Taudience pontificale. « Oui ! 
avec les étrangers !» — Ce prélat avait passé la nuit à 
étudier un dossier. Il n'est pas jusqu'à Mgr Ciccolini, 
dont le bonheur est d'être juché sur un escabeau, le 
long de sa bibliothèque, qui ne se montre effrayé de 
l'activité impitoyable imprimée au Vatican. « Et moi 
qui espérais me reposer un peu ! » lui a-t-on entendu 
dire. Vingt Congrégations se partagent les affaires de 
l'Église : ce sont vingt ministères. Les trois premiè- 
res : l'Inquisition romaine et universelle, la Consis- 
toriale, la Visite apostolique, ont le Pape pour préfet. 
Les autres ont pour préfet un cardinal. La Propa- 
gande pourrait à elle seule occuper la Cour de 
Rome : sa juridiction embrasse les Missions étran-: 
gères. Elle dirige un séminaire célèbre. On y parle les 
langues des pays les plus lointains. Qui ne connaît 
son imprimerie et sa librairie? Ses nombreux officiers 
ne suffisent point. Pourtant, c'est une des Congréga- 
tions les plus florissantes. Il en est qui ont besoin 
d'être restaurées de la base au faîte : la seconde des 
trois premières, pour n'en citer qu'une. C'est pour 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 93 

rendre à ces institutions, dont le passé est plein de 
gloire, leur valeur, leur influence, que Léon XIII 
tient la main à ce que les emplois ne soient plus des 
sinécures. N'a-t-on pas le droit d'être sévère, lors- 
qu'on prêche d'exemple ? 

Par respect pour les largesses octroyées par son ma- 
gnifique prédécesseur, Léon XIII n'en retranche rien. 
Les prélats anciennement en charge continuent de 
toucher intégralement leurs émoluments : mais il di- 
minue de moitié les émoluments des prélats nouvelle- 
ment nommés ou promus. La pénurie de ses ressour- 
ces lui en fait une obligation. D'ailleurs, il estime 
qu'une fois l'existence du prêtre assurée selon son 
rang, il faut pourvoir à d'autres nécessités... Que si 
quelqu'un est mécontent de ce surcroît de travail et 
de cette réduction de salaire, il n'a qu'à porter ses pas 
autre part. Quelques Suisses se révoltent de ce qu'à 
l'occasion de son avènement, il ne leur donne pas la 
buona manda accoutumée : il les congédie, parce que 
la situation du Saint-Siège ne permet point ces ré- 
jouissances. A d'autres qui ont des revenus person- 
nels provenant de fonds ecclésiastiques, il adresse la 
prière de faire le sacrifice de leur superflu. C'est ainsi 
que le Chapitre de Saint-Pierre, se conformant à ses 
intentions, vote une subvention annuelle. Avec cette 
laine tondue sur les brebis prospères, Léon XIII 
vêtit des brebis pauvres. Une foule de religieux et de 
religieuses, spoliés et chassés par le gouvernement 
italien, errent à la recherche d'un asile où ils puissent 
vivre dans l'isolement de la clôture et la pratique de 

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94 LEON XIII ET LE VATICAN. 

leur règle : il leur ouvre un refuge, où ils ne succom- 
beront ni à la faim ni aux intempéries. De malheu- 
reuses Turchine, ainsi nommées de leur costume bleu, 
se réfugient au bord d\i Tibre, dans une maison dont 
le Saint-Père paye le loyer ; mais, par suite des tra- 
vaux entrepris pour rectifier le cours du fleuve, la 
fièvre ravage le quartier du Transtévère : et ces pieu- 
ses filles meurent les unes après les autres... En re- 
vanche, le gouvernement italien convertit en hôpital 
•pour les prostituées le vaste et vénérable couvent des 
-Quattri-Santi-Coronati, où les Sœurs répandaient 
le parfum des prières et des vertus. Ce monument, 
où Ton voit des peintures des premiers âges chrétiens, 
fut épargné par Robert Guiscard : mais le « mal de 
Naples » des Savoie du xix® siècle est moins respec- 
tueux que rincendie des Normands du xi* siècle... 
Cette situation est encore plus lamentable dans les 
provinces. Il y a là des préfets, des syndics, des em- 
ployés, au cœur de tigre, qui assouvissent en sécu- 
rité, loin du regard plus ou moins honteux du pou- 
.voii: central, leur haine de sectaire. Et ces religieu- 
ses et ces religieux ne peuvent pas toujours sentir 
tout de suite les bienfaits du Pasteur suprême, qui ne 
veut pas qu'une partie de son troupeau souffre, 
quand Tautre jouit de Vaurea mediocritas du poëtel 
Comment songer aujourd'hui kfare unafamiglia?,,. 
Lorsqu'une place est assiégée, chacun ne doit-il pas 
se réduire au strict nécessaire, dans Pintérêt commun 
qui commande de réunir toutes les forces disponibles 
contre l'ennemi ? 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. gS 

Dès le début du règne de Léon XIII, Pun des or- 
ganes du Vatican, VOsservatore Romano^ publiait un 
avis, qui n'a peut-être pas été lu avec Tattention con- 
venable. Il y était dit en substance : « Que la perfidie 
exagérait dans des proportions ridicules le chiffre de 
l'épargne réalisée par l'administration du cardinal 
Antonelli ; que le Saint-Siège vivait à peu près au 
jour le jour; que les secours en argent étaient préfé- 
rables aux objets d'art et aux présents de toute nature, 
dont l'offrande ne saurait être interdite, puisqu'elle 
témoigne également de la piété des fidèles, mais de- 
vait être une exception très rare ; qu'enfin, dans les 
circonstances actuelles, le Denier de Saint- Pierre était 
la première des démonstrations, comme la première 
des nécessités. » En même temps, il instituait une 
Commission de cardinaux, chargée de développer et 
d'administrer cette source des revenus du Saint-Siège. 
Prévoyant, économe, parcimonieux, le cardinal An- 
tonelli a su être le correctif de Pie IX. Mais on parle 
de cinquante millions, comme d'un écu!... Rien n'en 
eût-il été engagé dans les emprunts turcs, que l'on se- 
rait vraisemblablement très loin de compte. Il y a dix 
ans que l'on draîne cette épargne. Que produit le Do 
nier de Saint-Pierre? Les fidèles ont à soutenir, dans 
leur pays, tant de bonnes œuvres, pour réparer les dés- 
astres delà guerre, pour soulager les misères du chô- 
mage, pour propager l'enseignement religieux, pour 
combattre les entreprises contre leur foi, que leur obole 
n'arrive pas à former un bien gros viatique. Il est vraî 
quelesPeccivoientleschosesunpeuennoir.LéonXIII 

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96 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

a reçu cet œil, où les roses ne se peindraient pas en cou- 
leurs riantes. C'est qu'il ne peut pas faire tout le bien 
qu'il voudrait. Le Denier de Saint-Pierre n'a pas seu- 
lement à pourvoir au gouvernement de l'Église : il a 
encore à secourir la détresse des religieux et des fidè- 
les d'Italie et du monde. Lorsqu'on offre au Saint- 
Père des ornements sacerdotaux, des vases sacrés, on 
lui fait un présent utile: il en dote des chapelles, des 
vicaires apostoliques, des missionnaires, qui n'ont 
pas le moyen de se les procurer. Mais que peut-il 
faire des coffrets à secret, des écritoires ciselées, des 
albums enluminés, et autres joujoux qu'on dépose à 
ses pieds? Ils vont orner le cabinet des prélats. Leur 
prix, souvent considérable, pourrait être plus fruc- 
tueusement employé. Est-ce que la recommandation 
de Léon XIII, au sujet des pèlerinages, ne tendait 
pas au même but?... Sans doute il y a l'attrait du 
voyage : mais le sacrifice ne serait-il pas à la fois et plus 
méritoire et plus efficace, si ceux qui y prennent part 
se résignaient à verser seulement le quart' de la 
somme qu'ils y consacrent, au Denier de Saint-Pierre? 
Les pèlerins sont généralement partisans, très réso- 
lus, très ardents, du pouvoir temporel. Or, en se ren- 
dant périodiquement à Rome, comme les musul- 
mans à La Mecque, bien qu'il n'y ait plus de raison 
pressante pour cela, ils y entretiennent un peu de 
mouvement, un peu de prospérité : de sorte que les 
Romains regrettent moins vivement le temps du pou- 
voir temporel, où les catholiques leur apportaient un 
riche tribut. Le gouvernement italien y trouve son 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 97 

profit : il en prend également texte, pour dire aux 
Puissances : « Vous voyez que nous respectons Tin- 
dépendance du Saint-Siège, puisque nous protégeons 
des étrangers qui viennent dans notre capitale cons- * 
pirer ouvertement contre nous! » A ces trois points 
de vue, les organisateurs des pèlerinages atteignent à 
un résultat tout autre que celui qu'ils se proposent. Y 
a-t-il une compensation suffisante ?... 

Malgré cela, en vérifiant jusqu'aux livres de l'of- 
fice, Léon XIII parvient encore à faire magnifique- 
ment la charité. En 1879- 1880, l'hiver a été très 
rigoureux dans toute l'Europe : depuis plusieurs 
siècles, il n'avait pas sévi aussi durement en Italie. A 
Pise, l'Arno a gelé. Le Pineto de Ravenne a été à peu 
près détruit. Le fait ne s'était pas renouvelé depuis 
l'année 1 234. Hyems asperrima nimius pinetum Ra^ 
vennae arruit totum, dit la chronique de ladite année, 
que lecpmte Mari Antonio Ginanni a insérée dans sa 
Miscellanea qui se trouve à la bibliothèque de Classe. 
Ces rigueurs sont très douloureuses en Italie, parce 
que les habitants, qui se prémunissent contre les cha- 
leurs de l'été, semblent indifférents aux menaces de 
l'hiver. Les appartements n'ont aucun confortable. 
Les portes et les fenêtres ferment mal. Les cheminées 
sont rares. Lorsqu'il fait froid, on y souffre comme 
dans la rue, plus que dans la rue, les jours de sirocco. 
Au Vatican, on chauffe un peu les vastes salles à 
l'aide de braseros ^ dans lesquels on jette des pelures de 
pomme et d'orange. C'est un parfum de séminaire, 
que l'odorat parisien ne supporterait guère. Pour se- 

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98 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

courir toutes les misères créées par ces longs mois de 
froid, le Cercle de Saint-Pierre a ouvert, sous le patro- 
nage de Léon XIII, des cuisines économiques et des 
asiles de nuit pour le popolàno. Le Vatican, le prince 
Borghèse, le prince Aldobrandini , le marquis Pa-. 
trizi, ont mis à la disposition de cette association des 
locaux dans les quartiers populeux : rue Sant'Agata 
de'Goti, rue delPArancio, rue Santa Rufina, rue des 
Tre Pupazzi, rue des Zoccolette, vicolo Orbitelli, 
au Trastevere... Les membres du Cercle de Saint- 
Pierre, aidés par les Sœurs de la Providence de Na- 
mur, font la distribution des aliments préparés par 
les religieuses. Le prix de la portion est de dix cen« 
times. Avec six sous, on peut avoir une soupe, un 
morceau de bœuf bouilli et 200 grammes de pain 
de bonne qualité. La cuisine du vicolo Orbitelli dis- 
tribue 65o portions par jour. L'association payant la 
viande à raison de i fr. 20 à i fr. 35 le kilogramme, 
et chaque kilogramme ne pouvant fournir que neuf 
portions, elle perd 35 à 45 centimes : elle regagne un 
peu sur la soupe, généralement. composée de bouil- 
lon, de riz ou de pâtes. Le pain se vend au prix coû* 
tant. Le vendredi et le samedi, on fait maigre : dis- 
tribution de légumes , de morue , de . sardines. Les 
poveri infelici sont particulièrement friands de sar- 
dines : le jour où il y en a, le bruit s'en répand, la 
foule se presse, et laLpiattella reste dans les marmites. 
A peu près tous ces indigents se présentent avec dés 
bons qui leur ont été donnés soit par les curés des 
paroisses, soit par des patriciens généreux. Le prince 

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LÉON XJIl ET LE VATICAN. 99 

Bandini-Giustîniani a acheté 75,000 de ces bons! Les 
asiles rendent aussi beaucoup de servîces.Tous les mal- 
heureux sans domicile accourent à la nouvelle qu'ils 
, auront des couvertures : dans les refuges de la muni- 
cipalité, ils grelottaient sous la paille... Léon XIII 
répartit de larges subsides à ces institutions chari- 
tables. Au jour de TAn, il fait délivrer i5,ooo fr. à ces 
mêmes malheureux... La liste civile de la famille 
royale est de i5,25o,ooo fr. Le roi Humbert ne 
trouve que 6,000 fr.! Il est vrai que Ton ne parle que 
des i5o,ooo fr. de bijoux dont il a fait cadeau à la 
femme de son premier ministre, Madame Cairoli... 
Ses aumônes se répandent dans toutes les villes 
d'Italie. Et elles vont jusqu'en France, en Espagne, 
.en, Hongrie, en Irlande, partout où l'on signale 
quelque détresse! Les Irlandais reçoivent 10,000 fr., 
dès qu'il apprend que la récolte des pommes de terre 
a été mauvaise. Pourtant, il est plus que douteux 
qu'il puisse disposer de la moitié de cette liste civile 
de i5,25o,ooo fr.l Mais il est le Pontife de cette Re- 
ligion du Christ, qui protège le faible, qui tend la 
main au petit, qui secourt le pauvre, qui console 
l'affligé, qui panse le malade. Peut-être se contente- 
rait-il de quelque légère aumône , arrachée par l'im- 
portunité ou la pudeur, s'il vantait davantage les 
droits du peuple, la souveraineté du peuple, le génie 
du peuple, la vertu du peuple ! 
• Renouvelle-t-il le miracle de la multiplication des 
pains?... Le Saint-Siège se considère comme à la tête 
die la Civilisation catholique. Les œuvres de Religion, 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



d'enseignement , de charité, ne remplissent pas toute 
sa mission. Il faut des cérémonies et des monuments 
qui disent sa beauté et sa gloire, qui élèvent les yeux 
et les âmes. Léon XIII rétablit Tétiquette de la Cour, 
négligée depuis le 20 septembre 1870. Toutefois, la 
partie extérieure en reste supprimée. Le Pape ne 
sort pas du Vatican. Les cardinaux ne vont pas en 
carrosse de gala. Les processions se déroulent dans 
les églises. Il n'y a que les files de fratti^ lugubre 
escorte des pompes funèbres, qui se montrent dans 
les rues. Mais les princes et les ambassadeurs sont 
reçus avec le cérémonial traditionnel. Les Consis- 
toires ont remplacé les provisions d'églises : le Sacré- 
Collège, la Prélature, le Patriciat, les gardes mili- 
taires, en grand appareil, sont tenus d'y figurer. 
Pie IX portait un deuil légitime. Léon XIII hérite 
d'une situation qu'il n'a point faite, et il retranche 
de ce deuil tout ce que la politique lui permet. Si le 
Saint-Siège prenait la corde et la cendre toutes les 
fois qu'il a des épreuves à traverser, il ne quitterait 
jamais ces insignes de la douleur f En dehors de toute 
idée religieuse, de tout intérêt politique, n'y a-t-il 
pas un vrai plaisir d'artiste à voir le Pape, dans une 
situation où ses amis le plaignent et où ses ennemis 
le raillent, envoyer, avec la pleine conscience de sa 
puissance morale, la rose d'or à la jeune compagne 
d'Alphonse XII, ainsi qu'au temps où la tiare était la 
Reine des couronnes? Ne donne-t-il pas le spectacle 
comme d'une majestueuse audace en convoquant, 
sous la présidence du comte Vespignani , des archi- 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. loi 

tectes de tous pays pour restaurer son église épis- 
copale de Saint-Jean-de-Latran, de manière qu'elle 
puisse assister longtemps encore au flux et au reflux 
des révolutions? Et n'y a-t-il pas comme un défi papal 
dans cette entreprise de construire sur PEsquilin une 
église au Sacré-Cœur, et aux Prati di Castello une 
église à saint Léon? Rome ne manque point de sanc- 
tuaires : elle en compte au moins cinq cents. Ces 
églises des Prati di Castello et de PEsquilin néces- 
sitent de gros sacrifices, dont les ennemis tirent de 
perfides insinuations, et de pénibles formalités, dont 
les amis tirent des plaintes amères : n'importe! 
Léon XIII se plie aux circonstances : et il ne sera pas 
dit qu'abandonnant la tradition de ses prédécesseurs, 
il n'aura pas enrichi sa Ville de monuments qui té- 
moigneront que l'Eglise est toujours vivante , tou- 
jours agissante, qu'elle soit dans la prospérité ou 
qu'elle soit dans le malheur ! Nombre d'artistes brù- 
lent d'élever dans Saint-Pierre, à côté des chefs- 
d'œuvre du Bernin, de Michel-Ange, de Canova, de 
Thorvv'aldsen, de Tenerani, d'Amici, un tombeau 
à Pie IX. Léon XIII a repoussé, comme prématurée, 
comme imprudente, l'introduction du procès en béa- 
tification de Pie IX : mais il honore trop cette ai- 
mable et douce mémoire pour ne pas mettre au con- 
cours des' sculpteurs le magnifique sujet du plus 
long Pontificat de l'Église! Et déjà le monde des 
arts loue cette idée généreuse... Il ne s'intéresse pas 
moins à des œuvres moins éclatantes. Il a chargé 
le chevalier Mantovani de décorer le péristyle de la 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



cour de San-Damaso de belles peintures dans le goût 
• de Raphaël et de Jean de Udine. Il a restauré la 
fabrique des Ara\\i du Vatican, qui rivalisaient 
autrefois avec les tapisseries d'Arras, de Beauvais, 
des Gobelins, de Bruxelles, de Florence, de Fer- 
rare, etc., sous la direction du chevalier Pierre 
Gentili. Bref, Léon XIII continue la tradition de 
ses prédécesseurs dans toutes les œuvres qui forment 
les fleurons de la triple couronne, autant que le per- 
mettent la rigueur des circonstances et la pénurie des 
ressources !... 




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PONTIFICATO DEI DOTTI! C'est le nom 
que le peuple romain donne déjà au nouveau 
Pontificat. Il part des couches les moins culti- 
vées des classes sociales, une infatigable accu- 
sation d' « ignorantisme » contre PÉglise : à les enten- 
<rre, il semblerait que ce soit le boisseau qui étouffe la 
lumière après laquelle soupire le monde. Ce mot bar- 
bare est un mot d'ordre. Ne peut-elle pas appliquer à 
la foule de ceux qui le répètent, la parole évangélique : 
« Pardonnez-leur, Seigneur, * car ils ne savent ce 
qu'ils font ?» De Paris, l'illusion est encore possible. 
Il sY produit un mouvement d'intelligence, varié, 
fiévreux, qui fait que l'on n'en recherche ni Tori- 
gineni le but : c'est un tourbillon anonyme, aux séduc- 
tions duquel on se laisse prendre. Mais supposez que 
par une puissante machine l'on parvînt à anéantir 
instantanément toutes les œuvres créées ou inspirées 
par l'Eglise, que resterait-il dans des milliers de bourgs 
et de villages de la France qui se glorifie d'être la 
plus brillante des nations? Leur seul monument, la 
modeste chapelle, n'existerait plus. Leur seul lettre, 

4.** 

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I04 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Fhumble prêtre, ne serait plus là. Le doigt de la Civi- 
lisation se serait retiré d'eux. Au milieu de la barbarie 
qui recommencerait à étendre ses ombres, quelques 
cités jetteraient seules un éclat égoïste. Cette calomnie, 
que lancent la mauvaise foi et la haine, que répandent 
la crédulité et l'ignorance, est très sensible à Léon XI I T. 
Il tient à honneur de montrer qu'il porte le flambeau 
où brûle la lumière qui éclaire le monde : et il veut 
le mettre si bien en vue que pas un aveugle, pas un 
ennemi puisse nier la splendeur des rayons qui en 
descendent! Le peuple romain est grave, réfléchi, 
observateur , judicieux : il a pénétré la pensée de 
Léon XIII, en écoutant see appels aux savants, aux 
artistes, aux orateurs, aux écrivains.... 

Il n'est pas de monarque pour lequel la démocratie 
moderne ait été plus sévère que pour Louis XIV. Il 
a pourtant continué l'œuvre de Richelieu. Sous son 
sceptre, l'aristocratie est devenue la noblesse : fantôme 
que la Révolution de 1789 n'a pas eu de peine à ren- 
verser! lia si fortement établi les droits de l'État 
contre l'Eglise, que le grand génie de Bossuet lui- 
même en est arrivé à douter de l'infaillibilité du 
Pape et à proclamer l'infaillibilité du Roi. Enfin, 
Voltaire, dont la démocratie moderne fait un de ses 
oracles, a écrit son chef-d'œuvre sur le siècle qu'il 
avait tout rempli de sa majesté. Ne voilà-t-il pas bien 
des titres à quelque indulgence? Mais il a eu, paraît- 
il, un tort inexcusable. Il a mis chaque citoyen à la 
place où il devait être. Jamais société mieux ordon- 
née. Tous les mérites se produisaient : il avait le don 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. " lob 

de les découvrir, il avait la sagesse de les élever. Est- 
il un homme d'Église, d'État, d'épée, de robe; de finan 
ces, dont le talent ait été méconnu? Est-il un savant, 
un écrivain, un orateur, un sculpteur, un peintre, un 
musicien , un comédien, que le succès ait oublié ? 
Son règne pourrait aussi s'appeler : // regno dei 
dotti! Et ce sont trois quarts de siècle qui ont con- 
sacré cette renommée!... 

Aujourd'hui, le suffrage universel a une tendance 
naturelle à choisir ses mandataires parmi ceux qui 
sont faits à son image : lés dessous des carrières libé- 
rales sont mieux à sa portée. Entre M. Bétolaud et 
M. Grévy, entre M. Allou et M. Gambetta, entre 
M. JulesSimon etM. Jules Ferry, entre M. Laboulaye 
et M. Tirard, tous également républicains, il n'hésite 
pas. Il faut quelque événement extraordinaire pour 
grandir son âme, pour exhausser sa taille. En saurait- 
il être autrement? Les pouvoirs se trouvent livrés aux 
caractères et aux esprits médiocres. Ministères, Cham- 
bres, administrations, ne sont plus accessibles à ces 
dotti^ à ces capables, que leur tempérament et leur 
culture rendent perspicaces et indépendants : car, sous 
ce « gouvernement de tous par tous », il n'est permis à 
personne, sous peine de. tomber en disgrâce, de faire 
entendre quelque remontrance à la coterie qui s'est 
emparé de la République ! <c J'ai deux défauts que ce 
pays ne peut me pardonner, disait un Jour M. Albert 
de Broglie : je suis duc, à quoi je ne puis rien ; et je 
suis académicien, peut-être un peu par ma faute ! » 
Regardez autoxir de vous ces dotti^ ces capables. Le 



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io6 * LÉON XIII ET LE VATICAN. 

prêtre qui vous enseigne les fins de la vie humaine, 
est pauvre ; le professeur qui vous initie aux choses de 
rintelligence, est pauvre; Pofficier qui verse son sang 
pour votre défense, est pauvre; le magistrat qui veille 
sur vos droits et vos libertés, est pauvre... La fortune 
est aux maçons, aux entrepreneurs, aux commerçants, 
aux banquiers, Et cette aristocratie de l'argent est la 
seule que tolère et ambitionne ce peuple affamé d'é- 
galité et de luxe. Il n'en est pas ainsi seulement en 
France : mais c'est peut-être là que le phénomène 
apparaît le mieux! 

Léon XIII ne se fait pas illusion sur la portée de 
sa sollicitude... S'il est désirable d'éviter le plus pos- 
sible l'immixtion du temporel dans le spirituel et 
du spirituel dans le temporel, afin de prévenir le 
trouble entre l'Eglise et l'Etat, il n'en est pas moins 
vrai que cette doctrine a fini par diminuer l'influence 
de la Religion sur la société : car l'on en a conclu que 
l'on ne pouvait être à la fois d'Église et d'État. 
L'exagération est évidente. Par exemple, pourrait-on 
dire que Ximenèset Mazarin aient sacrifié au Pape les 
intérêts du Roi ? Mais, depuis la fin du xviii* siècle, 
les esprits qui se sentent attirés vers les affaires publi- 
ques se font d'État, et non plus d'Église. L'homme 
du peuple qui entre dans les ordres, est un être 
pacifique. Tantôt c'est par piété ou par goût, par 
amour de l'étude ou par faiblesse de santé; tantôt, 
sa famille veut se faire honneur ou l'exonérer du 
service militaire. En tout cas, il ne désire rien tant 
que se confiner dans la vie tranquille et honorable de 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 107 

la paroisse. Ce milieu rustique, honnête, craintif, 
effacé, est la pépinière du clergé séculier. Voyez Pé- 
piscopat français qui s'y recrute ! Combien de prélats 
portent la particule nobiliaire? Le cardinal de Bon- 
nechose, archevêque de Rouen; Mgr Gérault de Lan- 
galerie, archevêque d'Auch ; Mgr de la Bouilleric, 
coadjuteur de Bordeaux ; Mgr Richard de Lavergne, 
coadjuteur de Paris; Mgr de Dreux-Brézé, évêque 
de Moulins; Mgr Chaulet d'Oultremont, évêque du 
Mans; Mgr de Rovérie de Cabrières, évêque de 
Montpellier; Mgr de Briey, évêque de Saint-Dié; 
Mgr Le Hardy du Marais, évêque de La>val ; Mgr de 
la Foata, évêque d'Ajaccio; Mgr de Briey, coadjuteur 
de Meaux. Sur plus de cent évêques, titulaires, coad- 
juteurs, auxiliaires, démissionnaires ! Dans le Consis- 
toire du 12 mai 1879, Léon XIII n'adonné le chapeau 
qu'au landgrave de Furstenberg!... Ce n'est là sans 
doute qu'un élément : mais ne montre-t-il pas com- 
bien la noblesse, toujours très recherchée, toujours 
très nombreuse, qui se trouvait encore à la tête de la 
plupart des diocèses à la fin du xviii® siècle où elle 
avait cessé d'être une aristocratie, se désintéresse de 
ce ministère? L'hompie du monde, à quelque rang 
qu'il appartienne, se fait plutôt jésuite, dominicain, 
bénédictin, oratorien, eudiste, sinon trappiste ou 
chartreux... Il se trouve là dans une compagnie dont 
l'activité intellectuelle et la discipline rigoureusecon- 
viennent mieux à son éducation et à sa foi. Il prie, il 
médite, il écrit, il enseigne, il prêche. Autrefois, le 
clergé régulier, — pris danè le sens d'opposition ati 



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io3 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

clergé séculier, — n'absorbait pas la fleur de ceux qui 
se consacraient à la Religion. Il est vrai que cette am- 
bition de servir à la fois la société religieuse et la so- 
ciété civile, qui peut être très légitime, qui peut être 
très féconde, se frayait un chemin aussi bien par le 
presbytère que par le cloître. Les gouvernements ne 
la repoussaient point : car ils savaient quelles âmes 
mûries, quelles volontés trempées, quelles connais- 
sances profondes, quelles expériences parfaites, elle 
portait dans ses flancs. Louis XIII y a rencontré le 
plus grand ministre de nôtre histoire. Cet élément 
entreprenant d'en bas et d'en haut, qui se faisait abbé 
ou moine pour jouer un rôle dans la société civile 
par la société religieuse, échappe maintenant à l'É- 
glise. Les gouvernements en ont horreur. En sont- 
ils mieux servis?... Il va au commerce, à l'industrie, 
à la finance, au barreau, au journalisme, qui con- 
duisent à la politique. Comment le ramener? Com- 
ment le ressaisir? Ce qui s'est fait ne serait-il plus 
possible?... 

On reproche aux réguliers et aux séculiers de for- 
mer une caste séparée. « C'est un État dans l'État! » 
Si les familles riches et influentes ne destinent plus 
leurs fils à la carrière ecclésiastique, dans la pensée 
de les voir s'élever aux grandes charges, elles n'ont 
pas tous les torts : l'opinion en a sa part. Elle crie à 
l'usurpation, dès que l'habit religieux se mêle à la 
politique. Qu'y a-t-il là de dangereux pour la liberté, 
d'humiliant pour la raison? Elle voudrait également 
que les magistrats, les militaires, restassent étrangers 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 109 

à la vie publique. Bientôt les savetiers et Its facchini 
en auront seuls le droit ! Et savez-vous quel prétexte 
elle allègue? « Les séculiers et les réguliers ne sont plus 
de leur siècle : ils ne font plus d'œuvres démocrati- 
ques!... » Consoler les affligés, visiter et soigner les 
malades, secourir les pauvres, servir d'arbitre désin- 
téressé, instruire et former la jeunesse, prononcer des 
sermons, faire des livres, conduire les morts à leur 
dernière demeure, qu'est-ce donc? S'ils se mettaient 
en grève, le nombre des œuvres démocratiques ne se 
trouverait-il pas singulièrement diminué? Et n'en- 
trave-t-on pas leur prédication, leur enseignement? 
On parle de les chasser de la chaire, de Técole, où 
ils obtiennent des succès admirables. Ainsi Ta dé- 
cidé la République française au nom.de la liberté! 
De sorte qu'ils se trouveraient encore plus isolés. Il 
est vrai qu'ils ne possèdent presque plus de ces établis- 
sements agricoles et industriels, où ils employaient 
paysans et ouvriers. La Révolution les a dépouillés. 
La législation ne reconnaît pas de piano à leurs corps 
moraux la personnalité civile. Les disciples de saint 
Bruno fabriquent, au monastère de la Grande-Char- 
treuse, un breuvage de belles gouttes d'or, qui est la 
Reine des liqueurs. Ils gagnent par an plusieurs 
millions dont ils font le plus noble et le plus utile em- 
ploi. A vingt lieues à la ronde, il ne se construit pas 
une église, un hospice, une maison d'école; il ne se 
perce pas un chemin vicinal; on ne signale pas une 
misère privée, sans qu'on ne s'adresse à eux : et leur 
générosité est inépuisable ! Leurs bienfaits trouvent- 



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LÉON Xlll ET LE -VATICAN. 



ils grâce? On les accuse de battre monnaie avec laf 
Religion, de faire concurrence à Tindustrie et au 
commerce! Suivant un mot du cardinal Pecci : « On 
ne sait qui l'emporte, de Pinsulte ou de la folie ! » 

Mais Léon XIII sait qu'on ne gouverne pas long- 
temps la société par en bas : c'est par haut que la jus- 
tice et la raison veulent qu'on la dirige, afin de 
l'élever. « Beaucoup pour le peuple, et peu par le 
peuple!... » Une fois l'expérience faite, avec quelles 
désillusions! avec quelles épreuves! on reviendra à 
des idées plus justes et plus rationnelles. Le monde 
est un réservoir d'ignorance, qui n'a pas de fond : 
sans cesse on y fait, on y défait, on y refait les mêmes 
choses. L'Église peut attendre : car, contrairement 
à ce qui se passe dans les institutions politiques, les 
hommes y comptent pour peu. Qu'importe Pie IX 
ou Léon XIII! Léon XI II mourra, s'il le faut, comme 
Pie IX, dans sa prison. Dans vingt ou trente ans, 
il y aura encore un Pape : et l'Église sera toujours 
là!... Telle est sa théorie. C'est pour cela que la 
modération et la temporisation la distinguent" Elle 
peut même, au plus fort de ses embarras, songer à 
des entreprises de longue haleine, qui provoquent les 
railleries. 

Il est incontestable que le clergé, tant régulier que 
séculier, dispose de peu de ressources matérielles, à 
une époque où l'argent prend une importance tou- 
jours croissante; que les exploitations agricoles ou 
industrielles ne sont plus dans ses mains; que la vie 
politique lui est fermée. Ce champ lui sera-t-il 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



rouvert? Dans combien de temps?... Est-il prudent 
de ne pas prévoir l'hypothèse où la situation se mo- 
difierait? Mais il est non moins certain que Popinion 
ne lui interdit point le champ de Técole et de la 
presse, sous la réserve qu'il se tiendra dans le droit 
commun. Elle l'y convie même : car elle lit les 
écrits qui prennent sa /défense, et elle lui confie l'édu- 
cation de ses enfants. Voilà donc, en dehors du mi- 
nistère sacré propr^ement dit, deux moyens d'action 
immédiate. Tous les partis inscrivent dans leur pro- 
gramme : <£ L'école ». Tous les partis se servent de la 
presse. C'est de l'engouement, de la passion qui règne 
pour ces choses. L'instruction se répand partout, per- 
dant en profondeur ce qu'elle gagne en surface. Non 
pas que ce soit une conséquence forcée ! Mais plu- 
sieurs circonstances concourent à ce résultat. Les 
méthodes d'enseignement coulent les élèves dans un 
moule uniforme et étroit. L'étude des lois, qui était 
le fonds de notre patrimoine intellectuel, a beaucoup 
baissé, soit par la diminution des affaires litigieuses, 
soit par la fixation de la jurisprudence. Les exi- 
gences de la vie ne permettent qu'à de rares privi- 
légiés de se' désintéresser de faire fortune, pour orner 
leur esprit. Les professions libérales ont cessé de 
t^nir le haut du pavé. Il convient d'ajouter que le 
journal nuit beaucoup au livre. Le livre est fait avec 
plus de patience que le journal : par conséquent, le 
lecteur y trouve davantage à glaner. Or, il semble 
que l'on n'aille chez l'instituteur ou le professeur 
que pour se rendre capable de se nourrir de cet ali- 



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LÉON XIU ET LE VATICAN. 



ment quotidien ! Entrez chez un bourgeois riche et 
intelligent de Paris. Pas de bibliothèque... Sur une 
table, la Revue des Deux-Mondes, la France, le 
FigarOy la- Vie parisienne. De lettrés pouvant fami- 
lièrement s'entretenir avec Horace, Tite-Live, ou 
même Cornélius Népos, n'en cherchez pas ailleurs 
que dans TUniversité et dans les monastères. Ajou- 
tez-y, si vous voulez, quelques isolés dans les diverses 
professions libérales...; Il n'est pas un hameau qui 
n'ambitionne une école et où ne pénètre une « feuille » 
portée par le chemin de fer. Léon XIII n'ignore rien 
de cela. 

Puisque l'école et la presse sont l'objet de l'en- 
gouement public, et puisque le clergé y obtient une 
faveur particulière, voilà un plan tout tracé! Le 
clergé doit briller dans l'école et dans la presse, de 
manière à défier la calomnie : 

Le Dieu, poursuivant sa carrière, 
Versait des torrents de lumière 
Sur ses obscurs blasphémateurs. 

Mais il faut d'abord que le clergé soit armé en 
guerre. Autrefois la théologie était inséparable du 
droit. Les jurisconsultes s'honoraient d'être théolo- 
giens. Le fameux arrêt rendu contre les Jésuites par 
le Parlement de Paris, sous l'inspiration de Madame 
de Pompadour, en est un des derniers témoignages. 
Mais elle est aujourd'hui devenue l'apanage exclusif 
du prêtre qui, n'ayant plus à redouter le regard des 



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LÉON XIIÏ ET LE VATICAN. ii3 

■■ ■ ■ ■■ » ' 

laïques, s^est laissé aller à la négliger lui-même : si 
Tavocat étudie le droit dans les Codes annotés et les 
Tables de Sirey^ lui étudie la théologie dans le Com- 
pendium Theologiae dogmaticae ac moralis et le Dic- 
tionnaire de Théologie de Bergler. Bellarmin et 
Suarez, que la Compagnie de Jésus avait substitués à 
saint Thomas d^Aquin, sont non moins abandonnés 
que le Doctor universalisa le Doctor angelicus. Or il 
est nécessaire que le clergé possède avant tout la 
science sacrée. 

Dans FEncyclique Aetemi PatriSj du 4 août 1879, 
Léon XIII invite les évêques à restaurer dans leurs 
diocèses Tétude de saint Thon:jas d'Aquin. Ce pro- 
fond génie surgit au xiii® siècle , pour s'approprier 
• les doctrines de saint Justin, de saint Irénée, d'Ori- 
gène, de saint Basile le Grand, de saint Grégoire, de 
saint Augustin, de saint Jérôme, de saint Anselme, 
de saint Bonaventure, et unir à la science sacrée, dans 
une vaste synthèse, la logique, la métaphysique, la 
morale, et même la physique, léguées par la Sagesse 
antique. 

L'Org-anMwi d'Aristote est acquis à l'esprit humain : 
on peut dire que c'est une conquête immuable. Ni le 
doute méthodique de Descartes, ni le cristicîsme de 
Kant, ni le Novum Organum de Bacon, ne Pont 
ébranlé. Le père de la logique scientifique demeurera 
le législateur incontesté des formes diverses dont le 
raisonnement est susceptible. Saint Thomas ne pou- 
vait que commenter l'œuvre définitive du philo- 
sophe : mais il l'a fait en des traités qui ne laissent 

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H^ LÉON XIII ET LE VATICAN. 

rien à désirer « *pour la clarté du style, la propriété 
de l'expression, la facilité à expliquer les matières 
les plus obscures ». Ainsi s'exprime PEncyclique 
Aeterni Patris. N'est-il pas évident, comme le fait re- 
marquer Léon XI II, que notre siècle gagnerait in- 
finimént à revenir « à la mâle école du syllo- 
gisme », à se soumettre à cette austère discipline qui 
donne aux esprits de la vigueur, de la rectitude, de la 
claaéP.Les molles ha|pitu4es de la pensée, qui ne 
saisît plus le lien des idées, qui se laisse tromper 
jusque par les mots mal définis, viennent de l'aban- 
don de ces exercices. Lorsqu'elle aura repris le grand 
instrument de la méthode scolastique, c'est-à-dire 
l'argumentation, la philosophie retrouvera son lustre 
et son autorité. 

Dans la métaphysique, saint Thomas tient plus de 
saint Augustin que d'Aristote. C'est ainsi qu'après 
avoir reproduit sur les origines de la connaissance 
humaine le système péripatéticien, il le complète par 
la doctrine de l'exemplarisme divin, que Platon avait 
entrevue, mais qu'il était réservé à l'évêque. d'Hip* 
pone d'expliquer et d'exposer à la lumière de la pa- 
role de l'Apôtre : In ipso vita erat, et vita erat lux 
hominum. Nous suivons le commentaire papal... 
L'âme ne s'élève que par le visible à l'invisible. Tou- 
tefois, l'image n'est pas l'objet' de l'acte intellectuel. 
Entre les sens et l'entendement, il y a une différence 
profonde, que saint Thomas marque avec précision. . 
Selon lui, la raison humaine est une participation "d<î 
la raison divine : et c'est à ce rapport qu'il attribpe 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. ii5 

nos connaissances et nos jugements. Et il ajoute : 
a Dieu ayant créé tous les êtres sur le modèle de ses 
idées, celles-ci avec leurs caractères de nécessité et 
d'immutabilité se réfléchissent dans les choses péris- 
sables. Or, c'est dans leurs reflets matériels que notre 
raison contemple les exemplaires divins. Telle est la 
dignité de Tintelligence , telle est sa portée natu- 
relle! » Ainsi, dans cette question de l'origine de la 
connaissance, le plus important de tous les problè- 
mes de la métaphysique, saint Thomas a su trouver 
un point également éloigné des visions de l'idéalisme 
et des ténèbres du sensualisme. L'axiome aristotéli- 
cien : Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in 
sensu, n'est admis qu'avec la réserve : Nisi intellect 
tus ipse. L'esprit et la matière ont chacun la part qui 
lui convient. Il est tenu compte dans nos actes d'un 
double élément. En réduisant l'âme à la pensée et le 
corps à l'étendue, fait observer le P. Pra à propos de 
l'Encyclique Aetemi PatriSj Descartes devait briser 
l'unité de la nature humaine, détruire le lien har- 
monique des deux parties de notre être, jeter un 
abîme infranchissable entre la matière et l'esprit. De 
sorte que l'anthropologie thomiste, qui tient compte 
du composé humain, est bien plus propre que l'an- 
thropologie cartésienne à combattre le matérialisme • 
et le positivisme. Car l'on prive la métaphysique du 
concours des autres sciences, lorsqu'on réduit le 
corps à l'étendue, l'âme à la pensée : au lieu que ce 
concours lui est assuré, lorsqu'elle étudie Thomme, 
ni ange, ni bête, formé, dans l'unité de sa personne^ 

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ii6 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

d'une double substance et doué d'opérations, les unes 
spirituelles, où la matière intervient, les autres orga- 
niques, où néanmoins le principe immatériel accuse 
sa présence. Et il importe à la théologie, non moins 
qu'à la métaphysique, de se faire une idée vraie de la 
nature humaine : car le Dieu que considère le théo- 
logien et dont il scrute avec respect le mystère, fait 
encore observer le P. Pra, à propos de l'Encyclique 
Aeterni Patris, est un Dieu incarné, un composé 
théandrique : on ne parviendra donc à le connaître;, 
autant que cela est possible dans les ombres de la foi, 
qu'en ajoutant à la lumière de la révélation les lu- 
mières naturelles d'une science de l'homme, sûre, 
complète, inébranlable. Ne nous écartons point du 
commentaire papal... En analysant les notions d'u- 
nité, de nature, de personne, que fournissent l'expé- 
rience et la raison, saint Thomas les transporte, 
ennoblies, épurées, de la créature au Créateur, afin 
de représenter à notre esprit par des concepts analo- 
giques les réalités surnaturelles, et de lui donner de 
ces réalités mystérieuses une connaissance qui, sans 
être ni la vision ni la foi, participe à l'obscurité de 
celle-ci et aux clartés de celle-là. Ici, comment ne 
pas rappeler deux chefs-d'œuvre de haute métaphy- 
sique, remplis d'analogies transparentes sous les- 
quelles on touche en quelque sorte le lien de la na- 
ture et de la grâce ! Le premier est la Summa contra 
gentiles, exposition et démonstration de la vérité ca- 
tholique. Le second, la Summa theologica^ est dans 
l'ordre scientijfiquô, en raison de ses proportions et 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 117 

de sa puissante architecture, ce que les grandes basi- 
liques du moyen âge sont dans Tordre artistique. Les 
quatre mille articles de cette encyclopédie monumen- 
tale renferment, avec les textes principaux de T Ecri- 
ture, la doctrine des Pères, des Conciles, et celle des 
anciens philosophes, complétée et corrigée. L'homme, 
les purs esprits, les corps, en un mot la chaîne des 
êtres tout entière s'y déploie, tenant à Dieu et par 
la création dans Tordre naturel, et par T Incarnation, 
la Rédemption, les sacrements, la grâce, dans Tordre 
surnaturel. 

Quant à la morale philosophique de saint Tho- 
mas, elle est encore plus universellement admirée... 
L'exactitude avec laquelle il analyse les actes hu- 
mains, les vertus et les vices; la force des principes 
qu'il développe sur les lois, la société, le pouvoir, 
avaient déjà fait dire à M. Cousin qu'il a formé 
un système entier, « non seulement de morale , mais 
encore de politique ». La métaphysique est le fonde- 
ment de Téthique naturelle. Car pourquoi l'athéisme, 
le matérialisme, demeurent-ils impuissants à établir 
une autre règle de conduite que Tintérêt ou le plai- 
sir, sinon parce qu'ils suppriment les notions méta- 
physiques d'où résulte la morale du devoir? Et, en 
effet, comment déterminer nos devoirs, sans une con- 
naissance préalable et de Dieu qui est le principe de 
l'obligation, et de Thomme qui en est le sujet? Il y a 
donc, entre la métaphysique et la morale, le même 
rapport qu'entre le fondement et Tédifice : et le mé- 
rite de la première explique, dans saint Thomas, le 



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ii8 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

jtnérite de la seconde. « Dans ses leçons sur la vraie 
nature de la liberté, sur la divine origine de toute 
autorité, sur les lois et leur caractère obligatoire, sur 
l'exercice paternel et équitable de la souveraineté, 
sur Pobéissance aux pouvoirs supérieurs, sur les de- 
voirs mutuels de la charité..., il y a, dit Léon XIII, 
une force puissante et invincible pour renverser les 
faux principes... » 

Il reste à parler de la physique de saint Thomas... 
Dans rétat d'imperfection où se trouvaient, au 
XIII* siècle, les sciences physiques, il a étudié la na- 
ture, en philosophe qui cherche partout les lois des 
phénomènes, les principes des choses. Ce genre d'é- 
tude est aujourd'hui fort négligé. Léon XIII con- 
seille d'en reprendre la tradition, de s'élever dans la 
région des essences, après avoir contemplé le monde 
matériel et constaté les faits. Si le moyen âge fait in- 
tervenir trop souvent, dans la production des phéno- 
mènes, les agents invisibles, les forces, les qualités 
occultes, notre siècle bannit trop souvent l'immaté- 
riel de la science et de la nature. « Dans toutes les 
recherches, dit M. Cousin, tant qu'on n'a saisi que 
des faits isolés, disparates, tant qu'on ne les a pas ra- 
menés à quelque principe, à quelque loi, on possède 
les matériaux d'une science, mais la science n^'est pas 
encore. » Or, l'expérience donne les faits; la méta- 
physique, les principes. Leibnitz écrivait au xvii® siè- 
cle : a II y a de l'or caché sous la poussière de l'É- 
cole ». Léon XIII exprime la même idée, avec plus 
d'éloge : « Saint Thomas, le bienheureux Albert, et 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. iig 

les autres princes de la Scolastique, ne se sont pas tel- 
lement livrés à la contemplation philosophique qu^ils 
n'aient aussi travaillé beaucoup à connaître les choses 
naturelles : ils ont même là-dessus un assez grand 
nombre de maximes et de principes, que les savants 
modernes approuvent et reconnaissent conformes à la 
vérité. Enfin, maintenant encore, beaucoup de pro- 
fesseurs distingués des sciences physiques témoi- 
gnent publiquement et ouvertement que les conclu- 
sions certaines et reçues de la physique moderne 
n'ont rien qui contredise les principes de la philoso- 
phie scolastique. » Ainsi, la physique de saint Tho- 
mas renferme des vues générales, des principes, des 
maximes, dont les modernes admettent la vérité ou 
la probabilité : par exemple, le système de la matière 
et de la forme... 

Tels sont, dans l'Encyclique Aeterni PatriSj les 
caractères généraux de la doctrine de saint Thomas, 
dont toutes les parties s'enchaînent et s'éclairent. 
Dans ses plus beaux jours, l'Église s'est glorifiée de 
l'œuvre immense du « bœuf muet ». Clément VI, 
Nicolas V, Benoît XII, attestent qu'elle est le flam- 
beau du clergé. Saint Pie V déclare qu'elle a réfuté, 
confondu et mis en déroute les hérésies. Elle a par- 
ticulièrement, au témoignage d'Innocent VI, la me- 
sure du langage, la vérité des pensées. Dans les Con- 
ciles de Lyon, de Vienne, de Florence, du Vatican, 
le Doctor angelicus, le Doctor universalis assiste et 
préside en quelque sorte aux décisions des Pères. Au 
Concile de Trente, la Somme est, avec les Saintes- 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



Écritures et les Décrets des Souverains Pontifes, lé 
livre où Ton cherche des conseils, des raisons, des 
oracles. Enfin, les ennemis eux-mêmes du Catholi- 
cisme n'ont pu refuser au grand docteur le tribut de 
leur admiration. C'est au milieu de ce concert de 
suffrages que Léon XIII proclame que la restauration 
de la philosophie chrétienne et la reconstitution de 
l'unité brisée dans le monde intellectuel par le divorce 
des sciences humaines avec la foi et la science sacrée, 
doivent se faire sur la base de cette doctrine... 

Léon XIII est revenu, plusieurs fois, dans des dis- 
cours, dans des brefs, sur cette nécessité. Il a fondé 
une « Académie romaine de Saint-Thomas d'Aquin», 
où le clergé de sa Ville doit boire aux sources pures 
de cette doctrine : et afin de les préserver de tout élé- 
ment corrupteur, il a magnifiquement consacré une 
somme de 3oo,ooo fr. à la réédition des Œuvres du 
grand docteur. Une Commission, composée des car- 
dinaux de Luca, Simeoni et Zigliara, devra veiller à 
ce que la Propagande les imprime dans leur intégrité, 
avec les commentaires des interprètes les plus illus- 
tres, tels que Thomas de Vio Cajetan et François de 
Silvestri. Il paraît que ce travail exigera dix années. 
De sorte que les fruits ne pendent pas encore aux bran- 
ches Mais Léon XIII a déjà pourvu les chaires 

des professeurs les plus éminents : et, sans être défi- 
nitivement outillée, r « Académie romaine de Saint- 
Thomas d'Aquin » se trouve en mesure de distribuer 
un enseignement fécond. Elle a été inaugurée avec 
toute la solennité possible. 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



Son but est d'explîquer, de défendre, de propager 
les doctrines thomistes, analysées dans TEncyclique 
Aetemi Patrts. Elle doit unir ses travaux et ses ef- 
forts à ceux des autres Académies du même genre, 
afin de restaurer partout la philosophie chrétienne 
sur les bases de cet enseignement; se procurer des re- 
lations sur les œuvres et les revues les plus célèbres 
qui traitent de sujets philosophiques, afin de suivre 
de près le mouvement scientifique dans tous les pays; 
publier des écrits et des livres de réfutation et de pro- 
pagande ; faire des docteurs fortement nourris de la 
philosophie scolastique. Elle se compose dMn Conseil 
supérieur, de membres et d'élèves. Le Conseil supé- 
rieur est formé des cardinaux Pecci et Zigliara ; de 
Mgr Boccali, camérier secret participant; du P. Li- 
beratore, de la Compagnie de Jésus ; de l'abbé Talamo, 
professeur de philosophie au Collège pontifical de 
l'Apollinaire. Les membres ne pourront'pas dépasser 
le nombre de trente : ils seront nommés par le Con- 
seil : dix seront choisis parmi les savants de Rome, 
dix dans l'Italie, les autres à l'étranger. Tous dépen- 
dent du Conseil. L'Académie tiendra ses réunions 
tous les quinze jours, sauf l'été, avec l'assistance de 
deux membres au moins du Conseil supérieur. Il ne 
sera permis à aucun des académiciens de manquer à 
ces réunions, sans en avoir préalablement obtenu 
l'autorisation. Des jeunes gens ayant terminé leurs 
études philosophiques seront désignés par le Conseil 
supérieur pour la classe des élèves. Deux ou trois fois 
par semaine, ils recevront les leçons de l'un des cinq 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



»ur les doctrines thomîstes. Dans les séances bi-men- 
suelles, ils liront des dissertations écrites sur quelque 
sujet de cet enseignement. Ceux qui, après avoir été 
instruits pendant deux années au moins dans cet 
Institut, seront à même de résoudre, d'après la mé- 
thode scolastique, les difficultés qui leur seront pro- 
posées, recevront des diplômes leur conférant le pou- 
voir d'enseigner, avec les privilèges du doctorat, la 
philosophie de saint Thomas. 

Il y a plus d'un trait de ressemblance entre le 
XIII® siècle et le xix® siècle. Mêmes théories, mêmes sys- 
tèmes, mêmes convoitises, pullulaient.,. Il n'est pas 
jusqu'à la proscription des Congrégations non auto- 
risées, qui ne forçât saint Thomas à prendre leur 
défense. Et il n'eut recours qu'aux armes delà science 
et de la raison, d'une modération de forme et d'une 
puissance de pensée que rien ne vint démentir! 
Jamais une parole amère sur ses lèvres ! Jamais un 
sarcasme sous sa plume ! Aussi la victoire couronna- 
t-elle ses efforts. Le mouvement scientifique, dont il 
avait donné l'impulsion, assura à l'influence de l'É- 
glise sa force et son efficacité. Pourquoi la science, 
la philosophie, la théologie, qui, en imprégnant alors 
les meilleures intelligences, préparèrent à l'Église 
des jours plus heureux, ne donneraient-elles pas à 
notre génération le même spectacle?... Mais le xix® siè- 
cle aura de plus de commun avec le xiii® siècle, que, 
pendant le long espace de temps qui les sépare, le 
« bœuf muet » n'a si fortement mugi. Les évêquesde 
tout l'univers, un peu surpris de ce nom oublié, lui ont 



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LEON XIII ET LE VATICAN. i23 

fait fête. N'est-ce pas le cas de faire remarquer que 
l'union des évêques avec le Saint-Siège semble arrivée 
à son apogée ? Pas une défection. On pourrait dire : 
a Pas un désaccord!... » Les époques de foi ont été 
celles où se produisaient des dissensions entre Tépis- 
copat et le Saint-Siège, entend-on objecter. Est-ce 
propter hoc? Dans la situation actuelle, cette soumis- 
sion de Pépiscopat répond au plus impérieux besoin 
de la Religion : ce n'est pas en présence de l'ennemi 
rompant en visière, que ses ministres peuvent se 
diviser! Aussi tous ont-ils adhéré au dessein de 
Léon XIII, pour marquer qu'ils ne voulaient pas 
opposer d'obstacle, même aux désirs du Souverain 
Pontife, dans une question où ils pourraient n'être 
pas de son avis, sans rompre leur communion!... Une 
sorte de petit miracle est venu comme approuver et 
encourager la restauration de l'étude de ce profond 
génie. Un Bénédictin, le P. Paolino Manciano, a 
découvert, dans l'abbaye de Subiaco, plusieurs manu- 
scrits de saint Thomas, tels que des biographies de 
saints, des sermons pour le carême, etc. Ces manu- 
scrits ont été photographiés : les épreuves en ont été 
comparées aux autographes de la Bibliothèque Vati- 
cane, de la Bibliothèque de Naples, du monastère du 
Mont-Cassin , de la 'municipalité de Viterbe. Les 
meilleurs paléographes ont attesté l'authenticité de 
l'écriture. 

Léon XIII a fondé presqu'en même temps une 
« Académie historico-juridique » : on y enseigne le 
droit public des Romains, la philosophie du droit, 

5* 

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Î24 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

^histoire du droit privé romain selon Tordre des 
Institutes de Gaïus, la procédure judiciaire selon le 
droit romain, le droit ecclésiastique, les législations 
civiles comparées, Torigine et les progrès du droit 
commercial en Italie, Tépigraphie sacrée et juridique, 
la topographie et les monuments de Rome antique, 
les antiquités chrétiennes, le droit étrusque comparé 
au droit romain et aux institutions orientales, etc. 
Les principaux professeurs chargés de ces chaires 
sont MM. Gatti, Ruggieri, Natalucci, Alibrandi, Ré, 
Cortelli, docteurs en droit ; TabbéTalamo, le meilleur 
élève de Sanseverino; les chanoines de Angelis et 
Fabiani , le chevalier Charles- Louis Visconti , le 
commandeur de Rossi, etc. L'alliance de la foi et de la 
raison, des sciences sacrées et des sciences profanes. 
L'étude de la théologie, même rapprochée des systè- 
mes théogoniques et philosophiques des temps anciens 
et des temps modernes, ne formerait que des savants 
incomplets: l'étude du développement dès institutions 
et des événements humains en est le complément 
nécessaire. C'est pourquoi 1' « Académie historico- 
juridique » est destinéee à faire descendre dans les 
réalités de la vie politique, les disciples de 1' « Aca- 
démie romaine de Saint-Thomas d'Aquin ». 

Le i8 avril 1880, Léon XIII a montré quel soleil 
il voudrait faire resplendir dans le monde. Une grande 
séance académique polyglotte a eu lieu au Vatican. 
Le Sacré-Collège, les généraux d'Ordres, la Cour pon- 
tificale, un grand nombre d'évêques et de prélats, le 
corps diplomatique, étaient présents. Les élèves de la 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 12b 

f^ropagande ont lu des compositions en quarante-neuf 
langues, en rhonneur de Sa Sainteté. Il eût fallu le pin- 
ceau d'un peintre habile pour reproduire cette illustre 
assemblée,où les idiomes de TEurope, de l'Afrique, de 
f Amérique, de l'Asie, de l'Océanie, se faisaient enten- 
dre. Est-ceque M. Jules Ferry, en réunissant la Sor- 
bonne, le Collège de France, l'Institut, pourrait étaler 
pareil luxe? Quarante-neuf langues! Les sciences de 
r« Académie historico-juridique » et de l'a Académie 
romaine de Saint-Thomas d'Aquin », répandues en 
tant d'idiomes, quel éclat! C'est dans cette pensée que 
Sa Sainteté songe à transformer la Congrégation des 
Études. Avant que le Pape ne fût privé de sa souverai- 
neté temporelle, la Congrégation des Etudes représen- 
tait, dans le Domaine de Saint-Pierre, le ministère de 
l'Instruction publique : depuis, son rôle est fort réduit. 
Aussi lui paraît-il utile de placer cette institution à 
Fa tête de l'enseignement catholique, dans tous les 
pays : sans porter atteinte à l'indépendance nationale 
des divers établissements, elle indiquerait la voie à 
suivre pour établir entre eux une certaine harmonie, 
une certaine unité. Déjà, le cardinal Hergenroether, 
nommé préfet des Archivas Vaticanes, a mis la main 
à un nouveau Règlement qui rendra l'accès des trésors 
de cette Bibliothèque, formée par la magnificence des 
Papes, facile aux érudits et aux chercheurs. Un grand 
nombre de demandes parviennent chaque jour, sur- 
tout d'Allemagne et d'Angleterre, au cardinal-préfet, à 
l'effet d'obtenir la faveur d'y pénétrer. C'est comme 
un commencement... Ce projet se relie à un vaste 

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126 LÉON XIII ET LE VATICAN. 



plan politique dont il sera question plus loin : mais 
il en est une des parties les plus facilement réali- 
sables... 

Léon XIII ne néglige point, pour ces visées subli- 
mes, les intérêts intellectuels des petits et des pauvres 
de sa Ville : car il dit : « Notre Ville! » comme si 
Rome lui appartenait encore de fait. Le Saint-Siège 
subit tout : mais il ne renonce à rien. Voici comment 
la Libertàj organe d'un député Israélite, M. E. Arbib, 
dont le témoignage ne saurait être suspect, appréciait, 
le i3 février 1880, les actes de Léon XIII pour Tins- 
truction populaire : « Le Pape poursuit avec une infa- 
tigable persévérance Tœuvre des nouvelles écoles. Sa 
Sainteté considère ce devoir comme un des plus im- 
portants, et y consacre son zèle apostolique et sa 
noble intelligence. Ses efforts sont loin de rester 
infructueux. Pendant Tannée 1 879, le Pape a fondé 
vingt-neuf écoles nouvelles. Ajoutons qu'au Capitole 
on a constaté une diminution dans le nombre des 
jeunes gens inscrits dans nos écoles municipales. Ce 
fait mérite d'être pris en sérieuse considération. Si 
les pères de famille préfèrent les écoles cléricales aux 
nôtres, c'est certainement pour quelque motif impor- 
tant qu'il serait absurde de nier ou de dissimuler. Il 
convient donc de rechercher s'il ne manque pas quel- 
que chose à notre enseignement..,. » Or, les statisti- 
ques officielles se plaisent à faire remarquer que les 
régions italiennes sont classées, suivant le degré 
d'instruction , de la manière suivante : Piémont, 
Ligurie, Lomb«^rdie, Vénétîe, Toscane, Emilie, Mar- 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 127 

ches, Ombrîe, Napolitain, Sardaîgne, Sicile, province 
de Rome, Pour la levée militaire de 1878, sur 
172,057 hommes, 8i,oi5 ou-47,09 0/0 savaient lire 
et écrire; 5,258 ou 3,o6 0/0 savaient lire seulement, 
et 87,784 ou 49,85 0/0 ne savaient ni lire ni écrire. 
Les professions qui ont fourni la plus forte propor- 
tion d'illettrés sont les bergers et autres individus 
adonnés à Télève du bétail (71,77 0/0), les hommes 
de peine non appliqués à des travaux fixes (70,630/0), 
les agriculteurs (63,5oo/o), les professions où le cheval 
joue le principal rôle : cochers , postillons , pale- 
freniers, muletiers, charretiers, etc. (57,69 0/0), les 
marins, pêcheurs, etc. (47, 0/0). C'est là le fond de 
la population de la province de Rome. Tandis que les 
propriétaires et les commerçants, qui ne représentent 
que i5, 28 0/0 et 14,90 0/0, sont plus nombreux dans 
lés autres régions italiennes. Ce sont là des obstacles 
anthropologiques et ethnologiques, contre lesquels on 
demeure assez impuissant. Mais l'Église a toujours 
travaillé à l'instruction populaire : et là où les gou- 
vernements n'ont pas encore pu envoyer un institu- 
teur, elle a déjà un prêtre qui apprend à lire et à 
écrire aux enfants. Les « Frères de la Doctrine chré- 
tienne », qui sont sa création, ont l'honneur de for- 
mer, dans tout l'hémisphère, comme l'état-major de 
l'enseignement primaire. Leurs méthodes, leur disci- 
pline, leurs succès, les ont placés au premier rang. 
Il n'est pas un homme illustre, protestant ou libre- 
penseur, qui ne leur rende hommage. 
Le successeur du « Pêcheur d'hommes » a l'ambition 

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128 LÉON XIIl ET LE VATICAN. 

de prendre dans les filets de la science le mentr fretin, 
tout aussi bien que les maîtres du monde. Ert cin- 
quante ans, par renseignement, on peut transformer 
une société. Toutefois, on ne saurait se faire illusion. 
Beaucoup, parmi les plus acharnés contre la Religion, 
ont été instruits par les prêtres : d'où il faut conclure 
que les bienfaits n'inspirent pas nécessairement la 
reconnaissance... Ensuite, cette diffusion du « savoir 
lire et écrire » fait naître partout un orgueil aussi 
ridicule que dangereux. Les orateurs de cabaret, les 
politiciens de village, les agents électoraux, qui sont 
la plaie du suffrage universel, lisent un journal, en le 
comprenant tout de travers, écrivent une lettre, en la 
tournant de la façon la plus insupportable : mais le 
bon sens, l'honnêteté des mœurs, l'amour du travail, 
ne sont pas leur apanage... De sorte que si les lumières 
sont chose fort souhaitable en soi, il convient dé se 
défier de leurs fausses lueurs qui envelopperont tou- 
jours le monde, chacun possédât-il les éléments de la' 
lecture et de l'écriture. C'est par un profond senti- 
ment de la Religion , par une pratique exacte de 
la morale, par un respect sincère des lois, par une 
soumission réfléchie à la hiérarchie sociale, que l'hu- 
manité s'améliore : sa règle et son bonheur se trou- 
vent dans le Décalogue de Moïse. Hors de là, tout 
est vain!... 

D'ailleurs, les gouvernements, sachant quel ins- 
trument de règne peut leur fournir l'école, n'enten- 
dent point laisser l'Église maîtresse de Ce terrain... 
Telle avait été la pensée de Napoléon I**", en fondant 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 129 

rUniversité. Des hommes qui n'ont point Texcuse 
du génie, les Falk, les Ferry, les Van Humbeeck, les 
Carteret, cherchent à en assurer le monopole à TÉtat. . . 
qui leur appartient. Par bonheur, les peuples ont 
dans le sang cette idée que si le chef de famille a le 
devoir de faire instruire son enfant, pour développer 
les beaux germes que la Providence a pu déposer en 
lui , il a en même temps le droit de le confier aux 
maîtres de son choix. On aura beau légiférer, Tindé- 
pendance paternelle et la maternelle sollicitude répu- 
gneront essentiellement à cette violation de la liberté 
de conscience. Quelque illettré qu'il soit, le chef de 
famille a Tinstinct que les écoles des Carteret, des 
Van Humbeeck, des Ferry, des Falk, ne formeront 
point son enfant comme il convient, dans son esprit, 
dans son cœur. « Il y manque quelque chose! » sui- 
vant la loyale remarque du journal de M. Arbib. Et 
comme c'est précisément ce qui fait défaut qu'ils ne 
veulent point y mettre, il y a là une base certaine 
pour l'école congréganiste contre l'école laïque. Le 
jour où l'école laïque serait vraiment chrétienne, 
l'école congréganiste n'offrirait plus que les avan- 
tages de soins et de bon marché qu'assurent le célibat 
et le désintéressement des professeurs engagés dans 
les liens ecclésiastiques : ce serait 1)eaucoup, mais 
point assez pour une concurrence sérieuse... 

Léon XIII s'intéresse non moins sans doute à la 
presse qu'à l'école. Aujourd'hui tout le monde lit son 
journal : c'est le régal de l'ouvrier et du paysan. On 
en contracte l'esprit, on en épouse les passions : bref, 

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i3o LÉON XIII ET LE VATICAN. 



on finit par y croire, comme autrefois à TÉvangiie. 
« Mon journal a dit telle chose!... » Il n'y a pas à y 
contredire. Les journaux qui affirment les faits les 
plus étranges, qui émettent les idées les plus mal- 
saines, obtiennent le plus de succès : car ils répon- 
dent aux instincts superstitieux et aux appétits gros- 
siers du plus grand nombre. C'est là un résultat assez 
fâcheux de la divulgation de Tinstruction!... Le re- 
mède se trouve, dans une certaine mesure, à côté du 
mal : et il n'est point impossible qu'avec le temps 
ce traitement homéopathique ne produise des effets 
vraiment satisfaisants. D'ailleurs, le journal est passé 
dans les mœurs. Force est bien de s'en accommoder! 
Et ne vaut-il pas mieux chercher à s'en servir utile- 
ment, que de faire entendre des lamentations stériles? 
Léon XIII a calculé l'influence de cette puissance 
nouvelle : cette « démocratisation » de la littérature 
ne pouvait échapper à un écrivain aussi délicat. Mais 
r Église n'est pas exercée à la presse — nous enten- 
dons la quotidienne — comme à l'école. C'est un ins- 
trument avec lequel elle n'est pas encore bien fami- 
liarisée : il n'y a pas longtemps qu'elle ne dissimulait 
pas le peu de sympathie qu'il lui inspirait, surtout 
quand il touchait aux choses de Rome... Un journa- 
liste avait bien voulu se charger de suivre une né- 
gociation avec feu Mgr Pila, qui occupait une fonc- 
tion assez importante au Vatican. Sa mission était 
toute désintéressée : ce n'était un mystère pour per- 
sonne. Cependant, le prélat le recevait avec une hau- 
teur toujours croissante. Si bien qu'il eut un jour 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. i3i 



la hardiesse de lui faire remarquer que sa personne 
ne se trouvant nullement en cause , il méritait 
peut-être les égards ordinaires. — « Ah! les journa- 
listes!... je me moque bien d^eux! — « En êtes-vous 
bien sûr, Monseigneur? » — « Quoi ! que direz-vous ? 
Du mal de moi?... » — « Je ne suis pas si sot, Mon- 
seigneur. Je dirai que Mgr Pila est le modèle des 
prélats, qu'en présence de la pénurie de TEglise, il 
vient de faire abandon de son traitement à Pie IX... » 
— « Caro amico ! s'écria ce foudre de guerre, en joi- 
gnant les mains, vous ne direz point cela ! » — Celui 
qui lui avait fait si grand'peur eut la bonhomie de 
sourire : désormais on lui montra de la politesse, en 
échange de son respect. Mais ces préventions sont 
loin d'avoir tout à fait disparu... 

Pie IX faisait ses communications officielles ou 
officieuses à deux journaux de Rome : « VOsserva- 
tore Romano et la Voce délia Verità. L'un et l'autre 
subsistent encore. Léon XIII leur conserve leur si- 
tuation et leur rang. Ils jouissent de l'autorité qui 
appartient à leur caractère. Toutefois, ils sont peu 
répandus... Un nouvel organe obtiendrait-il plus de 
succès? Mgr Schiaffino, président de « l'Académie 
des Nobles ecclésiastiques », a fondé, sous le patro- 
nage du Saint-Père, un journal au titre radieux : 
VAurora. On dit que VAurora n'a entr'ouvert de ses 
doigts de rose ni les portes de l'Orient ni les portes 
de l'Occident. Le fait est qu'elle n'est connue que de 
nom en France, et seulement du monde politique. En 
Italie, un seul journal catholique a véritablement de 



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i32 LÉON XIII ET LE VATICAN. 



Taction : c'est VUnità Cattolica^ de Turin. Son ré- 
dacteur en chef, Tabbé Margottî , est un des plus ha- 
biles polémistes d'Europe. Sa petite feuille est sa- 
vante, spirituelle, alerte, variée, agréable : ceux qui 
partagent le moins ses opinions, la lisent avec profit, 
avec plaisir. Elle a rendu d'inappréciables services 
au Saint-Siège. C'est par millions qu'il faut compter 
les sommes qu'elle a recueillies pour le Denier de 
Saint-Pierre. Mais elle ne traîne pas la chaîne des 
grandeurs. Le poids de la tiare l'écraserait... D'ail- 
leurs, elle se publie trop loin du Vatican. 

Léon XIII fait ses communications officieuses ou 
officielles tantôt à VAurora^ tantôt à VOsservatore 
Romano ou à la Voce délia Verità : mais, à tort ou à 
raison, VAurora passe pour son organe. De sorte que 
tout ce qu'elle dit est considéré comme parole de Pape. 
A quelle prudence, à quelle correction, est tenu un 
journal qui a ce périlleux honneur! Le i®' avril 1880, 
on lui a fait un bon « poisson ». tJne Note, revêtue de 
tous les seings et contre-seings de la secrétairerie d'État, 
et portant nomination à des emplois diplomatiques 
de plusieurs prélats notoirement peu sympathiques à 
Léon XIII, lui fut remise : VAurora publia le décret. 
Grand émoi, grand scandale! Les « Italianissimes » 
font des gorges-chaudes de « cette grosse farce de cou- 
vent », houspillent « cette petite die dCAurora », ré- 
pètent à l'envi : « Si nous étions le Pape, quelle jolie 
pénitence nous vous infligerions, ô Aurora! pour 
vous apprendre à jongler ainsi avec des personnages 
sacrés. Quel jolî chapelet ait Pater et d'Ave nous vous 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. i33 

ferions réciter le soir, avant d'aller vous coucher!... » 
Aussitôt on ouvre une enquête : il n*a pas été dit que 
les coupables aient été découverts. Le Pape a autour 
de lui deux sortes d'ennemis : ceux qui jugent que 
la politique de Pie IX était la seule bonne, et ceux 
qui outrepassent ses intentions en se faisant les 
agents du Quirinal. Ceux-ci ne sont pas moins dan- 
gereux que ceux-là. Il s'est produit des trahisons, au- 
près desquelles cette inconvenante bravade n'est 
qu'un badinage... 

Le Saint-Père ne dédaigne pas de rédiger lui-même 
les déclarations que publient ces journaux. On a plu- 
sieurs fois reconnu son style, qui ne sait dissimuler 
ni sa ferme modération ni sa précision élégante. La 
diplomatie ne laisse pas d'être étonnée de cette nou- 
veauté qui déroute ses habitudes. « Comment vou- 
lez-vous que nous puissions négocier quelque chose? 
nous disait un ambassadeur. Entre deux conférences, 
il nous arrive un article de journal... » — « Mais, 
Monsieur l'ambassadeur, n'en était-il pas ainsi sous 
Pie IX? » — a II n'écrivait pas! » — « En revanche, il 
prononçait plusieurs discours par mois. Et la pensée 
parlée est bien moins mesurée que la pensée écrite. » 
Seulement, la diplomatie a pendant plus de trente ans 
connu un Pape orateur, et elle n'est pas encore faite à 
un Pape écrivain. Le journal est devenu le plus puis- 
sant facteur de la politique. Il faut bien se résigner à s'en 
servir. Le prince le plus estimé d'Europe, pour sa di- 
gnité,pour son désintéressement. Monsieur le comte de 
Chambord, en avait donné l'exemple, avant Léon XIII. 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



Beaucoup de journaux italiens et étrangers possè- 
dent à Rome des correspondants, auxquels le Vati- 
can donne des nouvelles. Le doyen de ces écrivains 
est M. Henri de Maguelonne : il habite Rome depuis 
la fin du Pontificat de Grégoire XVI. Le Vatican a- 
t-il encore des secrets pour lui?... Il a été l'un des 
premiers à flairer dans le cardinal Pecci le successeur 
de Pie IX. Certainement personne n'a pris la plume 
avant lui , pour proclamer les mérites du nouveau 
Pontife. Rien n'a pu rebuter son dévouement... Rien 
ne lasse sa chevaleresque activité à servir le Saint- 
Siège... Il tombera sur la brèche, en défendant la Pa- 
pauté , dont il aime avec passion les grandeurs. 
Esprit cultivé, fin, délicat, agréable. Les lettres qu'il 
envoie à V Univers ne sont pas seulement les mieux 
renseignées, les plus judicieuses, lorsqu'on sait les 
lire entre les lignes : ce sont des causeries qui cou- 
lent de source, limpides, imagées, vives, gracieuses. 
Il esquisse un portrait aussi lestement, aussi bril- 
lamment que Saint-Simon. Il conte une anecdote 
avec autant de malice, avec autant de charme que 
Mérimée. Au xviii® siècle, l'Académie n'aurait pas 
manqué de s'enquérir de ce chroniqueur, qui peint 
en si bon français les mœurs romaines... Léon XIII 
l'apprécie, non moins que ne le faisait Pie IX. Mais 
Sa Sainteté paraît tenir à ce que personne ne puisse 
passer pour exprimer habituellement les idées du 
Saint-Siège. Aussi partage-t-elle ses faveurs. Le car- 
dinal Pecci avait connu à Pérouse un jeune homme 
lopartenant à une illustre famille de"cette ville, le 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. i35 

comte Charles Conestabile délia StafFa : Léon XIII 
Ta attaché à sa personne. Il envoie à la Défense so- 
ciale et religieuse, fondée par Mgr Dupanloup, des 
correspondances et des notes, où Ton remarque de 
la mesure dans la forme et de la précision dans la 
pensée : elles portent quelquefois la marque des cor- 
rections d'une main auguste. Mais il a les illusions 
de son âge. A la fois très guelfe et très gibelin, il sou- 
pire après une réconciliation du Pape et du Roi. 
Naturellement il n'en indique pas les moyens : à 
25 ans, ne croit-on pas volontiers que Dieu se plaît 
à faire des miracles pour vous être agréable ? Il écrit 
également au Figaro, sous le pseudonyme de Vlnno- 
minato. Là, il s^abandonne à son rêve : comme il a le 
désir de le voir flotter partout autour de lui, il cher- 
che à le saisir, sous ce déguisement, dans les indices 
les plus étrangers. C'est ainsi qu'en traçant le portrait 
du cardinal Nina, comme celui d'un grand homme 
d'État, il nous montre le premier ministre de 
Léon XIII froissant avec une colère peu diploma- 
tique un journal catholique belge, qui attaque peut- 
être trop vivement M. Frère-Orban : par conséquent 
le cardinal Nina ne saurait être bien éloigné de pou- 
voir s'entendre avec M. Cairolil... Mais le public ne 
sait pas que cet Innominato est le comte Charles Co- 
nestabile délia Staffa. Les hommes qui connaissent 
les choses de la Catholicité, comme M. Henri de Ma- 
guelonne, se contentent de regarder philosophique- 
ment la trame de ces combinaisons, dont Machiavel 
ne tient pas les fils. Et maintenant que le mystère est 



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i36 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

révélé, le Quirinal ne croira pas davantage aux 
avances du Vatican... 

Toutefois, Léon XIII ne rencontre pas que de Top- 
position dans son entoui^ge... Le journalisme, jus- 
qu^à présent traité avec assez peu de considération au 
Vatican, y est devenu Tobjet d'une certaine faveur. 
L'habile tapissier pontifical lui-même, M. Gentili, a 
voulu ressusciter la Frùsta : mais les sifflements de 
cette verge (frùsta veut dire : gaule, verge, fouet) ne 
sont pas venus jusqu'à nous. Les publications de cet 
artiste restent quelquefois... en route... Quelques 
personnes, sachant son goût pour les vues larges et les 
vastes entreprises, poussent Léon XIII à fonder un 
journal polyglotte : latin, italien, français, allemand, 
anglais, espagnol, portugais, dans le format du Times. 
Du coup, le Saint-Siège se placerait au premier rang 
du journalisme. Son organe serait lu par l'univers 
entier, puisqu'il serait écrit dans les langues les plus 
répandues. Quelle hardiesse ! Quelle influence ! Assu- 
rément, la chose serait possible : elle ne le serait 
même qu'au Vatican. Les élèves de la Propagande 
pourraient traduire en autant d'idiomes qu'elle vou- 
drait, les « Premier-Rome » de Sa Sainteté. Mais, 
depuis plusieurs mois que la proposition lui est re- 
nouvelée, il paraît bien que Léon XI II hésite. D'abord, 
eût-il dix pages, un journal écrit en dix langues n'of- 
frirait qu'une page de texte : or, pour cette page de 
texte, l'acheteur devrait payer dix pages. Sans être 
prophète, on peut prédire que si cette publication réu- 
nissait cent aJ)onnés par idiome^ elle obtiendrait un 



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LEON XIII ET LE VATICAN. 



succès inespéré. Ce gérait donc une dépense énorme... 

D'ailleurs, il y a des inconvénients à être proprié- 
taire de journaux do^t le public vous attribue tous les 
écarts d'idée et de langage , inséparables de la lutte 
quotidienne. Le Saint-Siège n'est pas un Empire, une 
Monarchie, une République : il est le gardien de 
dogmes inflexibles , auxquels il ne faut toucher 
qu'avec des précautions infinies; il a des devoirs de 
charité envers ses ennemis , qui ne sauraient être 
strictement observés dans le feu de la bataille. Et le 
journal dans lequel on ne met aucune passion, 
dans lequel on évite toute attaque, est mort- né... 

MgrTripepi avait convié les journalistes catholiques 
de tous les pays à venir former ce que les Italiens ap- 
pellent une corona autour de Léon XIII, pour lui 
offrir leurs hommages, pour recueillir ses enseigne- 
ments : c'était, en même temps, une occasion de rap- 
prochement, d'entente. Mgr Tripepi est Vimpresario 
des manifestations en l'honneur de Léon XIII. Son ac- 
tivité ^'étend à tout. On lit son nom à la fois dans plu- 
sieurs journaux. Il peut écrire de front deux volumes 
en un mois. Il lui suffit d'ouvrir son écritoire : il s'en 
échappe une rivière qui se répand sans effort en autant 
de canaux qu'il lui plaît. Le 22 février 1879, un millier 
de journalistes catholiques, répondant à son appel, 
se pressaient donc au Vatican. Le Saint- Père leur a 
adressé une alloçqtion, dont il convient de détapber 
1& P^sçage suivant : « ...Bien que vous ne puissiez? pas 
vous servir de ces procédés et de ces appâts dont 
U5gnt souyçnt vos adversaires, vous. pouvez du moins 



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r38 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

facilement les égaler par la variété et l'élégance du 
style, par la sûreté et la promptitude des informa- 
tions, et même les surpasser par la science des choses 
utiles, surtout par la vérité que Pesprit désire natu- 
rellement connaître, et dont la force, la supériorité et 
la beauté sont telles que, dès qu'elle apparaît, elle 
arrache sans peine Tassentiment même de ceux qui 
lui sont contraires. Pour atteindre à cette fin heureuse, 
il faut employer un langage digne et mesuré, qui ne 
blesse pas le lecteur par une amertume excessive ou 
intempestive, et qui ne sacrifie pas le bien général 
aux intérêts de parti, ou aux avantages particuliers. 
Nous pensons que vous devez vous appliquer par- 
dessus tout, selon l'avertissement de l'Apôtre, à n'a- 
voir point de schisme parmi vous et à vous tenir par- 
faitement dans le même esprit, en adhérant avec 
toute la fermeté de vos cœurs aux doctrines et aux 
décisions de l'Église... » Tels sont les conseils que 
VInnominato fait prendre un peu trop au pied de la 
lettre par le cardinal Nina. On ne saurait contester 
ni leur élévation ni leur sagesse. C'est bien là le lan- 
gage d'un Pape. Mais de la théorie à la pratique, il y a 
loin... Ce ne sont pas les seules considérations à faire 
valoir. En confier la rédaction à des laïques! Ne 
s'exposerait-on pas à des dissentiments certains, à des 
indiscrétions inévitables? A des prêtres! VUnità 
Cattolica a fait peu de disciples... La plupart des dio- 
cèses possèdent une Semaine religieuse^ qui donne 
les n':.uvelles de l'ordinaire, l'indication des fêtes, etc. 
D'autres petites publications satisfont à tous les be- 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. iSg 

soins de la piété des fidèles : elles ne le font pas tou- 
jours avec bonheur... Volontiers, dans leurs tendan- 
ces mystiques, elles confondent Pythagore avec saint 
Denis TAréopagite, Plotin avec saint Bernard, Ray- 
mond Lulle avec saint Jean de la Croix, Svedenborg 
avec Thomas à Kempis , Madame de Krudener 
avec sainte Hildegarde ou sainte Thérèse... Elles s'a- 
dressent à un public spécial : curés, religieuses, 
femmes adonnées aux exercices du culte... Le grand 
public, dans lequel Léon XIII a la noble ambition de 
faire pénétrer le respect de la Religion, ne peut être 
abordé que par la politique. Or, il y a ceci de remar- 
quable dans la génération actuelle, notamment en 
France, c'est que le style que l'on appelle clérical a 
le privilège d'horripiler le lecteur. Les plus grosses 
utppies démocratiques ne le font point broncher : 
mais lui parler de Dieu, des saints, (^es sacrements, 
des prêtres, sous prétexte des affaires publiques, le 
met hors de lui. Il n'y a guère que M. Louis Veuillot 
qui, par son originalité et sa variété, par son ironie 
et son audace, ait pu se permettre cette licence, 
comme pour narguer la foule scandalisée de voir le 
a Suisse de l'Église » tenir une plume ! Comment faut- 
il apprécier son influence?... Toujours est-il qu'elle 
a été grande, non seulement parmi le clergé, dont il 
a été le héraut ou plutôt le guide pendant vingt ans, 
mais parmi les laïques qui subissaient la fascination 
ou la terreur de sa puissante éloquence. Comme le 
silence de ce formidable athlète est pénible pour les 
amis du droit et de la liberté ! Comme il flagellerait 



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140 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

les épaules des march^ds qui profanent le temple ! 
Comme il ramènerait à Phumilité de leur bassesse 
les aventuriers qui se sont emparés du gouvernement 
de la plus noble nation de l'univers, pour la mettre 
au pillage ! Ah ! ne dites pas que le langage académi* 
que a des charmes plus vainqueurs ! Ce n'est pas lui 
qui peut porter les grands coups qu'il faudrait. Ja- 
mais Luther n'aurait scindé la Chrétienté, s'il avait 
eu l'atticisme et la douceur de Fénelon. Mais il est 
vrai que le génie est nécessaire à ces batailleurs qui, 
en frappant d'estoc et de taille, atteignent au sublime. . . 
Aussi, voyez avec quel soin les évêques ont évité cet 
écueil, dans leurs protestations contre l'article 7 et 
les décrets du 29 mars! Leurs lettres à M. le Prési- 
dent de la République paraissent écrites par des 
magistrats,par des hommes d'État.C'est pourquoi elles 
ont produit une profonde impression, même sur les 
partisans de ces décrets et de cet article. Des hommes 
qui ne sont pas habitués à se rencontrer avec les évê- 
ques sur le terrain de la politique, ne craignent pas 
maintenant de faire campagne avec eux... 

Les questions religieuses se compliquent partout 
de questions politiques. Les journaux qui veulent 
bien prendre la défense de la Religion, appartiennent 
à un parti : de sorte qu'ils ont à servir Tune et Tautre 
à la fois. Le fait est particulièrement exact pour la 
Belgique, à propos de laquelle le Secrétaire d'État se 
serait mis si fort en colère. Or, si l'on ne peut sup- 
porter, sans indignation , sans éclat, la lecture d'un 
journal, parce qu'il ne garde pas toujours son sang- 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 141 

froid, comment serait-on soi-même capable d'écrire, 
trois cent soixante-cinq jours consécutifs, tour à tour 
sur les questions politiques et sur les questions reli- 
gieuses, sans manquer jamais au devoir de la charité ? 
D'ailleurs, il peut être nécessaire de ne pas accepter 
ftegmatiquement tous les incidents du combat : il n'y 
a que les condottieri qui fassent métier de se battre 
sans enthousiasme. Ce qui est très vrai , c'est que le 
meilleur moyen , pour les journaux , de défendre 
l'Église , c'est d'en parler avec la discrétion la plus 
scrupuleuse. Le public ne les achète point pour y lire 
des oraisons, pour y chercher des exercices de piété. 
Les lettrés eux-mêmes,qui prennent plaisir à entretenir 
un commerce avec saint François de Sales ou sainte 
Thérèse, entrent en fureur, lorsque la feuille à la- 
quelle ils sont abonnés, leur apporte, entre des nou- 
velles du Parlement et des échos du monde, une ho- 
mélie enflammée. Le cercle de ces publications se 
restreint peu à peu aux seuls prêtres, aux seuls dé- 
vots : elles cessent bientôt d'exercer leur action sur 
les masses. C'est-à-dire qu'elles ont le privilège de se 
les aliéner : car la calomnie, exploitant leurs ten- 
dances, les accuse de vouloir rétablir les billets de 
confession, la dîme, l'inquisition, etc. Balivernes 
qui ne laissent pas d'en imposer à beaucoup de naïfs. 
L'expérience démontre que ce sont les journaux 
s'occupant le moins possible de l'Église, qui sont en 
mesure de lui rendre les services les plus efficaces, 
dans les circonstances où elle se trouve en péril. 
Quels sont les journaux dont l'opposition aux dé- 

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142 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

crets du 29 mars produit le plus d'effet sur Topinion? 
Ce sont ceux qui gravitent autour de MM. Dufaure 
et Jules Simon, dont rintervention a fait rejeter Tar- 
ticle 7. Or, ni M. Jules Simon ni M. Dufaure ne 
sauraient passer pour de fervents amis du Vatican. 

Un journal, qu'une plaidoirie de M. Jules Favre a 
rendu célèbre, le Rosier de Marie^ avait prié un 
écrivain romain d'être son correspondant : celui-ci, 
homme d'esprit, crut devoir soumettre ses scrupules à 
Pie IX. « Votre Sainteté sait que je suis obligé d'avoir 
des ménagements pour Mgr Pillon de Thury. Mais 
son Rosier de Marie est un peu trop fait pour les 
bonnes femmes qui aiment les histoires de l'autre 
monde... Je n'accepterai que si Votre Sainteté me 
le permet. » — « Eh bien! je vous l'ordonne. Et si le 
Siècle vous fait pareille proposition, je vous ferai 
même réponse. La vérité que vous direz là, portera 
plus de fruits qu'ailleurs... » Le Siècle était alors le 
grand mangeur de prêtres. Pie IX a défini , dans ce 
mot plein de hardiesse et d'humour, le concours de la 
presse. 

Il règne beaucoup de préjugés contre les journa- 
listes. L'importance de la place qu'ils occupent dans 
la société contemporaine, leur fait une foule d'en- 
vieux, de calomniateurs... Volontiers, on les tient 
pour des gens parlant à tort et à travers de omni re 
scibilî et même de quibusdam aliis. Volontiers aussi, 
on traite assez légèrement leur désintéressement, leur 
indépendance... Juge-t-on de l'Eglise par les mauvais 
prêtres ; de l'armée, par les soudards ; de la magis^ 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. ^3 

trature, par les légistes véreux ; de l'agriculture, par 
les maquignons; du commerce, par les marchands à 
faux poids? Autour de chaque carrière, se trouvent 
des parasites qui y jettent une ombre fâcheuse. En 
réalité, peu de professions comptent plus d'hommes 
généreux, chevaleresques..» Qu'ils soient nerveux, 
susceptibles !... Mais il ne faut pas voir seulement les 
défauts. Est-il une meilleure école'des affaires publi- 
ques ? On s'y habitue à regarder les choses de haut, à 
traiter les questions les plus diverses, à scruter les 
mobiles des actions humaines. Cela sous le contrôle 
de ses confrères, souvent intéressés à la contradiction! 
Et les polémiques ont lieu au grand jour ! Faites le 
dénombrement de la presse parisienne ; n'y rencon- 
trerez-vous pas , dans les nuances les plus opposées, 
des hommes, honorables, distingués, actifs, qui pour- 
raient brillamment et utilement remplir les postes les 
plus élevés? Il ne dépend que du Saint-Siège de se 
mettre en communication avec eux, par la personne 
des nonces et des évêques. On échange des idées, on 
dissipe des préventions, on contracte une estime réci- 
proque. Mais la plupart des évêques et des nonces ne 
sont pas loin de s'imaginer que les journalistes man- 
gent les petits enfants... Ceux-ci supposent^ de leur 
côté, que l'on ne pénètre dans le palais de ces princes 
ecclésiastiques que par la porte du confessionnal. De là 
des malentendus, de l'hostilité. Il faut dire qu'il est 
notoire que des écrivains qui ont usé leur plume au 
service du Saint-Siège, n'en ont jamais reçu une pa- 
role de remerciement... Peut-être serait-il bon de 



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144 LÉON XUI ET LE VATICAN. 

laisser à Dieu tout le plaisir de leur témoigner sa sa- 
tisiajtion dans l'autre monde, en oubliant un peu 
moins les exigences de celui-ci !... U Univers y le 
Monde, la Défense^ et autres journaux spécialement 
religieux, sont très intéressants : mais leur public est 
d'avance acquis à TÉglise. Ce n'est pas à dire que 
leur talent et leur courage ne méritent pas de la re- 
connaissance ! Au point de vue de l'action sur la so- 
ciété par la presse, ils ne suffisent point. C'est dans ces 
masses qui nourrissent de l'ignorance ou de la malveil- 
lance contre l'Église, qu'il faut absolument pénétrer, 
avec toutes les précautions possibles. Le Siècle n'est 
pas un plus mauvais canal que le Rosier de Marie. 
Et il n^y a pas de porte fermée, au dire de PÉvangile : 
a Frappez , et l'on vous ouvrira ! » Le tout est de 
prendre les hommes par leur côté sensible : la raison, 
la générosité, la vanité, l'intérêt. Toutes les affaires 
humaines se traitent ainsi. Pourquoi le Saint-Siège 
ne montrerait-il pas aux journalistes la même bien- 
veillance qu'aux diplomates ou aux législateurs ? 
Est-ce parce que les législateurs et les diplomates sont 
faits et défaits par les journalistes?... Les journaux 
sont les châteaux-forts d'où l'on attaque et d'où l'on 
défend les personnes, les gouvernements, la Religion, 
la société. La plume a remplacé l'épée. Les barons 
bardés de fer sont devenus les écrivains au jour le 
jour. Nous ne prétendons pas que le monde y ait 
gagné. Assurément la plante humaine est moins 
vigoureuse. Mais, c'est un fait... Un article plus 
ou moins favorable à l'Église paraît dans la Revue 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 145 

des Deux-Mondes^ au Journal des Débats, au Temps^ 
— et combien M. Granier de MontferrieretM. Erdan 
ont glissé d'intentions religieuses dans leurs corres- 
pondances d'Italie à ces deux journaux ! — il produit 
beaucoup d'effet, parce qu'on ne l'y attendait pas. 
L'Italie publie quelquefois, à vingt-quatre heures 
d'intervalle, des nouvelles contradictoires, la seconde 
rectifiant la première dans un sens sympathique à 
Léon XIII : il n'est pas possible qu'un bon procédé 
n'ait pas passé par là, peut-être à l'insu de l'Italie. 
Est-ce que le lecteur hostile ou indifférent n'en doit 
pas être plus frappé que des hommages obligés de 
la Voce délia Verità, de l'Osservatore Romano ou de 
VAurora ? Ce n*est pas les convertis qu'il faut prêcher ! 
La plus large part de la sollicitude doit être accordée 

aux incroyants 

Pourquoi donc les nonces et les évêques ne se met- 
traient-ils pas en communication avec les journalistes ? 
Pourquoi ne signaleraient-ils pas au Saint-Siège les 
travaux qui se publient sur les rapports de PÉglise 
avec rÉtat, sur Rome et Tltalie, etc. ?... Quel mal y 
aurait-il à ce que les journalistes reçussent signe de 
vie des évêques et des nonces, lorsqu'ils ont rendu un 
service au Saint-Siège? Et de quelle dérogation se 
rendrait coupable la Curie romaine en leur faisant 
parvenir un témoignage de sa reconnaissance ? Cela 
n'arrîve-t-il pas tous les jours pour les petits jeunes 
gens des châteaux, des ministères, des ambassades, 
absolument dépourvus de mérite?... Est-ce qu'une 
parole aimable, un portrait avec autographe, un bref 



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146 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

de satisfaction, un brevet d'Ordre de chevalerie, un 
titre de noblesse, ne seraient pas bien mieux placés là? 
Est-ce que le Vatican n'en retirerait pas plus d'avanta- 
ges ? Il faudrait ne pas connaître la nature humaine 
pour douter des merveilleux résultats de ces attentions 
qui ne coûteraient rien. Quant au « fonds des reptiles », 
dont parlait avec un si juste mépris M. de Bismarck, 
peut-être est-il indispensable en Allemagne, où il règne 
un gros appétit. Mais qui pourrait prétendre sans rire 
que les gouvernements ou les financiers stipendient 
les articles de tant de journalistes parisiens de tous les 
partis, dont le désintéressement est aussi éclatant que 
la lumière du jour? Les représentants du Vatican 
oseront-ils surmonter des préjugés si fortement enra- 
cinés?... Et Léon XIII pourra-t-il, mieux que Pie IX, 
se servir de la presse?... Il he faudrait pas se borner à 
faire aux écrivains politiques Thonneur de s'aperce- 
voir qu'ils existent, il faudrait encore favoriser par les 
moyens qu'indiqueraient les circonstances, la presse à 
bon marché. En Italie, le journal à un sou, se ven- 
dant d'un bouta l'autre de la Péninsule, estinconnu : 
le régionalisme s'y oppose. Mais en France et en Es- 
pagne, pour ne parler que des pays catholiques, elle 
a une grande influence. Le Petit Journal « tire » à un« 
demi-million d'exemplaires. La Correspondencia de 
Espaha est également très répandue. La Correspon* 
dencia de Espana se vend de Saint-Sébastien à Car- 
thagène et de Gérone à Cadix : de même, le Petit 
Journal va de Nice à Boulogne et de Bayonne à 
Dunkerque. On les voit entre les mains de tous les 

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LÉON XIII ET LE VATICAN- 147 

gens du peuple d'Espagne et de France, qui savent 
lire. La presse à bon marché ne fait pas une bien re- 
doutable concurrence au journal à deux et à trois 
sous : la preuve en est que tous les journaux voient 
monter leur tirage, bien que leur nombre s'accroisse 
sans cesse. Le paysan, l'ouvrier, l'employé, sacrifient 
volontiers cinq centimes à ce pain de l'âme, où l'on 
rencontre plus souvent de la pierre en poudre 
(comme cela s'est vu, dans l'hiver de 1880, chez plu- 
sieurs boulangers de la Lombardie) que du pur fro- 
ment : mais il n'y mettrait pas davantage. Croit-on 
qu'il s'empoisonne de parti pris ? Il demande le Soleil, 
aussi bien que la Lanterne : et si la Lanterne dispa- 
raissait, le Soleil y trouverait son profit. On a tait 
cette statistique. Il y a des journaux conservatetirs à 
un sou : les uns de Paris, qui se répandent par tout 
le territoire, comme le Soleil, le Petit Moniteur^ la 
Petite Presse; les autres de telle ville important© de 
province, qui vont dans un rayon plus ou moins 
étendu, comme le Nouvelliste de Lyon, le Citoyen 
de Marseille. Tous obtiennent un succès qui montre 
que la lutte avec \di Lanterne, V Égalité, \e Prolétaire, 
la Marseillaise, le Petit Lyonnais, etc., dont les idées 
irréligieuses font le plus grand mal à l'Église, est 
chose facile. Le Saint-Siège pourrait encourager, par 
les nombreux moyens qui lui appartiennent, la créa- 
tion et le développement de ces petits journaux, que 
l'employé, l'ouvrier, le paysan, achèteront, bien que 
conservateurs, s'ils sont ponctuellement informés, s'ils 
sont promptement distribués, en un mot si l'on a la 

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148 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

• 

faculté de se les procurer comme les autres. Mais il 
est essentiel de n'y pas parler à tout propos de la 
Religion. Le Soleil et le Petit Moniteur auraient peu 
de peine à devenir des modèles du genre. Ils prennent 
la défense de la Religion, lorsque cela est nécessaire, 
soit que le gouvernement ne la protège point dans 
ses ministres et dans son culte, soit que des projets 
de loi viennent menacer sa liberté d'enseignement et 
de propagande : de la sorte ils ne fatiguent point le 
lecteur et ils gardent tout leur crédit. Il s'est établi 
un peu partout des Comités catholiques. Ne feraient- 
ils pas un excellent emploi des fonds dont ils dis- 
posent, soit en subventionnant les propriétaires des 
journaux conservateurs à un sou déjà existants, afin 
de donner plus d'extension à leur entreprise, soit en 
créant des journaux similaires dans les provinces qui 
en manquent?... 

Il est une autre sorte de publicité que le Saint- 
Siège ne saurait négliger. La télégraphie a introduit 
dans la presse un élément d'une puissance extraor- 
dinaire. Les dépêches, avec leur forme sybilline, avec 
leur ton affirmatif, s'imposent à la crédulité. Volon- 
tiers aussi Ton s'imagine qu'elles émanent nécessaire- 
ment de sources absolument sûres. Faîtes-vous ob- 
server qu'elles pourraient bien être une manœuvre 
politique ou une manœuvre financière?... On vous 
prend pour un esprit mal fait. Or, il est impossible 
de savoir qui est-ce qui communique à V Agence Ste^ 
fanif kï Agence HavaSy kï Agence Mac-Lean, etc., 
les dépêches qu'elles transmettent à la presse. Vien- 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 149 

nent-cUes du Vatican ou du Quirinal? Elles se dé- 
mentent, elles se contredisent, comme au hasard. 
Bref, il n'y a guère que le service télégraphique privé 
daV Univers Ci de la Défense^ qui mérite confiance, 
parce que leurs correspondants sont particulière- 
ment bien renseignés : mais la Défense et V Univers 
ne sortent pas d'un certain cercle. Ne serait-il pas de 
la plus haute utilité que le Saint-Siège eût uae télé- 
graphie à lui ? On saurait que tout ce qui en sortirait 
serait authentique. Qu'il n'annonçât pa3 urbi et 
orbi ses desseins ! Ainsi le veut la prudence. Mais il 
annoncerait les faits ou les projets qu'il croirait de- 
voir livrer à la publicité. Ce service télégraphique 
serait fait à tous les journaux, sans acception de lan- 
gue, sans acception d'opinion : chacun y prendrait 
ce qui lui conviendrait. Et comme la Papauté joue 
un très grand rôle dans le monde, qu'on le veuille 
ou qu'on ne le veuille pas, force serait bien à tous 
d'en placer les nouvelles les plus importantes sous les 
yeux de leurs lecteurs. De cette manière, la malignité 
ne pourrait plus faire courir toute espèce de bruits, 
qu'il est ensuite difficile de dissiper. Puis, en lisant 
constamment des informations, qu'on pourrait ren- 
dre extrêmement intéressantes, sur la Cour de Rome, 
où il croit volontiers que l'on ne fait que dire la messe 
et chanter les vêpres, le public se familiariserait un peu 
avec les questions qui intéressent l'Église et l'État, et 
avec les personnages qui dirigent cette sublime insti- 
tution 

Car l'on ne saurait s'imaginer dans quelle igno- 



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i5o LÉON XIII ET LE VATICAN. 

rance de toutes ces choses se trouve le public!... 
Interrogez un commerçant, même riche, même in- 
telligent, de Paris. Il sait que le Pape est vêtu d^une 
soutane blanche : il a vu son portrait à quelque 
vitrine du boulevard. Peut-être a-t-il entendu dire 
que les cardinaux portaient un costume rouge : mais 
il ne l'affirmerait point. En revanche, il sait de science 
certaine que les cardinaux se promènent bras dessus 
bras dessous avec leurs maîtresses dans les rues de 
Rome ; qu'ils exercent une tyrannie impitoyable sur 
le Pape; que si Pun d'eux cesse un instant de braquer 
un regard inquisiteur et féroce sur le Saint-Père, il 
reçoit aussitôt des- Jésuites l'ordre de boire la cigûe. 
Rien n'est risible comme les fables accréditées chez 
une foule d'honnêtes gens, qui rougiraient jusqu'au 
blanc des yeux s^ils pouvaient toucher du doigt la 
vérité!... 




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lEXJx qui pressent le plus Léon XIII de se 
réconcilier avec Humbert I" seraient les 
plus ardents, si Tévénement pouvait se 
produire, à s'écrier avec de beaux accents : 
'« Français, Espagnols, Autrichiens, Allemands, An- 
glais, Américains, Africains, Asiatiques, Océaniens, 
'votre patriotisme ne se révolte-t-il point de recevoir 
la loi d'un Pape qui se reconnaît le vassal d'un roi ? 
La Papauté est sortie de l'esprit du Christ, puisque 
ie caractère essentiel du Catholicisme réside dans 
•l'indépendance absolue de son chef. » En effet, il y 
aurait lieu de se demander ce que serait devenue 
l'Église : car cette réconciliation n'impliquerait-elle 
pas cette vassalité?... Beaucoup de bons catholiques^ 
beaucoup de bons Français, induits en erreur par la 
a politique des nationalités », qui, sous prétexte de 
réunir les provinces de même langue, a fait l'Unité 
italienne, par conséquent a supprimé le pouvoir tem- 
porel, beaucoup de bons Français, beaucoup de bons 
catholiques, sont convaincus que leur pays possède 
un élément, d^ plus de grandeur et de liberté, et que 



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i52 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

leur Religion s^est épurée en se détachant des scories 
des affaires terrestes. En quoi la France se trouve-t-elle 
plus grande, parce que le royaume d'Italie et Pem- 
pire d'Allemagne se dressent sur ses frontières ? En 
quoi les peuples agglomérés dans ces centralisations 
excessives sont-ils plus libres? Maintenant qu'ils font 
partie de puisants Etats qui ne peuvent se désinté- 
resser des questions internationales, n'ont-ils pas à 
supporter plus durement et l'impôt d'argent et l'impôt 
du sang? Est-ce que ces petites principautés, qui 
séparaient les royaumes et les empires, ne contri- 
buaient pas à diminuer les causes de guerre, en te- 
nant un peu éloignés tous ces rivaux terribles, au- 
jourd'hui toujours prêts à se jeter les uns sur les 
autres ? Et la Religion se trouve-t-elle véritablement 
affranchie des affaires terrestres? Est-ce que le Do- 
maine de Saint- Pierre était le seul lien qui la rat- 
tachât au monde?... Ils ne manqueraient pas alors 
de reconnaître les funestes conséquences de ce « prin- 
cipe des nationalités »,• sous les apparences géné- 
reuses duquel les ennemis du Catholicisme s'étaient 
emparé de l'esprit de Napoléon III. Ils les verraient, 
ces ennemis du Catholicisme, démasquant audacieu- 
sement eux-mêmes le but qu'ils avaient traîtreuse- 
,ment dissimulé. L'Unité italienne a été faite par 
Napoléon III, mais à leur instigation, pour livrer le 
Saint-Siège à l'Italie, afin que le Saint-Siège fût forcé, 
après des résistances plus ou moins longues, à se 
mettre au service de l'Italie, de manière que la Pa- 
pauté, sortant de l'esprit du Christ, ne présentât plus 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. i53 

qu'un chef dépendant, que la Catholicité refuserait 
d'accepter. Combien cruels seraient leurs regrets!... 
Car ils considèrent comme un devoir patriotique de 
trouver admirable l'Unité italienne, qui cache un si 
profond et si noir dessein, et comme un dogme reli- 
gieux de juger séraphique la suppression du pouvoir 
temporel, qui contient en germe la destruction de 
rÉglise. Nous avons expliqué, dans la Préface au 
Conclave et dans les Notes sur Rome et l'Italie, 
comment la chose arriverait, si la Providence lui 
laissait un libre cours : nous ne recommencerons pas 
cette démonstration, qu'avec un peu de réflexion 
chacun pourra faire... 

Il n'y a pas d'accord possible entre le Vatican et le 
Quirinal :... d'abord parce qu'avant et après so*n élec- 
tion, Léon XIII a juré solennellement sur l'Évangile, 
en présence du Sacré-Collège, conformément aux 
constitutions et aux canons, qu'il n'abdiquerait point 
les droits du Saint-Siège au Domaine de Saint- Pierre ; 
ensuite parce que Humbert I*' ne possède point l'au- 
torité qu'il faudrait pour lui restituer ses États. 
Est-il seulement permis de poser l'hypothèse où un 
Pape manquerait à ses serments? Ce jour-là, la 
bonne foi semblerait bannie de la terre... Léon XIII 
qui, dans ses mandements épiscopaux,a dévoilé, 
avec une sagacité si parfaite, les conséquences fu- 
nestes pour rÉglise et pour la Civilisation qu'entraî- 
nerait dans un prochain avenir la suppression du 
pouvoir temporel, Léon XIII ne saurait faillir à son 
devoir. D'ailleurs, dans l'allocution qu'il a adressée au 



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i54 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Sacré-Collège, à Toccasion de son couronnement, 
il a renouvelé , en termes exprès , cette déclaration : 
... Apostolica Sedes, sua pervim temporali domina- 
tione spoliata, eo adducta est utpleno, liber o, nulli- 
que obnoxio suae potestatis usu perfruï omnino non 
passif,,. Illud imprimis solemniter coram vobis pro- 
fitemur, nihil unquam Nobis in hoc apostolicae servi- 
tutis officio antiquius fore^ quant divina adjuvante 
gratiay eo curas omnes intendere, ut catholicae fidei 
depositum sanctae servemus , jura ac rationes Ec- 
clesiae et Apostolicae Sedis custodiamus,,. Et dans 
TEncyclique Incrustabiliy qui annonçait au monde 
quels remèdes il se proposait, en prenant le gouver- 
nement de r Église, d'appliquer aux « plaies de la 
société » actuelle, il s'exprimait encore avec plus de 
force : ... Quapropter ut in primis, eo quo possumus 
modo, jura libertatemque hujus Sanctae Sedis adse- 
ramus, contendere nunquam desinemus.ut auctoritati 
Nostrae suum constet obsequium, ut obstacula amo- 
' veantur, quae plenam ministerii Nostri pbtestatisque 
liber tatem impediunt, atque in eam rerum condi- 
tionem restituamur, in qua divinae sapientiae consi- 
Hum Romanos Antistites jampridem collocaverat. Ad 
hanc vero restitutionem postulandam movemur, non 
ambitionis studio aut dominationis cupiditate,,., sed 
non solum ex eo quod principatus hic ad plenam li^ 
bertatem spiritualis potestatis tuendam conservan'^ 
damque est necessarius,,., sed etiam quod explora^ 
tissimum est, cum de temporali Principatii Sedis 
Apostolicae agitur , publici etiam boni et salutis 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. i55 

totius numanae societatis causant agitari.,, Simul 
autem ad Principes et supremos populorum Modéra-- 
tores voces Nostras convertimus eosque per nomen 
augustum Summi Dei etiam atque etiam obtestamur^ 
ne oblatam sibi tam necessario tempore opem Ec- 
clesiae répudient, atque uti consentientibus studiis 
circa hune fontem auctoritatis et salutis amice 

coeant Dans plusieurs autres circonstances, 

Léon XIII a protesté contre la dépendance où le 
Quirinal tient le Vatican. De sorte qu'on ne saurait 
arguer d'ignorance. Mais Léon XIII n'eût-il que ce 
studium ambitioniSj dont il se défend d'un mot plein 
d'une apostolique majesté, qu'il ne renoncerait pas au 
pouvoir temporel. Pourquoi se condamner à n'être 
que sujet, lorsqu'on peut être souverain? Rencon- 
trera-t-on jamais un Pape qui ait la faiblesse de 
s'abaisser à ce vasselage, à cette sujétion, eût-il, contre 
toute vraisemblance, manifesté, avant de ceindre la 
tiare, les sentiments de M. de Bismarck, de M.Glad- 
stone, de M. Gambetta ou de Garibaldi ?... Mais 
nous ne nous occupons ici que de Léon XIII. 

Un ministre plénipotentiaire formulait en quatre 
mots son avis sur la politique que Léon XIII obser- 
verait vis-à-vis de Humbert I" : « Ni concession, ni 
provocation ». Le fait est que jusqu'à présent il n'a 
pas reçu de démenti : les choses sont bien ce qu'il 
avait dit. En y regardant de près. Pie IX n'observait 
pas une autre politique vis-à-vis de Victor-Emma- 
nuel IL A la vérité, il fulminait, chaque jour, avec 
l'abondance propre à son tempérament oratoire, 

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i56 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

contre le Roi, contre. la Monarchie, contre TUnité 
italienne, contre TEurope : mais il ne faisait ni ne 
conseillait aucun acte de nature à renverser ou à in- 
quiéter le nouvel état de choses. Le cardinal Sforza 
s'était vu obligé de lui faire violence pour presser les 
catholiques de prendre part aux élections munici- 
pales qui ont créé tant d'embarras aux nouveaux 
maîtres de Pltalie, jusque dans les plus grandes 
villes : Gênes, Turin, Naples, etc.. Lorsque Victor- 
Emmanuel II tomba frappé de la foudroyante mala- 
die qui Ta emporté le 9 janvier 1878, Pie IX ne 
craignit pas de lui prodiguer de tels témoignages 
d'affection que le monde entier en fut surpris. 
L'avant- veille, Pie IX avait été averti de l'état déses- 
péré de Victor-Emmanuel II, que la famille royale 
cachait avec soin. Il y a cette différence-ci entre le 
Vatican et le Quirinal. Au Vatican, on n'ignore rien 
du Quirinal, et l'on ne trahit jamais les confidences 
reçues : ce qui est le plus sûr moyen d'être bien in- 
formé. Au Quirinal, on ne connaît guère que les 
faits de l'antichambre du Vatican, et on les livre à la 
presse qui les commente et les altère. Le Quirinal 
paye des espions. Le Vatican reçoit gratuitement des 
avis. Aussitôt le Pape fit appeler le curé des palais 
apostoliques, Mgr Marinelli, évêque de Porphyre. — 
« Prenez une voiture , Monseigneur, et allez au 
Quirinal. Vous vous présenterez de ma part et en 
mon nom, et vous demanderez à parler au roi Victor- 
Emmanuel. Je vous donne plein pouvoir de le rele- 
ver de toutes les censures. » — Le prélat parut un 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. iSy 

moment interdit, et le Pape crut devoir lui répéter 
son ordre. Bientôt, Mgr Marfnelli revînt. On Tavait 
écohduit. Les ministres, les aides de camp, les mé- 
decins, étaient là. Impossible d^aborder le Roi. 
Pie IX eut un mouvement d'indignation et de ten- 
dresse sublime. — « Ah ! les malheureux ! Ils vou- 
draient arrêter le pardon de Dieu ! Et ce pauvre Roi 
coupable n'est pas plus libre sur son lit de mort que 
sur le trône. Eh bien ! si je regrette de ne pouvoir 
traverser les rues de ma ville de Rome, c'est à citte 
heure. Je voudrais avoir la force de me lever. J'irais, 
moi, au Quirinal, et il faudrait bien qu'on me laksât 
entrer. » — L'âme du vieux Pontife était toute dans 
ce mouvement de charité apostolique. Mais Pie IX. 
comprit que toute démarche directe était désormais 
inutile. Les médecins , les aides de camp, les minis-. 
très, devaient redouter qu'un envoyé du Saint-Siège 
obtînt du Roi une rétractation écrite qui aurait pro- 
duit un effet redoutable. ïl n'y avait plus qu'à 
attendre que cet entourage officiel, permît, au cha- 
noine Anzino, chapelain du Roi, d'administrer les- 
derniers sacrements au royal mourant, lorsque cette 
cérémonie ne contrarierait plus les calculs de la po- 
litique... Pie IX aimait Victor-Emmanuel II. Leur 
cœur n'avait-il pas battu pour la même cause?... Le 
Pontife compatissait à ce naturel d'Italien, charnel et 
dévot, qui invoquait trois fois par jour saint André 
d'Avellino,et qui ne restait pas en retard avec la plus 
fameuse des déesses de l'Antiquité. Le monarque 
signait-il les décrets d'expulsion des Jésuites, de sup- 

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i58 LÉON Xlir ET LE VATICAN. 

pression dès Ordres religieux, de conversion des 
biens ecclésiastiques , d^obligation des clercs au ser- 
vice militaire, le Pape les réprouvait hautement : mais 
aussitôt Victor-Emmanuel lui écrivait des lettres 
suppliantes, se disait contraint, faisait des mea culpa^ 
et promettait d'atténuer Teffet de ces mesures. Pie IX 
rappelait ironiquement : // battipetto! celui qui se 
frappe la poitrine. Mais il ajoutait : « ... Et celui qui 
viendra après lui sera pire !... » Léon XIII a montré 
plus de circonspection, lorsque Humbert P' faillit 
être victime du poignard de Passanante : Mgr San 
Felice, archevêque de Naples, a simplement été in- 
vité à lui exprimer Thorreur que lui inspirait cet 
attentat. Léon XIII autorise les évêques à demander 
Vèxequatur : mais Pie IX n'avait-il pas pris Pinitia- 
tive de cette formalité nécessaire? En somme, il n'y a 
entre eux qu'une différence de caractère : l'un se ré- 
pandait en paroles, l'autre se tient sur la réserve. Les 
deux Pontifes ont la même pensée : celui-ci attend, > 
comme celui-là attendait. Seulement, Pie IX, avec 
son apparence d'action, suscitait un immense inou^ 
vement de popularité; tandis que Léon XIII, avec' 
son apparence d'inaction, ne fait naître que la curio- 
sité ou la méfiance. L'Italie ne le connaît guère,' 
comme d'ailleurs le reste du monde, que par des por- 
traits qui ne sont que des caricatures, que par des 
publications qui n'ont sans doute pas voulu montrer 
sa physionomie. Mais les Italiens ne manquent ni de • 
perspicacité ni de justice : ils professent une très 
haute estime pour lui... « C'est Fabius! » disent-ils. 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. iSç, 

Ils sont convaincus qu'il médite quelque profond et 
machiavélique dessein : et ils salueraient avec une 
certaine compassion sa dépouille, s'il mourait avant 
d'avoir essayé de le mettre à exécution... Autant on 
était sûr que Pie IX ne ferait rien, ne fût-ce qu'à 
cause de son grand âge ; autant on est sûr que 
Léon XIII fera beaucoup,*ne fût-ce que pour que son 
Pontificat ne soit pas le reflet affaibli du Pontificat de 
son prédécesseur. Car ses œuvres d'enseignement et 
de charité sont en quelque sorte la monnaie quoti- 
dienne de l'Église... La réédition des traités de saint 
Thomas et la fondation d'une Académie thomiste, qui 
n'ont pas encore formé des disciples de génie, ne 
suffiraient certainement point à illustrer un règne... 
Le petit groupe de politiques clairvoyants qui sur- 
vit au Quirinal, a parfaitement compris que Léon XIII 
ne voulait pas se heurter aux faits accomplis, froisser 
la susceptibilité des Puissances, entreprendre une 
lutte inopportune : mais aucun ne se fait illusion sur 
son désir et sa volonté de profiter de l'occasion. Reste 
à savoir ce que Léon XIII entendra par : « L'occa- 
sion!... » 



Le Saint-Siège considère le pouvoir téniporel 
comme faisant partie inhérente de la constitution de 
l'Église, depuis les origines mêmes du Christianisme. 
« Ce qu'il y a de véritablement étonnant, a écrit 
M. Joseph de Maistre, c'est de voir les Papes devenir 
souverains sans s'en apercevoir... Une loi invisible 
élevait le siège de Rome, et l'on peut dire que le chef 
de l'Église universelle naquit souverain. De Pécha- 

6* 

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i6o LÉON XIII ET LE VATICAN. 

faud des martyrs, il monta sur un trône qu'on n'a- 
percevait pas d'abord, mais qui se consolidait insen- 
siblement... et qui s'annonçait dès son premier âge 
par je ne sais quelle atmosphère de grandeur, qui 
l'environnait, sans aucune cause humaine assigna- 
ble... » Le cardinal Bartolini a savamment démontré, 
dans son récent ouvrage sur le Pape Zacharie, qu'il 
n'est pas exact que, dans les premiers siècles, où le 
pouvoir temporel n'était qu'en voie de formation, la 
condition de l'Église, au point de vue de sa mission 
spirituelle, fût aussi satisfaisante que le prétendent 
les historiens hostiles; que le Pape était exposé à 
toutes les violences du pouvoir civil, — les exemples 
n'en manquent point; que, tout en reconnaissant les 
dangers de cette situation, les Papes ne furent ni am- 
bitieux ni usurpateurs;. qu'ils s'efforcèrent de main- 
tenir l'intégrité des possessions impériales en Italie, 
aussi longtemps que cela fut en leur pouvoir ; qu'au 
contraire les Empereurs firent leur possible pour in- 
disposer contre eux les populations italiennes, en les 
livrant sans défense aux barbares, en les accablant 
d'impôts onéreux, en cherchant à les entraîner dans 
l'hérésie ; que les Papes furent forcés par les peuples 
d'Italie d'accepter ce pouvoir temporel qui devait 
être la sauvegarde de l'indépendance spirituelle des 
Pontifes romains; que le caractère sacré et inviolable 
du domaine accordé au Saint-Siège est une consé- 
quence de la formule même suivant laquelle ces dona- 
tions eurent lieu , car c'est à l'Apôtre Pierre, repré- 
sentant de Jésus-Christ et chef de la dynastie des 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. i6i 

Papes, que ces territoires ont été donnés, ce qui fait 
que Rome et ses dépendances sont vénérées depuis 
des siècles, comme une Terre-Sainte au milieu de 
l'Europe. ... Le cardinal Bartolini rappelle le très 
étrange phénomène qui s'est produit après la transla- 
tion de la capitale de l'Empire romain à Bysance. 
Translation qui était un aveu de la grande puissance 
exercée déjà par les Papes ! Les populations de l'Exar- 
chat, menacées par les barbares, invoquent l'appui 
non pas de l'Empereur, mais du Pontife romain : 
elles ne voient de salut que dans la Papauté, et la Pa- 
pauté se trouve placée, par une sorte de plébiscite, à 
la tête des peuples d'Italie, pour les protéger et les 
sauver. Aussi ce n'est pas seulement le Pape Léon I" 
qui arrête Attila et apaise Genséric, en méritant deux 
fois le titre de libérateur de la Patrie ! C'est le Pape . 
saint Symmaque qui rachète les prisonniers des 
Goths à Milan et en Ligurie, après que le Pape saint 
Gélase I" a secouru les habitants de Rome, victimes 
d'une cruelle famine. C'est le Pape saint Grégoire le 
Grand qui arrête Agilulfe, roi des Longobards, aux 
portes de Rome, après avoir vainement supplié l'Em- 
pereur de secourir la Ville- Éternelle :... et Agilulfe 
exige que le traité soit signé par saint Grégoire, afin 
de bien marquer que c'est avec le Pape et non avec 
l'Empereur qu'il a conclu la paix. Le Pape Grégoire II, 
dans ses luttes avec Léon l'Isaurîen, défend, par un 
trait de générosité sans égale, la souveraineté de son 
ennemi. Au risque de s'aliéner Luitprand, roi des 
Lombards, qui venaient de s'emparer de Ravenne, 

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102 LEON XIJI ET IJE VATICAN. 

il écrit au doge de Venise : « Faites en sorte que la 
ville de Ravenne soit rendue à FEmpire et replacée 
sous l'obéissance des illustres empereurs Léon et 
Constantin... » Et Luitprand avait fait don de la ville 
de Sutri au successeur de PApôtre Pierre ! « Voilà, 
fait remarquer ce docte prince ecclésiastique, en 
quoi consiste la prétendue ambition des Pontifes ror 
mains ! » Or, le Saint-Siège est pénétré de l'idée que le 
pouvoir temporel, qui est comme de lui-même sorti 
des catacombes, et qui a traversé tant de péripéties et de 
révolutions jusqu'au troisième quart du xix* siècle, 
sera infailliblement restauré- Quand? Par qui? Gom- 
ment? Ni le Vatican ni la Ville ne se posent 

même cette question. Le premier Romain venu vous 
fera un geste qui veut dire : « Il ne peut pas en être au- 
trement! » C'est le : a C'était écrit ! » du mahométan. 
« N'est-ce pas la vingtième fois peut-être que Rome 
est envahie et occupée? N'a-t-elle pas toujours été dé- 
livrée ? Ne le sera-t-elle pas une vingt et unième fois 
encore?... » Cette confiance engendre à la fois la 
fidélité et la nonchalance. On est trop porté à s'en 
remettre à la Providence qui, suivant le mot du bon 
La Fontaine, « veut qu'on se remue »... 

La « Loi des Garanties », qui détermine les rapports 
de l'Italie avec le Saint-Siège, entretient encore l'il- 
lusion... Cette loi a été faite, en 1871, en dehors d'un 
concours quelconque, soit du Pape, soit des Puissan- 
ces, soit des catholiques, par le Parlement italien : 
ce n'est pas un traité synallagmatique; c'est un acte 
unilatéral, un règlement imposé piir le vainqueur au 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. i63 

vaincu. Les catholiques, les Puissances, le Pape, su- 
bissent et tolèrent le fait : mais la tolérance et la né- 
cessité ne sont ni la sanction, ni Tadhésion. Et quelle 
est réconomie de la a Loi des Garanties » ? Elle ac- 
corde au Pape les honneurs souverains, que jamais 
ni Pie IX ni Léon XIII n'ont réclamés; elle lui assi- 
gne une liste civile de 3, 200,000 lire^ que Léon XIII 
refuse comme Pie IX; elle assure ou plutôt elle' pro- 
met, car le Parlement italien peut défaire ce qu'il a 
fait, la liberté du Conclave ; elle renonce au placet 
et à Vexequatur pour la nomination des évêques, 
tout en se les réservant pour la concession de la 
mense épiscopale, ce qui n'empêche pas la, Couronne 
de faire valoir ses prétentions à Vexequatur et au 
placet, aussi bien pour la nomination que pour la 
mense. Or, qui ne voit qu'en dehors de l'allocation, 
dont pas une obole n'a été touchée, tout le reste pourrait 
subsister sans dispositions expresses et spéciales ? 

N'est-il pas puéril, en effet, de croire que la « Loi 
des Garanties » confère au Pape le caractère de sou- 
veraineté? Ce qui le lui donne, c'est l'histoire et la 
tradition. Ce qui le lui donne, c'est le consentement de 
millions d'hommes : Italiens, Français, Autrichiens, 
Hongrois, Espagnols, Portugais, Belges, Anglais, 
Suisses, Hollandais, Allemands, Russes, Asiatiques, 
Africains, Américains, Océaniens, qui voient en lui 
leur Pasteur suprême. Ce qui le lui donne, c'est la 
France, l'Autriche-Hongrie, l'Espagne, le Portugal, 
la Belgique, la Bavière, les Pays-Bas, Monaco, le 
Brésil, le Chili, la Bolivie, Costa-Rica, le Pérou, le 

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f(4 LÉON Xm ET L£ VATICAN. 

Nicaragua, qui entretiennem des ambassadeurs ou des 
ministres auprès de sa personne. Ce qui le lui donne, 
c^est rAUemagne, TAngleterrc, la Russie, la Tur- 
quie, la Perse, où le Prince a comme une primauté 
religieuse; les Etats-Unis, la Suisse, où TÉtat est 
censé se désintéresser des questions confessionnelles, 
qui, bien que se trouvant vis-à-vis de lui en bérésie 
ou en scbisme, lui envoient, en certaines circon- 
stances, des plénipotentiaires. Ce qui le lui donne, 
enfin, c'est ce quelque chose plus puissant que tout : 
le témoignage universel ! Quel est le tzar, le sultan, 
le padischah, Tempereur, le roi, le calife, le bey, le 
stathouder, le président, le régent, quel est le chef 
d'État qui, dépouillé de ses territoires, conserve cet 
empire moral, ce prestige personnel, qui font que les 
plus puissants potentats accréditent des représen- 
tants auprès de lui , négocient avec lui et , subissant 
sans s'en douter l'opinion du monde civilisé, re- 
lèvent par leur estime comme au-dessus d'eux? Et 
si l'Italie avait la fantaisie de déclarer, sans prendre 
leur avis, qu'il n'y a pas de différence entre le Pape 
et un simple citoyen, cette différence qui est réelle, 
puisqu'il n'y a pas de citoyen dans la condition du 
Pape, serait-elle effacée ?... Elle deviendrait plus 
éclatante et plus exceptionnelle... On a beau dire : 
« Lorsque le Pape sera soumis au droit commun, on 
l'appellerait en justice s'il transgressait quelque 
prescription légale ! » Cette conception, bizarre, sau- 
grenue, ne peut venir à l'esprit que de ceux qui n'ont 
pas lu ou qui ont mal lu Thistoire. Les deux plus 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. i65 

malheureuses campagnes de Napoléon I®' n'ont-elles 
pas été celles qu'il entreprit contre Pie VI et contre 
Pie VII?... 

La retraite de Pie IX au Vatican, captivité néces- 
sitée par la perte de l'indépendance royale, n'a-t-elle 
pas provoqué des démonstrations pieuses comme aux 
époques de ferveur du moyen âge? Il faudrait être 
totalement dépourvu d'expérience et de prévoyance, 
pour ne pas mesurer quelle fantastique autorité ac- 
querrait le Pontife, le jour où deux gendarmes le 
conduiraient à la barre d'un tribunal ! Ce serait vrai- 
ment un beau spectacle que de voir la foule agenouil- 
lée sur le passage de cet accusé !... Quant à la liberté 
du Conclave, dont Humbert I" s'est fait un titre à la 
reconnaissance de l'univers, est-elle un privilège ré- 
servé aux seuls cardinaux ? Si une Académie artisti- 
que, une Loge de francs-maçons, une section de l'In- 
ternationale, se réunissaient, chacune dans un édifice 
lui appartenant, en se conformant aux règles de po- 
lice, les autorités ne les défendraient-elles pas contre 
toute agression ou immixtion? L'on n'a pu interdire 
ce que l'on a permis : car on aurait été- obligé de fouler 
aux pieds le respect de l'individu et du domicile, et 
de se lancer dans une guerre qui exposerait aux plus 
graves risques et dommages... Il en est de même pour 
le placet et Vexequatur, A quoi a-t-on abouti, en re- 
fusant la mense aux évêques qui ne la sollicitaient 
pas? Les uns ont reçu une pension du Pape. Les 
autres ont fini par se soumettre à cette formalité : 
mais, pour jouir des biens temporels, ils n'en profes- 

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i66 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

sent pas moins les mêmes opinions qu'auparavant. 
Un gouvernement civil peut-il désirer un épiscopat 
vivant de la charité publique des diocésains? Ne se- 
rait-ce pas un Etat dans TEtat ? Et dans les pays, la 
France, par exemple, où le gouvernement civil pos- 
sède la prérogative de présentation, les évêques sont- 
ils en communion moins parfaite avec le Pape? Com- 
ment la Papauté pourrait-elle accepter, ainsi que Ty 
invite et la perfidie et Pigaorance, la « Loi des Ga- 
ranties », qui ne lui donne rien qu'elle n'ait déjà et 
qui puisse lui être enlevé? Demander l'abolition de la 
« Loi des Garanties », c'est demander une chose 
vaine : le jour où cette abolition aurait été obtenue» 
on s'apercevrait, suivant une locution italienne, que 
l'on n'a dans la main qu'une poignée dé mouches. 
Ceux qyi poursuivent ce but, visent plus loin : ils 
veulent expulser le Pape de Rome. Sous prétexte de 
a droit commun », ils s'empareraient du Vatican et 
de ses dépendances qui, aux termes d'un rapport du 
Génie militaire, gênenfla défense des fortifications.... 
Puis ils offriraient au Saint- Père de lui rendre leurs 
hommages au Latran, pensant bien que le Saint-Père 
ne souffrirait pas ce dernier outrage, qu'il prendrait 
le bâton de pèlerin et secouerait la poussière de ses 
sandales sur la Ville-Éternelle, où bientôt l'herbe 
croîtrait comme pendant le séjour de Clément V à 
Avignon. Et, avec leur loyauté, avec leur héroïsme, 
ils diraient : . . . « Mais nous ne l'avons pas chassé ?. . . » 
Voilà où en veut arriver la Révolution qui pousse 
ritalic, oubliant que la Papauté est le lustre et la 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 167 

force de la Patrie, n^obéissant qu^à sa haine brutale et 
matérialiste ! Humbert I^' ne saurait être animé de 
cette fureur. Certainement il envisage les périls que 
lui ferait courir le Souverain Pontife errant à travers 
le monde... Il ne tarderait pas à le suivre, repoussé 
de ces mêmes hommes qui ont horreur du trône au- 
tant que de l'autel. Point ne serait besoin de croi- 
sade!... Il préfère le masque trompeur de la « Loi des 
Garanties », à la faveur duquel il resserrera successi- 
vement le blocus du Saint-Siège. Le Conseil d'État, 
consulté par lui sur le caractère de la a Loi des Garan- 
ties », a répondu qu'elle est « constitutionnelle et 
statutaire ». D'où il résulte qu'on peut la modifier ou 
l'abroger quand on voudra... Et que n'a-t-on pas fait 
par cette tactique sous Victor- Emmanuel II? N'a- 
t-on pas supprimé les corporations religieuses ? N'a- 
t-on pas incaméré les biens ecclésiastiques? N'a-t-on 
pas entravé au delà de toute limite raisonnable, par le 
recrutement militaire, le recrutement sacerdotal? 
N'a-t-on pas édicté des peines sévères contre les 
discours et les écrits du clergé, alors que les écrivains 
et les orateurs de la Révolution ont libre carrière 
pour insulter aux plus saintes choses? Ne viole-t-on 
pas toujours l'esprit, qu'en leur simplicité les peuples 
prêtent à la « Loi des Garanties » ? 
. Voyez à quelle série de tracasseries, d'entraves, de 
violences*, d'humiliations, Léon XIII est en butte de 
|à part de Humbert I" ! Il ne suffit point qu'on ait 
usurpé le Domaine de Saint-Pierre, qu'on ait inca- 
fnéré les biens ecclésiastiques, qu'on ait dissous les 

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168 LEON XIII ET LE VATICAN. 

congrégations religieuses, qu^on ait soumis les clercs 
au service militaire, qu*on ait réduit l'exercice du 
culte dans les rues de Rome aux seuls enterrements, 
qu'on ait confiné au Vatican le Pape qui n'ose plus 
sortir parce qu'il n'est plus sûr de pouvoir faire res- 
pecter le caractère souverain dont il est revêtu. Le 
gouvernement italien a mis en vente les biens de la 
Propagande, la plus belle institution de civilisation 
qui soit au monde. Il plaît à MM. Depretis et Cairoli 
de décréter que l'Église ne pourra plus évangélisei- 
les nations infidèles, les peuplades sauvages : et ils 
brisent l'admirable instrument qui a porté les notions 
du droit et de la liberté bien au delà des pays connus 
des plus illustes démocrates de nos jours... Voilà l'in- 
dépendance dont jouit le Saint-Siège ! L'Autriche- 
Hongrie, l'Espagne, le Portugal, etc., ont protesté 
vainement. MM. Cairoli et Depretis sont les maîtres 
de la Catholicité... Et le cercle de fer dans lequel ils 
emprisonnent le Saint-Siège, pour le forcer a à se 
soumettre ou à se démettre », nous voulons dire à 
trahir la Catholicité ou à s'éloigner de Rome, devient 
déplus en plus étroit... Cauteleux, patient, implaca- 
ble, le gouvernement italien suit un système qui égare 
l'attention. Dans certaines provinces : en Piémont, en 
Lombardie,en Sardaigne, etc., ses fonctionnaires vi- 
vent en assez bons termes avec l'Eglise. Mais le blo- 
cus du Vatican est dirigé avec un art satanique. Ubi 
PetruSf ibi Ecclesia. Pas un détail n'est négligé! 
Léon XIII a donné son siège épiscopal de Pérouse à 
Mgr Foschi, qu'il estime, qu'il affectionne... Des 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 169 

égards n^étaient-ils pas dus à ce prélat ? Car si 
Léon XIII ne fait pas de « concession », il ne fait 
pas non plus de « provocation ». Eh bien! les auto- 
rités auxquelles Humbert I" est censé commander, 
s'en sont abstenus avec une affectation raffinée, afin 
de donner un coup d'épingle au cœur du Pontife, 
auquel pourtant elles n'épargnent point les blessures 
les plus sanglantes. Elles ne craignent même pas de le 
frapper du roseau de dérision au visage : « Roi des 
Juifs, je te salue! » Il fait prendre dans sa villa de 
Castel-Gandolfo, dont la « Loi des Garanties » lui 
fait la grâce de le laisser possesseur, comme des palais 
du Vatican et du Latran (Lateran, pour en écrire sa 
vraie orthographe), quelques plats faisant partie de sa . 
vaisselle. Il ordonne au cardinal Nina de les vendre : 
car il a besoin d'argent... Léon XIII a deux nièces et 
trois neveux qu'il a créés comtes. L'aîné, Ludovic, 
vient d'épouser une jeune Sabine , Mademoiselle 
Zaccheo, dont la famille, appartenant à la bourgeoisie, 
vit sur une petite propriété à Maenza, dansle voisinage 
de Carpineto.CommeCarpineto^Maenza est un village 
perché dans les monts Sabins, mal bâti, sale, glacé en 
hiver, brûlé en été. On n'y va pas en voiture. A mi-côte, 
on monte à pied ou à dos de mulet par des escaliers 
grossièrement taillés dans le roc. Pour lui constituer 
une fortune égale à la dot de Mademoiselle Zaccheo, 
qui est de 75,000 fr., il a, dit-on, donné à Ludovic 
une propriété d'environ 5o,ooo fr., plus un capital 
de 1 5,000 fr. qu'il a emprunté. Voilà où en est réduit 
un Pape au xix® siècle!... Le cardinal Nina, qui n'ap- 

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170 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

précie beaucoup ni Targenterie ni les faïences, livre les, 
plats de Castel-Gandolfo à un marchand d'antiquités, 
au prix de 22,000 fr. Un Sicilien, le duc délia Ver- 
dura, les achète aussitôt 40,000 fr., et refuse de les 
rétrocéder à un certain Paolini. Chi è quello ? Un an-, 
cien serviteur, confident, espion de Victor-Emma- 
nuel II. Aussitôt, la presse fait du bruit. Les minis- 
tres décident que le Pontife n'a pas le droit de vendre 
sa vaisselle. A Castel-Gandolfo, au Latran, au Vati- 
can, rien ne lui appartient. L'État est seul maître.. 
Pour éviter un" conflit, Léon XIII rembourse ses 
40,000 fr. au duc délia Verdura qui lui restitue son 
service de table.... Ainsi, vous faites présent à 
Léon XIII d'un objet d'art. Quel est le propriétaire 
de cet objet d'art? Le donataire? Il n'est que l'u- 
sufruitier, révocable ad nutum par un tiers à qui 
vous n'avez point donné mandat. Et le propriétaire, 
est Humbert I®', que vous ne connaissez point, que 
vous n'aimez point. Si vous étiez averti du sort de. 
votre calice artistêment ciselé, ou de votre croix enri- 
chie de pierres précieuses, vous les briseriez. Mais 
l'astuce italienne vous laisse apporter vos cadeaux 
et vos offrandes : puis, lorsqu'elle craint que ces 
trésors, qu'elle a dénombrés, qu'elle a catalogués,^ 
ne lui échappent, elle les incamère. Ah ! pour ce mot 
charmant, souffrez qu'on vous embrasse! Incamérerl> 
Qu'est cela? A-t-il l'air inoffensif ce vçrbe ultra? 
ûiontain! Eh bien! pour ceux qui appellent un chatt 
un chat, il veut dire : « usurper, séquestrer, confis- 
quer, voler ». L'incamération est un vol. L'individu 

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LÉON Xlli ET LE VATICAN. 171 

qui vole, incamère. Le gouvernement qui incamère, 
vole. Et, pour bien montrer qu'en ce monde « la force 
prime le droit », le gouvernement qui incamère, met 
en prison l'individu qui vole : et l'Europe voyant que 
le petit voleur est sous les verrous, et que le grand 

. voleur est libreettranchedu justicier, s'e'crie : « Mon- 
tons au Capitole, et rendons grâces aux Dieux! La Ci- 
vilisation est sauvée! »... Et cependant l'Europe rend 
les honneurs souverains à ce Pape, qui donne à son 
neveu une dot de boutiquier de bourgade, qui ne 
peut aliéner uae demi-douzaine d'assiettes de son 
ofEce, qui est- emprisonné dans un palais où des 
nuées d'espions le surveillent par le trou des serru- 
res! Les Empires, les Monarchies, les Républiques, 
accréditent des ambassadeurs auprès de sa personne, 
comme s'il percevait les impôts de vastes territoi- 
res, comme s'il commandait à des armées puissantes. 
Et ce Pape, aujourd'hui issu d'une famille patricienne 
qui a quelque illustration, peut être demain le fils du 
plus humble des prolétaires, lui-même sans génie et 
sans action ! Alors que le descendant de la plus glo- 
rieuse race royale de l'univers. Monsieur le comte de 
Chambord, ne jouit même pas du privilège d'être 
reçu autrement qu'en forme privée» à la Gourde 
Vienne!... Quelle force représente-t-il donc? Quel 

. prestige possède-t-il ? Qu'espère-t-on ou que redoute- 

.t-on de lui?... 

En continuant la politique dont son père, vers la 
fin de sa vie, apercevait avec eôroî les désastres — 
on le surprenait souvent à répéter en ce dialecte pîé- 



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,72 LÉON XÏII ET LE VATICAN. 

montais, qu'il parlait volontiers : L mestè d're a 
Vè *n mestè d! força î — Humbert !•' espère-t-îl 
amener par degré le Vatican à capituler? On caresse 
autour de lui certain rêve... L'avenir ne décou- 
vrira-t-il pas quelque formule concordataire, où la 
Papauté se résignerait à devenir la très humble ser- 
vante de la Monarchie, pour la plus grande gloire 
de la Maison de Savoie qui , tant elle est audacieuse, 
tant elle est entreprenante, est allée jusqu'à ambi- 
tionner de transformer l'Italie en instrument de res- 
tauration de l'Empire romain? Le P. Curci, de la 
Compagnie de Jésus, vieillard instruit, spirituel, mais 
agité et troublé, a été le plus ardent, le plus téméraire 
apôtre de cette idée encore confuse et timide. Jugeant 
que, sous le régime en vigueur, le Pape est à la merci 
du roi, il a proposé de déterminer les rapports entre 
le roi et le Pape, en adoptant les bases suivantes : 
«... Conserver le roi , en lui conférant l'autorité comme 
venant de Dieu, et non du peuple; se procurer les 
moyens d'empêcher, d'une manière légale et efficace, 
toute loi contraire à la Religion et à la morale; régler 
les conditions de Rome, en sorte que le Pape puisse 
y rester dignement avec les honneurs dus à celui qui 
serait un souverain véritable, non seulement à Rome, 
mais dans toute l'Italie... » Où voit-on des person- 
nages du rang royal, vivant côte à côte, l'un tout- 
puissant temporellement, l'autre tout-puissant spi- 
rituellement ? Le Japon est le seul théâtre de ce 
phénomène : le Mikado, empereur spirituel, et le 
Taïkoun, empereur temporel, se disputent depuis de 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. i-j'i 

longs siècles le pouvoir qui, selon les temps, passe 
de Pun à Pautre. En quinze cents années, a-t«on 
trouvé un modus vivendi pour maintenir Féquilibre 
entre eux? Pourtant, le bouddhisme, qui consacre ce 
dualisme national, a inspiré toute la législation japo- 
naise. Quelle loi conférerait au roi l'autorité comme 
venant de Dieu? Décrète-t-on les mœurs et la foi? 
Comment empêcher toute loi contraire à la Religion 
et à la morale? On voit bien. Révérend Père, que 
vous avez le bonheur d^ignorer le mécanisme de la 
politique moderne. Le Parlement ne détient-il pas la 
puissance législative ? Et qui est sûr des urnes, où il 
se renouvelle sans cesse? La majesté souveraine de- 
meurerait-elle intacte, si le Pape est obligé de de- 
mander au roi, qui pourra refuser, puisqu'il disposera 
de la force, de faire respecter ses attributs? On ne 
rencontre qu'impossibilités et chimères dans ce cercle 
vicieux... Viendra-t-il à se produire un désaccord? 
Embarras intérieurs, inquiétudes extérieures... Et 
combien durerait l'entente? Car on ne saurait la sup- 
poser que fondée sur la bonne volonté du Pape et du 
roi, autrement dit sûr quelque chose de changeant et 
de périssable... Puis, la France, T Autriche-Hongrie, 
l'Espagne, le Portugal, la Belgique, et même les pays 
qui possèdent une minorité catholique, l'Allemagne, 
l'Angleterre, la Russie, les Pays-Bas, la Suisse, ac- 
cepteraient-ils une encyclique ou une bulle qui 
pourraient paraître avoir été délibérées entre le Pape 
et le roi? Le Souverain Pontife doit-il appartenir à 
une nationalité? Il n'est ni Italien, ni Français, ni 



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174 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Autrichien, ni Espagnol. Il est le Pape! Sera-t-il 
seulement le Pape, le jour où il sera le Mikado de 
l'Italie, dont le roi serait le Taïkoun ? On peut défier 
les hommes d'Etat de déterminer les condittions dans 
lesquelles le Pape et le roi auraient la liberté, sans 
altérer Pessence môme du principe de leur pouvoir, de 
gouverner l'Église et l'Italie, avec la situation présente 
de Rome. La droite et la gauche ne peuvent ni ne 
veulent revenir en arrière. Léon. XIII n'a rieti ,à 
attendre de Humbert I". Humbert I" n'a rien à 
donner à Léon XIII. Il faut donc tourner le regard 
ailleurs... 

., Le 7 octobre 1878, nous écrivions de Rome au 
PariS'Joumal, après avoir examiné la situation res- 
pective de Léon XIII et de Humbert I«' : « ... Les 
(esprits les moins pessimistes prévoient une explosion 
prochaine. Le ministère Cairoli n'a plus de majorité 
dans la gauche. A droite, la désorganisation est com- 
plète : son chef, M. Sella, n'a plus de programme. 
D'ailleurs, importe-t-il beaucoup que le pouvoir ap- 
partienne à la droite plutôt qu'à la gauche ? L'état de 
guerre dans lequel l'Italie s'est placée vis-à-vis de 
l'Église, n'en ' subsisterait pas moins : et c'est là le 
vice mortel de ce régime. Quelles réflexions ne doi- 
vent point faire les populations agricoles et ouvrières 
de ce pays , qui avaient tant de qualités recomman- 
dables, lorsqu'elles voient l'aristocratie et la bour- 
geoisie animées de passions irréligieuses et révolu- 
tionnaires? En 1789, ce n'était pas les ouvriers et 
les paysans qui poussaient à la réforme : c'était la 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 175 

bourgeoisie et raristocratiç. Aussi n'est-il pas éton- 
nant que l'anarchie se soit prolongée si longtemps, 
puisque ses fauteurs étaient précisément ceux qui au- 
raient dû la prévenir ou l'arrêter. Le premier senti- 
ment que ce spectacle a inspiré à ce peuple paci- 
fique, c'est une aspiration religieuse. Ainsi, à Rome, 
l'on a constaté que, depuis le 20 septembre 1 870, la 
fabrication du pain azyme pour la communion des 
■ fidèles avait augmenté dans une proportion considé- 
rable. Mais le mauvais exemple est contagieux. Le 
peuple commence à partager cette ambition qui tour- 
mente, avec un aveuglement inconcevable, les nobles 
et les bourgeois : il se dit que lui , qui est malheu- 
reux, qui est abandonné, pourrait bien avoir droit à 
s'asseoir à son tour au banquet de la vie, alors que 
ceux qui l'oublient ou l'exploitent ne trouvent pas 
leur part assez abondante. Et il n'est pas aujourd'hui 
un village qui n'ait son comité républicain. Le Se^ 
colOy journal républicain de Milan, a un tirage plus 
élevé que les dix principaux journaux de la Monar- 
chie. Le nom de la République est sur toutes les 
lèvres. Le moment s'approche où Xo, République se 
substituera d'elle-même à la Monarchie, sans que 
personne puisse l'empêcher... Et ce ne sera pas 
un i83b, un 1848 ou un 1870 : ce sera, à cause de la 
répartition de la propriété et de l'antagonisme de 
l'État avec l'Église, un 89, nous voulons dire 
un 93... » Nous devons ajouter que cet élan religieux 
ne s'eçt point éteint. 1880 a déjà, vu dans toute l'Italie 
des manifestations imposantes. Des fiots de pèlerins se 



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176 LÉON XIII ET LE VATICAN. . 

portent au Mont-Cassin , pour célébrer le treizième 
centenaire de saint Benoît. Lorsque le voyageur 
parti de Rome pour aller à Naples dépasse la gare de 
Roccasecca, il aperçoit sur sa gauche un pic se déta- 
chant de la chaîne de ces montagnes aux arêtes vives 
qui se découpent si poétiquement sur un ciel bleu 
foncé et ardent. Le « moustier » que « le patriarche 
des moines d^Occident » a élevé sur son faîte au 
VI® siècle , lui sert de cimier. C'est de la puissante 
Règle qu'il a tracée que sont sorties depuis douze 
siècles tant d'œuvres immortelles : vingt peuples 
barbares, convertis et civilisés ; des contrées entières, 
assainies et mises en culture ; d'incalculables trésors 
artistiques, littéraires, scientifiques, sauvés ou créés! 
Tous les contadini de la Terre de Labour, montrant 
aux Italiens accourus de tous les points de la Pénin- 
sule, leurs, costumes pittoresques : les femmes, leur 
robe aux couleurs voyantes, où domine le rouge ; les 
hommes, leurs guêtres noires, leurs culottes courtes, 
leurs veston et gilet à boutons de cuivre. Ils accom- 
plissent leur via di ginocchiOj en récitant les Litanies 
sur un rhythme plaintif, avec une ferveur qui rappelle 
les siècles de la foi la plus naïve... A Rome, au café- 
concert du Corso, la semaine sainte, on exécute le 
Stabat Mater de Rossini : et ceux qui connaissent la 
Ville-Eternelle, savent assez qu'on ne se réunit point 
sous ses voûtes multicolores pour y prier Dieu!... 
Un sentiment religieux, profond et simple, semble 
indéracinable : et, lorsqu'on le trouble chez les popu- ' 
laiions rurales, il retombe dans le paganisme, plutôt 



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LÉON XIII ET LE VATICAN 177 

que d'abdiquer. Qui ne se rappelle l'apostolat de 
David Lazzaretti dans la campagne de Florence? Et, 
pour être moins connu, le Santo, qui avait établi sa 
tente sur les collines de Sant'Agostino dans la pro- 
vince d'Aquila, n'a-t-il pas montré, lui aussi, qu'il 
est plus facile de répandre les superstitions les plus 
grossières que d'arracher du cœur du peuple cette 
crainte et cette espérance d'une vie par delà le tom- 
beau, qui forment son patrimoine intellectuel? 

VOsservatore Romarto^ qui était alors le principal 
organe du Vatican, — VAurora n'étant pas encore 
fondée, — nous fit l'honneur de reproduire, dans son 
numéro du 12 octobre, les considérations dont nous 
venons de soumettre les conclusions au lecteur, en 
les faisant précéder de quelques mots :... Sotto questo 
titolo : La Politica in Italia, il signor Luigi Teste ha 
pubblicato nel Paris-Journal un articolo che contiene 
considera\ioni lequali sonofrutto di un lungo studio 
fatto sulle condi\ioni politiche del nostro paese. Le 
rides^ioni del pubblicista francese non potranno , 
crediamOy non riuscire interessanti ai nostri lettori.,. 
Nous croyons savoir que Sa Sainteté a daigné dire, 
devant plusieurs personnes de sa Cour, que ces idées 
étaient les siennes. Léon XIII croit donc que l'Italie 
marche à la République... 

Et voici les raisons de cette conviction ! 

La Maison de Savoie, ou plutôt la branche de Cari- 
gnan qui lui a succédé, s'est comme épuisée en en- 
fantant l'Unité italienne. Le roi Humbert a une santé 
des plus chancelantes. Son visage a la pâleur d'un ca- 

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178 I.IÎON XIII ET LE VATICAN. 

davre. L'œil sort de l'orbite, fixe et hagard. On voit 
qu'il souffre douloureusement de sentir la vie si fra- 
gile... La reine Marguerite a été cruellement impres- 
sionnée par l'attentat de Passanante. Depuis la fin de 
1878, elle est en proie à une surexcitation nerveuse 
qui répand la tristesse dans toute la Cour. On dit 
qu'elle éprouve des terreurs folles, la nuit, dans ce 
palais des Conclaves, dont la croyance populaire veut 
qu'on ne viole jamais en vain l'asile.. . La Capitale, dé 
Rome, écrivait, le i5 février 1880 : «... Un journal 
monarchique a fini par avouer les mauvaises condi- 
tions de santé de la reine. Vingt autres journaux ven- 
dus au ministère ont aussitôt nié la vérité. La presse 
radicakj qui s'était tue par égard, a été forcée d'in- 
lervrr!if.et de produire des témoignages irrécusables. .. 
Pourquoi le procureur du Roi n'a-t-il pas agi? Le 
fait de la maladie de la reine est très douloureux... 
Mais est-ce un motif pour mentir?... Nous désirons 
que la reine revienne à la raison... d Le roi et la 
reine vivent presque constamment éloignés l'un de 
l'autre, comme s'ils n'osaient s'avouer les périls de 
leur couronne,... hélas! les misères de leur union. 
Chaque Jour, des- sectaires leur envoient des menaces 
de mort... Il est né le 14 mars 1844. ^^^^ ^st venue aa 
monde le 10 novembre i85i. L'unique enfant qu'ils 
©nt eu, le 1 1 novembre 1 869, le prince de Naples, a 
l'intelligence vive et l'esprit espiègle de son oncle 
Othon, duc de Montferrat : mais, comme lui, il a une 
compleiion difforme et rachitique qui fait craindre 
une fin non moins prématurée... Et pour parer aux 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 179 

éventualités dont la garde qui veille aux barrières 
du Quirinal ne défend pas les rois, quelles réserves 
offre cette race royale ? Le régent ou Théritier, Amé- 
dée, duc d'Aoste, né le 3o mai 1845, a renoncé au 
tf ône d'Espagne, avant même de cherchera s'y asseoir. 
C'était pourtant un beau rêve pour ces Savoie-Cari- 
gnan ! Victor-Emmanuel régnait en Italie, pendant 
que son fils cadet et sa fille cadette régnaient à Madrid 
et à Lisbonne... Est-ce qu'un prince qui s'est laissé 
aller à ces désenchantements, serait bien propre à. 
prendre le pouvoir dans les circonstances assurément 
dîflBciles'où il lui serait remis? Ses fils sont nés : 
Emmanuel, le i3 janvier 1869; Victor-Emmanuel, 
lé 24 novembre 1870; Louis-Amédée, le 4 janvier 
1873. De longues années devraient s'écouler avant - 
qu'il se rencontrât un prince capable de relever vi- 
goureusement cette Monarchie : car cette Monarchie 
se trouve dans des conditions exceptionnellement 
défavorables ! 

Lorsqu'il entreprit, sous le protectorat de Napo- 
léon III, de réunir tous les États de la Péninsule,. 
Victor-Emmanuel II n'ignorait point à quoi il s'en- 
gageait. Les sociétés secrètes, qui poursuivaient la 
destruction du pouvoir temporel pour resserrer da- 
vantage le blocus du Saint-Siège, avaient eu la 
loyauté ou l'audace de lui déclarer que la Maison de 
Savoie n'était qu' « un pont destiné à faire passer l'I- 
talie de la Monarchie à la République ». Elles lui 
avaient même imposé des auxiliaires, que M. de Ca- 
VQur jugeait dignes dé la potence ! Le député Massari 



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i8o LÉON XIII ET LE VATICAN. 

et Tamiral Persano ont publié, dans Thiver de 1 880 
les révélations les plus intéressantes, qui ne sont pas 
les premières et qui ne seront pas les dernières, sur 
les crimes perpétrés contre le droit des gens en 1859 
et en 1860. Aussi, depuis qu'elles sont débarrassées 
du lien personnel qui les rattachait au monarque as- 
sez faible ou assez hardi pour avoir accepté cette be- 
sogne, elles ont rendu le pouvoir royal purement 
nominal. Déjà Victor-Emmanuel II avait dû abdi- 
quer en fait entre les mains de la « secte », comme 
disent nos voisins, vers la fin de 1876, à l'avènement 
de la gauche. Il avait mis à la retraite tous ks géné- 
raux piémontais, types du courage et du dévouement, 
qui avaient versé leur sang sur vingt champs de ba- 
taille pour leur Patrie et pour leur Roi. Il ne laissait 
même pas paraître qu'il y était forcé! Ce qui faisait 
répéter mélancoliquement au général de La Marmora 
le mot du roi Charles- Albert : « Victor n'a ni cœur 
ni esprit! Il n'a qu'.... » C'est trop difficile à dire! 
Et, sans ralentir le cours de ses plaisirs, il s'était livré, 
pieds et poings liés, aux Napolitains, qui allaient 
faire succéder au flux du Nord le reflux du Midi. 
C'est un phénomène des plus intéressants que ce 
chgssé-croisé d'invasions ! Mais en passant des Pié- 
montais aux Napolitains, outre qu'elle se dépaysait, 
la Maison de Savoie abandonnait également la droite 
qui l'avait assistée dans cette ascension à des desti- 
nées extraordinaires... Humbert I*', qui lui a succédé, 
n'est point protégé par ce pacte, n'est point illustré 
par cette œuvre. Alors, pourquoi les sociétés secrè* 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 18 1 

tes n'ont-elles point franchi le pont, le 9 janvier 1 878 ? 
C'est qu'elles redoutaient qu'au delà le terrain ne fût 
pas encore assez sûr. « Si la République se maintient 
en France, nous disait à Rome, en septembre 1878, 
un homme qui doit sa fortune à l'ordre de choses de 
1870, nous pourrons dans quelque temps nous pas- 
ser de ctfantoccio de roi. » Nous nous excusons de 
reproduire ce langage. Et le même jour, le directeur 
d'un journal de M. Cairoli, fort connu sur la place 
de Montecitorio, ajoutait : « Je prendrais à forfait la 
destruction de l'Unité italienne... » Étant prince hé- 
réditaire, le roi Humbert affectait des passions auto- 
cratiques et des haines antireligieuses. L'enseigne- 
ment des faits et la responsabilité du pouvoir ont 
tempéré son esprit. A peine monté sur le trône, il a 
fait porter ses compliments et ses hommages à Pie IX . 
Il continue docilement la politique de son père : 
mais il n'en a ni l'expérience ni l'autorité. Le roi 
Charles-Albert avait été trop sévère pour son fils. 
Victor-Emmanuel n'était pas un monarque médiocre. 
Avec un visage fort laid, il savait se montrer souriant, 
gracieux, aimable. Sa voix grasseyante était tantôt 
rude et tantôt tendre. Gros et trapu, il prenait tour à 
tour des façons soldatesques et des manières royales, 
selon ceux à qui il parlait. Vulgaire par goût, il sa- 
vait se soumettre aux rigueurs de l'étiquette. Il avait 
peu de littérature, et il ne s'intéressait point aux arts, 
trouvant « ces choses-là » incompatibles avec le mé- 
tier des armes ou avec l'exercice de la chasse. Mais il 
avait le tempérament de sa race : « Les renards de 

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i82 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Savoie ». Il excellait à déployer les ressources de son 
bon sens auprès de ses ministres, dont il faisait peu 
d^état, comme la plupart des souverains constitution- 
nels qui ont la main forcée pour le choix de leurs 
conseillers. Il ne manquait point non plus de cette 
bravoure qui est héréditaire dans sa race. Sur le champ 
de bataille, il montrait une belle allure, malgré sa 
lourdeur de Hun engraissé. Toutefois, il se vantait 
trop volontiers de ses hauts faits militaires... Il vous 
disait, avec Taccent d'un héros qui souffre de la plante 
des pieds à la pointe des cheveux : « Je suis couvert de 
blessures!... » Il avait été touché à la cuisse!... Lés 
plaisants parlaient de ses trente-trois blessures.... Le 
roi Humbert n'a ni cette bonhomie ni cette astuce. 
Il est affligé d'une timidité extrême, qui le rend brus- 
que et saccadé. Pour se dominer, volontiers il raille : 
mais sa parole ne sert pas toujours avec bonheur sa 
pensée. Il y a dans l'ensemble de sa personne quel- 
que chose de sombre et de fatal, qui lui donnerait un 
masque d'outre-tombe, même s'il jouissait d'une santé 
florissante. Aussi, son embarras, sa roideur, sa tris- 
tesse, ne l'ont-ils pas rendu populaire. On en a pu 
voir un exemple solennel, le 26 mai 1880, jour de 
l'ouverture delà xiv® Législature. Le roi Humbert s'é- 
tait pourtant efforcé de déployer le luxe qui enchante 
les Romains. Landau attelé de six pur-sang anglais, 
précédé et escorté de cuirassiers. Force laquais pou- 
dres et fardés. Livrée rouge galonnée d'or... Sur le 
passage du cortège, pas un: Evviva! Pas une tête ne 
se découvre. La foule échange des lazzis... C'est lugu- 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. iBS 

bre et menaçant.' La veille oir le lendemain, au Corso,' 
un individu déguenillé se plante immobile devant la. 
voiture royale, et baragouine au jeune monarque 
cette affreuse prédiction : Va a mori, amma:[:(ato!... 
Avant 1870, le 26 mai, jour de la fête de saint Phi-. 
lippe de Néri, apôtre de Rome, le Pape se rendait du - 
Vatican à l'église Sainte-Marie in Vallicella en gala. 1 
Son carrosse doré, traîné par six chevaux noirs de:: 
cette belle race romaine qui semble faite pour les 1 
apothéoses, marchait au pais, au milieu des palefre- 
niers en habit de brocard cramoisi et en bas de soie ■ 
rouge. Un prélat portant la croix, et monté sur une i 
mille blanche, allait en avant pour annoncer que les 
douleurs dii Calvaire sont suivies des transfigurations 
du Thabor. Puis venait la file des voitures des cardi- : 
naux, se déroulant sous un soleil qui donnait à leurs 
ornements d'or et de pourpre des tons éclatants. Et '. 
le peuple s'agenouillait, avec empressement , avec - 
amour, sous la bénédiction du Pontife, glorieux et 
souriant. Et les acclamations retentissaient de toute 
part. Et les fleurs pleuvaient de partout. Une joie 
universelle naissait sous les pas de Pie IX... La reine 
Marguerite elle-même, qui semblait devoir être la fi- 
gure populaire de cette Monarchie, n'excite pas la 
curiosité. Le roi Humbert, le duc d'Aoste, le duc de 
Gênes, le prince Eugène de Savoie^Carignan, n'ont 
plus foi dans l'avenir. La famille royale ne dissimule 
plus son découragement... 

Que la droite ou la gauche soit au pouvoir, la Mo- 
narchie ne se trouve-t-elle pas toujours en présence de 



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i84 . LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Parme à double tranchant du Saint-Siège? En passant 
de l^une à l^autre, elle n^a fait que tomber dalla padella 
nella brada. Le Pape ne peut pas accepter la situation 
qui lui est faite, parce qu'avec le temps, il finirait par 
n'être plus que le grand aumônier du Roi , ce qui 
détacherait du Saint-Siège les autres nations. Et la 
Monarchie ne saurait indéfiniment vivre en hostilité 
avec le Pape, parce qu'en restant à la tête de ses en- 
nemis le Roi est obligé de battre en brèche les prin- 
cipes sur lesquels repose son trône» Problème inso- 
luble ! Ou le Pape perdra la tiare, ou le Roi perdra 
la couronne... Le lo juin 1878, nous disions, dans une 
étude sur le Nouveau Pontificat: « ... Si Humbert P' 
venait dire à Léon XIII : « Très Saint-Père, j'ai à 
cœur, pour le bien de mes peuples, compromis par 
un malentendu, de rétablir la concorde entre la cou- 
ronne et la tiare. La patrie italienne est maintenant 
indépendante : l'étranger ne campe plus dans son 
sein. L'Europe a des relations amicales avec elle... 
Je propose à Votre Sainteté de lui restituer Rome, les 
évêchés suburbicaires, Civita-Vecchia, avec le terri- 
toire compris entre ces villes et la mer. Elle y régnera 
et y gouvernera comme elle croira utile. Si Elle a 
besoin de troupes pour maintenir la paix dans son 
État, je mettrai à sa disposition les soldats qu'elle 
me demandera. L'union entre la Monarchie et la 
Papauté, entre l'Italie et le Saint-Siège, sera de la 
sorte intime et forte, sans que la susceptibilité des 
Puissances en puisse être éveillée, sans que l'essence 
du Catholicisme en soit altéré... » En quoi l'Italie, 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. i85 

par cette neutralisation de ce qu'on appelle « le vol 
du chapon », qui compte à peine un demi-million 
d'habitants, serait-elle affaiblie ? En quoi, par cet acte 
libre et bénévole, serait-elle humiliée? N'aurait-elle 
pas le droit d'être fière d'avoir dénoué pacifique- 
ment ce nceud gordien, que la violence intérieure ou 
extérieure tranchera quelque jour? Et ne serait-elle 
pas plus grande et plus puissante, puisqu'elle s'ap- 
partiendrait pleinement, puisqu'elle ne serait plus 
exposée aux périls du dedans et du dehors que lui 
crée cette question ? « Lorsqu'un peuple est allé trop 
loin, disait M. Guizot, le progrès pour lui c'est de 
reculer... » Mais ceux qui sont chargés de le conduire 
n'en ont pas toujours le pouvoir... Dom Margotti 
et le comte Conestabile ont donné leur suffrage à 
cette solution, dans VUnità Cattolica et la Défense, 
Et il a paru récemment à Naples une grosse brochure 
mystérieuse, dont le style, correct, calme, digne, dé- 
note une haute origine : Maggio iSSo.Italiani, ope^ 
riamo! Ne evolu^ione ne rea:{ione! où on lit cette 
conclusion : «... Il est nécessaire, pour la tranquillité 
absolue, intérieure et extérieure, de l'Italie, de mettre 
un terme à la question pontificale, non pas par un 
modus Vivendi^ comme veut M. Jacini, car ce serait 
prolonger les équivoques qui pourraient soulever de 
nouvelles difficultés, mais par un tempérament fon- 
damental qui consiste à rendre Rome à l'Eglise ca^ 
tholique, conjointement avec un pouvoir temporel 
équipoUent, adjectif qui équivaut à un pouvoir égal 
en puissance et en valeur à celui que l'Eglise catho- 



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i86 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

lîque possédait déjà... d C'est plus que a le vol du 
chapon » : mais il est vraisemblable que Léon XIII, 
qui est un esprit accommodant, s'en contenterait. On 
demande le . plus , pour obtenir le moins. Que 
Léon XIII épuise les représentations auprès de la 
Maison de Savoie, il est dans son rôle dé souverain 
débonnaire et temporisateur! Quant à être écouté, il 
n'en a certainement aucun espoir. Dieu^ qui tient 
'dans sa main le cœur des Rois, peut, sans doute, faire 
.'un miracle. Les hommes politiques ne sauraient 
établir leurs calculs sur les desseins providentiels. Il 
n'y a pas d'apparence que Humbert P' prenne la réso- 
lution dont nous venons de donner la fortaule. C'est 
Itrop simple et trop sage! D'ailleurs, en sa qualité de 
«'monarque constitutionnel, il ne peut rien sans l'as- 
sentiment de ses ministres qui, eux-mêmes, ne peû- 
: vent rien sans la majorité des Chambres, dont dis- 
posent les sociétés secrètes, cette « secte » qui tient 
l'Italie oflBcielle enveloppée comme dans un réseau. 
' Or, la gauche ne consentirait pas à cette restitution. 
LLa droite ne s'y prêterait pas davantage : car n'est-ce 
:-pas elle qui a présidé à l'unification de l'Italie et qui 
fa fait les lois spoliatrices de l'Église ? Ce n'est pas 
.que la gatichç ne voie, aussi bien que la droite, l'im- 
i possibilité de ce dualisme. Un de ses membres les 
-plus avancés, M. Petrucelli délia Gattina, pronon- 
çait, le 3 1 mal 1879, ià la tribune de la Chambre, un 
i discours fameux, dont^ la péroraison terrifia les mi- 
inistrèsj/qui n'osèrent pas faire entendre une pxôtes- 
^ûoïi: Véninnnq dRùnia. Vi$iamo, Ne parttremo 

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LÉOK XIII. ET LE VATICAN. 187 

un du E presto sia ! Et pour montrer qu'il ne s^était 
pas laissé entraîner par Fimprovisation, il écrivait, le 
lendemain, comme commentaire, dans la Ga^etta di 
Torino ; « ... C'est à n'y pas croire ! Du Nord nous 
arrivent des nouvelles d'inondations désastreuses; 
du Sud, le télégraphe signale des éruptions qui dé- 
solent les canipagnes et les villes. Le Sénat ferme ses 
portes à la paix>le tragique ; « Du pain! » Au banc 
des ministre^, à la Chambre, on présente un projet 
de loi accordant un subside de 5o millions à la mu- 
nicipalité de Rome. Dans les couloirs , on dit tout 
bas que Naples se prépare à demander aussi quelque 
portion du budget pour soulager sa misère. On nous 
dojme à entendre que Gênes attend l'issue de ces 
premières ouvertures pour présenter la carte à payer 
de cette commune, prête à faire naufrage... Les Ro- 
mains ont la certitude que nous sommes chez eux à 
contre-cœur, mal à l'aise, en contact avec une popu- 
lation qui nous voit avec horreur... Les Romaips du 
Pape, amoureux du Pape, nous haïssent et sa ven- 
gent habilement sur nos biens, à défaut de pouvoir 
se venger sur nos personnes. Le climat nous chasse, 
la fièvre nous assaille, les loueurs d'appartements et 
les propriétaires nous écorchent vifs. Ainsi des ou- 
vriers, des artisans, des commerçants. JEt ils sont 
conséquents... Tous les Romains savent d'instinct 
que Rome ne peut rester capitale définitive, même 
pour flos neveux. Quel besoin avons-nous de rester 
ici, puisque nous y sommes si mal, puisque les trois 
quarts de la population nous rançonnent en ennemis, 

9 

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i88 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

et que l'autre quart nous tient en quarantaine ? De 
nos députés, de nos sénateurs, de nos employés, à 
peine un ou doux sur mille ont pénétré dans le sanc- 
tuaire des Romains romains. Le : Cave canem ! des 
anciens est moralement écrit contre les intrus sur le 
seuil de chaque porte romaine... Quand, en 1861, 
nous proclamions Rome capitale de Pltalie , nous 
étions contraints de ne pas regarder les choses par le 
menti. UEurope catholique nous la contestait et 
nous la disputait. Nous la voulions. Nous l'avons 
prise par la force... Les temps sont changés. L'Eu- 
rope ne combat plus notre droit... Si les contempo- 
rains ne veulent pas entendre notre cri, nos héritiers 
Tentendront. Ils seront plus fiers que nous, et crie- 
ront : i Allons-nous-en! allons- nous-en!... » Re- 
montons vers le Nord. Turin et Milan nous tendent 
les bras et nous préparent le séjour d'une nouvelle 
vie italienne, digne du reste de l'Europe... Les capi- 
tales possibles, les capitales du peuple libre et cultivé, 
sont Turin et Milan. Turin est devenu une ville 
splendide, et ne nous a rien demandé. Milan, qui a 
fait les cinq journées, qui a sauvé l'honneur de 
l'Italie, est devenu une perle de ville et ne nous de- 
mande rien... » M. Petrucelli délia Gattina n'est ni 
un catholique ni un royaliste : mais tout sectaire que 
Paris l'a connu, il a toujours montré beaucoup d'in- 
dépendance et de franchise. Il y a des faits extrême- 
ment curieux à l'appui de la haine que les Pi?mon- 
tais, les bu:[:[urri^ rencontrent à Rome. Avez-vous 
jamais entendu les marchandes des quatre saisons 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 189 

crier, dans les rues de Rome, des artichauts ou des 
petits pois? Son Romaneschi! disent-elles dans leur 
patois pour allécher les chalands. Eh bien ! tout doit 
être romain. La justice romaine a eu à étudier, à 
propos du bagarinaggio, les détails de cette auto- 
nomie aussi indéracinable que passive. Le bagarino 
est une sorte de coquetier-fruitier. Le bagarinaggio 
est une association de bagarini, qui accapare les 
œufs, le beurre, les légumes, les fruits, pour les re- 
vendre à des prix qu'elle fixe d'avance : par suite, le 
producteur ne peut se mettre en relation avec le con- 
sommateur. Or, les individus qui s'adressaient aux 
tribunaux pour leur demander de supprimer cet in- 
termédiaire, dont l'existence n'est pas illégale, ont 
déposé de phénomènes vraiment extraordinaires. 
Croirait-on que, peu avant l'introduction de cette 
instance, en avril 1880, les cordonniers romains 
avaient signé une pétition à la municipalité romaine 
pour faire imposer un droit protecteur sur les sou- 
liers qui entrent à Rome, sous prétexte qu'à Li- 
vourne, où leur corporation est nombreuse, on tra- 
vaille à meilleur marché qu*à Rome! Croirait-on 
encore qu'en même temps les marchands de glace 
naturelle réclamaient une taxe sur la glace artifi- 
cielle, parce que la concurrence que leur font les 
fabricants de carafes frappées, venus du dehors, leur 
est ruineuse !... Le témoignage de M. Petrucelli délia 
Gattina esi-il le seul ? En voici un que la République 
française ne saurait récuser! M. Ferrari disait, dans la 
séance de la Chambre du 25 mai 1872 : LItalia non 



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igo LÉON Xiri ET LE VATICAN. 



era contento di avère il centra a Torino : ma sarebbe 
mille volte meglio ritomare a Torino che rimanere 
kl questa situa\ione nella cita di Roma. 1 1 faut citer 
ces paroles dans leur texte, pour n'être point accusé 
de les traduire traîtreusement : Traduttôre, traditôre. 
De la proclamation du Statut constitutionnel , 
le 4 mars 1848, au 16 mai 1880, Tltalie a élu qua- 
torze Législatures. Régulièrement, six devaient suf- 
fire. Mais Tunification de Tltalie a soulevé un tel 
désordre social, que la Couronne s'est vue forcée de 
recourir, comme à un instrument normal, à Tarme 
exceptionnelle de la dissolution. D'après la Statis- 
tica del Regno d'Italia , recensement du 3 1 dé- 
cembre 1871, et le calcul, pour Tannée 1875, du 
Movimento dello Stato civile^ la population de Pltalie 
est de 27,482,174 habitants. De récentes publica- 
tions établissent que , par suite de la négligence des 
officiers de Tétat civil dans plusieurs provinces, par 
exemple les Abruzzes, les Galabres,etc., ce chiffre est 
inférieur à la réalité : c'est 29 ou 3o millions qu'il 
faudrait dire. Le fait est que ce même « Office de sta- 
tistique » a trouvé, pour le 3i décembre 1878, 
une population de 28,209,620 habitants répartis : 
8,777, i3i dans des communes urbaines ayant au 
moins une population agglomérée de 6,000 habi- 
tants, et 19,432,489 dans des communes rurales. 
Sous le bénéfice de cette observation, tenons-nous- 
en aux 27,482,174 habitants an Movimento et de la 
Statistica, Or, au dire de la statistique publiée par le 
ministère en avril 1879, ce grand peuple ne compte 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 19 1 

que 605,007 électeurs. Cela fait 2,18 pour cent 
habitants. En Portugal, 5,43; en Suède, 5,83; en 
Autriche-Hongrie, 5,92; en Angleterre, ii,5o; en 
Prusse, 19,49; en France, naturellement, 26,26. Le 
même tableau nous apprend encore que 59 0/0 seule- 
ment des électeurs inscrits prennent part au vote. 
En France, c'est 'j^ 0/0. Le plus fort contingent d'Eu- 
rope! De sorte que, sur ces 605,007 électeurs, repré- 
sentant 27,482,147 habitants, au minimum, un peu 
plus de 3oo,ooo ont élu les Chambres, avec le con. 
cours desquelles s'est faite TUnité italienne. Aux 
élections du 16 mai 1880, on a compté 643,000 in- 
scrits et 368,675 votants. En 1861, il y aVait 
418,696 des uns et 243,912 des autres; en i865, 
504,263 et 286,990; en 1867,498,208 et 281,701. 
De sorte qu'à ces divers scrutins, les élus n'ont pu 
obtenir une voix sur cent habitants : mais seulement 
0,76 en i86i; 0,75 en i865; 0,77 en 1867; 0,94 
en 1876; et moins encore en 1880. A Rome, sur 
3oo,ooo habitants, 3,5oo électeurs, en chiffres ronds, 
vont aux urnes. Et cette poignée de votants est com- 
posée, comme dans le reste de l'Italie, de fonction- 
naires et d'agents de police. Ce qui fait dire à un 
plaisant que les cinq députés de Rome sont élus : 
le premier, par 449 fantassins; le deuxième, par 
' 998 chasseurs; le troisième, par 772 dragons; le qua- 
' trième, par 9 1 9 artilleurs ; le cinquième, par 479 lans- 
quenets... Les Romains ne s'en inquiètent guère. Dès 
le point du jour, on les voit s'entasser dans des véhi- 
cules de toute espèce. Se faire traîner en voiture est 

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19» LÉON XIII ET LE VATICAN. 

déjà pour eux un plaisir ineffable. Puis, montrer son 
or et sa toilette en est un autre. Enfin, déjeuner sur 
Pherbe, après une course effrénée, au bord d'une 
route poudreuse, au milieu des cris, des rires, des 
chants , et danser au son de la tambourelle, le cha- 
peau et le corsage ornés de fleurs, est le paradis. 
D'ordinaire, ils choisissent pour but quelque cha- 
pelle à pèlerinage, par exemple la Madonna del Di- 
vino Amore. Lorsqu'ils ont bu abondamment des 
vins des castelli^ chanté et dansé jusqu'à l'épuisement, 
ils font une partie de jeu à tresette^ ils devisent sur 
les regole de Frà Ambrogio — que Dieu ait son âme ! 
— qui a fait gagner tant d'argent aux Napolitains sur 
le terne de la sca:(:(etta et le quaterne du pa:[:[Oy avec 
ses trois numéros fatidiques : i3 — 17 — 65, et ils se 
promettent des millions de vincite en risquant à ta 
loterie le prix de leurs dernières hardes engagées au 
mont-de-piété... Mais les scrutins ne se passent pas 
partout avec cette joyeuse indifférence. A Florence, 
dont le préfet, le comte Corte, a confessé que « les 
.élections passées ont ruiné le sens moral des Ita- 
liens», promenade démagogique. A Palerme, démon- 
stration contre le syndic qui patronne le candidat 
ministériel. A Milan, manifestation menaçante contre 
la Perseveran\a^ journal consort. A Atripalda, enva- 
hissement à main armée des salles de vote. A Li- 
vourne, les urnes sont renversées, un pêle-mêle s'en- 
gage à coups de bâton, aux cris de : a A bas la 
Monarchie! Vive la République! » A Comacchio, 
7,000 paysans et paysannes prennent d'assaut le pa- 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. tgS 

lais municipal, font régner la terreur dans la bour- 
gade : il ne faut pas moins de 3,ooo solckits pour les 
disperser. On dirait les élections aux États généraux 
de 1789.,. Phénomène curieux! Le scrutin du 16 mai 
1880 change les traditionnelles dénominations des 
partis politiques. Plus de gauche, plus de droite, 
plus de consorterie, plus de groupe toscan, plus de 
connùbio. Des constitutionnels, des ministériels, des 
dissidents... Veut-on dérouter l'opinion? Veut-on ca- 
cher le précipice?... Et peut-on dire que la Chambre 
ait représenté ou représente véritabiement le pays? 
Tel n'est pas Tavis des députés les plus célèbres!... 
M. de Sanctis disait dans la séance du 8 juillet 1867 : 

Andate in me^s^o al paese^ andatefra gli elettori, 

e voi vedrete che comincia già a farsi sentire quesUi 
terribile senten^Uy che la stessa musicfi è suonata da 
diverse persone, e che il Parlamento nuovo vale 
quanto Valtro... M. Rattazzi, daos la séaiîce du 
3omars 1868 : ... Siccome le popola^ioni sanno diffi- 
cilmente distinguere e confondono le istiiu^ioni colla 
dinastiOf potrebbero faèilmente far risalire sino ad 
essa ingiustamente la grave^^a che le opprime.,. 
M. Di Sambuy, dans la séance du 2 juin 1869 : / ga- 
lantuomini non possono piîi stare in questi seggi... 
M. Sella, dans la séance du 20 août 1870 : Oramai 
da alcuni si prende talvolta il Parlamento per una 
tavema... M. Maiocchi, dans la séance du 29 mai 
1871 : Se lefrasi bastassero asalvare il paese, noi 
potremmo dormire tranquilli... M. Polsinelli, dans 
la séance du 12 décembre 1872 : Per cui talunodi 



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194 LÉON XIII ET LE VATICAN. 



noi si vergogna oramai di portare la mèdaglia del 
deputato... M.Casarini, dans la séance du 6 mai 1873 : 
Ma corne far e y se siamo in uno stato infecondo di 
cristalli\\a\ione?... M. Délia Rocca, dans la séance 
du 14 avril 1874 : Non si creda che ilpopolo si passa 
ancora gabbare con promesse che poi non si atten- 
dono; bisogna che il popolo si accontenti coifatti.., 
M. Minervini, dans la séance du i3 mai 1875 : Da 
venti anni noi siamo la men\ogna di fatto di ogni 
nostra afferma\ione di diritto. . . Le même député, dans 
la séance du 20 mars 1877... Ben molti credevano 
che venendo a Roma ci saremmo coronati di gloria. 
Ma ora a Roma come vi veniamo innanj^i?,,, M. Ber- 
tani^dstfis la séance du i*' juillet 1879...: Una Caméra 
ormqi impossibile, perché obligata inesorabilmente a 
divorare se stessa,,. Pour chaque session, on pour- 
rait faire des citations non moins décisives. Depu- 
tatus deputato lupus! C'est Pétat endémique du ré- 
gime issu du Statut constitutionnel dû 4 mars 1848. 
Le poète Carducci a pu dire dans son : « Ode à là 
mémoire de Vincent Calderi », publiée dans la Lega 
délia Democra\ia du 18 avril 1880 : 



Dormi, povero morto. Ancor la soma 

Ci grava del peccato : 
Impronta Italia domandava Roma, 

Bisanzio essi le han dato. 



Rome est devenue Bysance! Roma è fatala! a dît 
-encore M. Selk.-Déjà IV^/fe a parlé- dé la dissolii- 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. ujb 

ion de la XIV* Législature!... Et comment quatorze 
Législatures successives, élues grâce à la corruption 
la plus éhontée et à la pression la plus violente, ont- 
elles été frappées d'impuissance, malgré la prétendue 
grandeur de Tœuvre à laquelle elles ont coopéré? 

En s'unifiant, Tltalie a réuni des Etats fort diffé- 
rents de mœurs et d'intérêts ; elle a contracté des dettes 
énormes; elle supporte les charges budgétaires et 
militaires d'une Puissance qui a l'orgueil de figurer 
au premier rang. Sous leurs anciens gouvernements, 
les Italiens ne payaient à peu près ni impôt d'argent 
ni impôt du sang : si, dai^s leurs masses, ils désiraient 
quelque chose, c'était l'expulsion de l'étranger. Fuori 
le stranieri!,,. Leur Primato, c'est la Papauité. Le jour 
où elle ne posséderait plus la Papauté,... l'Italie tom- 
berait au-dessous de la Turquie. Les Italiens savent 
cela d'instinct. Quant au rêve dantesque, quant à la 
résurrection de l'Empire romain, il n'est pas bien sûr 
que les grands seigneurs et les malandrins, qui ont 
fait l'unité de la Péninsule aa profit... de la bour- 
geoisie, en aient tous été bien pénétrés... Aussi, le 
Parlement s'est-il tout de suite trouvé aux poses avec 
un régionalisme qui menace de ne jamais désarmer ; 
avec un passif dont pas un ministre n'ose entre- 
prendre la liquidation; avec un budget dont on 
n'obtient l'équilibre que par des prodiges d'acrobatie; 
avec la misère d'un peuple obligé de faire état de 
grande Puissance, sans en avoir les éléments. Emue de 
cet état de choses, la « Société italienne d'anthropo- 
logie et d'ethnologie » avait, dès 1872, par la plume 

7* 

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igô LÉON XIII ET LE VATICAN. 

de son président, le docteur Mantegazza, adressé une 
circulaire aux syndics des 8,296 communes du 
royaume d'Italie, pour les prier de lui transmettre 
leurs observations sur la condition des paysans et des 
ouvriers, notamment sur ce point-ci : « Quels mets 
et quelles boissons tiennent la première place dans 
Talimentation des pauvres ?» La durée de Tenquête 
devait être de sept ans!... De son côté, le sénateur 
Pepoli a fait un tableau douloureux des souffrances 
des classes populaires. Les « Cahiers », qui ont pro- 
voqué la révolution de 1789, décrivaient presque 
Tâge d'or, en comparaison ! C'est dans cet affreux 
hiver de 1879- 1880 que le tableau du sénateur Pe- 
poli est venu épouvanter tout ce qu'il y a en Italie de 
cœurs généreux et d'esprits prévoyants. Sait-on qu'en 
Italie un ouvrier gagne en moyenne 669 fr. par an, 
et dépense seulement pour son pain 293 fr.? A Paris, 
l'ouvrier gagne en moyenne 1,200 fr., et ne dépense 
que 189 fr. 86 c. pour le pain* L'ensemble des taxes 
que paie une famille ouvrière dans une commune 
italienne s'élève à 80 fr.; dans une comffnune fran- 
çaise, la même famille ne paie que 1 1 fr. 40 c. Les 
impôts sur le blé, le sel, les viandes, s'élèvent au total 
de 209,628,018 fr. : ce qui représente une charge de 
7 fr. 62 c. par tête. Les divers impôts sur le pain 

produisent à eux seuls 1 18 millions ! Le pain de 

deuxième qualité coûte en moyenne, dans les prin- 
cipales villes, 14 centimes de plus par kilogramme 
qu'il ne coûte à Paris : son prix est au salaire comme 
100 à 564; tandis qu'à Paris, la proportion est dQ 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 197 

100 à 1,538. L'ouvrier italien est bon travailleur, 
mais en général un peu mou. L'ouvrier français ou 
anglais lui est supérieur : cependant il ne voudrait 
pas faire le métier auquel se résigne, avec docilité, 
avec patience, le mineur italien, par exemple, Pié- 
montais ou Lombard. Lui seul a pu supporter les 
fatigues du percement du Saint-Gothard. Il vit de 
peu. Il prend son logement et sa nourriture n'im- 
porte où. Les jours de paie, il manque quelquefois 
à sa réputation de sobriété : car il joue volontiers 
une partie de son salaire au loto ou à la mora, en 
vidant force fiaschi. Ces débauches finissent assez 
habituellement par des coups de couteau . S'ilr avait 
un travail assuré, quelque pénible qu'il fût, son sa- 
laire, fût-il encore plus minime, le retiendrait sans 
doute au pays : mais, outre qu'il est moins rémuné- 
rateur que partout ailleurs, et que la vie est infini- 
ment plus chère, le travail manque presque partout. 
Il suffit, en effet, que « le bruit coure » qu'il y ait du 
travail quelque part pour que les ouvriers y affluent, 
s'offrant à n'importe quel prix. Las d'attendte, mou- 
rant de faim, ils se louent à des Compagnies, sortes 
de négriers anonymes, qui leur promettent des terres 
en Roumanie, en Afrique, en Amérique... Ils iraient 
au bout du monde pour trouver à s'occuper. Lors- 
qu'il a été question d'un essai de colonisation dans 
la Nouvelle-Guinée, les organisateurs de l'expédi- 
tion, MM. Menotti Garibaldi et Fazzari, ont reçu 
des monceaux de lettres de pauvres gens qui les sup- 
pliaient de les emmener. Le ministre de l'intérieur 



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igS LÉON XIII ET LE VATICAN. 

,s^est vu obligé, en janvier 1880, de rappeler aux 
préfets qu'aux termes de sa circulaire d'octobre 1879, 
ils doivent, par tous les moyens possibles, s'opposer 
,à l'émigration qui dépeuple les villes et les campa- 
gnes : « ... Des centaines et des centaines de journa- 
liers, leur écrivait-il, débarquent chaque jour sur les 
côtes de l'Algérie. (En 1878, 96,268 Italiens ont 
émigré. Cela fait une moyenne de 85,32 pour 
100,000 habitants). Hâves et décharnés, ils vont 
mendiant par troupes, et passent les nuits sous les 
portiques, dans les vestibules des églises, le long des 
rues, exposés à toutes les intempéries. L'humanité et 
le décorum national imposent au gouvernement le 
devoir d'empêcher que ce spectalce douloureux ne 
se renouvelle... » Le moindre grain de mil ferait 
bien mieux leur affaire... Ministres, préfets, carabi- 
niers, sont impuissants à conjurer ce fléau. Partout, 
des soulèvements populaires provoqués par l'exté- 
nuation des populations, que les communes se dé- 
clarent dans l'impossibilité de secourir. A Bréda, 
près de Trévise, les paysans se ruent sur les champs 
pour en arracher les plantes , les racines , et les 
manger. Les troupes en ont arrêté une centaine. 
« Au moins en prison, nous mangerons! » ont-ils 
dit. Gomme en 1789, le peuple crie : « Du pain! » 
Aussi, cette misère a-t-elle engendré des délits, et 
des crimes, dont l'abondance est un des plus graves 
symptômes de la révolution, sociale qui fermente 
dans les entrailles de l'Italie. Voici les principaux 
crimes et délits relevés pour l'année 1879 par la sta- 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 199 

tistique du garde des sceaux! Homicides volontaires 
perpétrés : 2,248. — Homicides manques ou tentés : 
1,542. — Infanticides commis : 238. — Infanticides 
manques ou tentés 14. — 3,785 auteurs de crimes 
ont été découverts; 3,659 ont été arrêtés. — Blessures 
et coups graves : 6,637. — Blessures et coups légers : 
28,854. — 34,595 auteurs ont été découverts; 14,595 
ont été arrêtés. — Vols à main armée, suivis d'ho- 
micide : 1 10. — Vols à main armée, suivis d'autres 
violences : 2,249. — Tentatives de vol à main armée : 
423... 1,491 auteurs ont été découverts; 3, 057 ont été 
arrêtés. — Valeurs des dommages causés : 648,341 fr. 

— Extorsions : 1 59. — Rapines : 379... 349 auteurs ont 
été découverts ; 5 1 1 ont été arrêtés. — Valeur des dom- 
mages causés : 105,196 fr. — Vols qualifiés : 46,033. 

— Vols simples et champêtres (c'est de cet adjectif 
d'idylle que les qualifie le garde des sceaux) : 3 1,307... 
3o,366 auteurs ont été découverts; 23,292 ont été 
arrêtés. — Valeurs des dçmmages causés : 7,899,867 fr. 

— Les dommages occasionnés par les délits contre 
la propriété se sont élevés en totalité à 12,734,874 fr. 
L'Italie a la primauté de la criminalité en Europe. 
En pourrait-il être autrement ? La justice acquitte les 
individus prévenus des délits les plus flagrants et des 
crimes les plus punissables. Les avocats plaident « la 
force irrésistible » ou « la force semi-îrrésistible ». 
Jurés et magistrats trouvent cette thèse de l'irrespon- 
sabilité admirablement juridique et excessivement 
commode : elle les dispense d'interroger et la loi et 
leur conscience ; elle les met à l'abri des vengeances 

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200 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

qui poujrraient s'exercer contre eux. La mafia et la 
camorra sont florissantes. Des bandes de voleurs et 
d'assassins déjouent la vigilance de la force armée, 
jusque dans les murs de la capitale : les provinces 
où Ton est le moins habitué à leurs apparitions pé- 
riodiques, la Toscane, la Lombardie, le Piémont, en 
sont infestées. L'immoralité, s'abattant des hauteurs 
du pouvoir sur les masses , y fait des ravages ef- 
frayants. Les malheureux, enflammés par les excita- 
tions malsaines des awocàtiy des prqfessdri, des 
dottdri, des scrittdri, qui se ruent à la curée des 
places, appliquent, pour leur usage individuel, et le 
poignard ou le revolver à la main, les principes du so- 
cialisme. Les chroniques de la presse sont bourrées 
de faits qui, sous les rubriques de : vols, blessures, 
émeutes, assassinats, suicides, donnent jour par jour 
la mesure du progrès de ce phénomène, de ce monstre 
que devient l'Italie. Le Movimento dello Statô civile 
in Italià nel i8j8 constate que, dans cette année, il y 
a eu 1,1 58 suicides, sur 8 1 3, 5oo décès, principalement 
fournis par la Toscane, l'Emilie , la Lombardie, la 
Vénétîe, le Piémont... Dans les maisons de déten- 
tion, les condamnés, aspirant l'air de révolte qui 
souffle autour de leurs sombres demeures, se soulè- 
vent : à Turin, à Gênes, à Naples... De graves faits 
d'indiscipline éclatent dans l'armée : à Rome, dans 
un café du Corso, un volontaire fait à haute voix, 
sans rencontrer ni indignation ni étonnement, l'éloge 
de Passanante ! Le bruit est accrédité qu'un officier 
général se fait payer deux ou trois fois par an sa solde, 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



en menaçant le roi Humbert de lui faire défection. 
Peut-être n'en est-il rien ! Mais comment compter sur 
une armée dont les chefs peuvent être accusés, sans 
que personne la trouve étrange, d'une pareille 
infamie?... 

L'Unité italienne s'est donc faite uniquement au 
profit de la classe moyenne. Les Notes sur Rome et 
r Italie^ écrites à Rome en 1872- 1873, et la Préface 
au Conclave ont démontré la chose : nous n'avons 
pas à y revenir... Les ouvriers et les paysans, ceux-ci 
surtout, ont été complètement laissés de côté. En 
dehors de l'ordre politique, elle s'est bornée à rem- 
placer l'élément religieux par l'élément civil. Elle n'a 
point mis la terre aux mains de celui qui la cultive, 
comme a fait la Révolution de 1789 pour les biens 
des émigrés et du clergé. Les fonds ecclésiastiques ont 
été achetés par la classe moyenne. De sorte que, dans 
ce pays essentiellement agricole, le paysan n'a pas 
même l'espoir de devenir propriétaire. Quant à l'ou- 
vrier, on vient de voir quelle est sa gêne ! Et l'aris- 
tocratie , qui entretenait avec eux les rapports de 
patron à client, qui ont toujours distingué le peuple 
romain, a été frappée au cœur par la loi successorale. 
Une bourgeoisie qui n'a pas eu le temps de dé- 
pouiller son âpreté et son égoïsme, grossit les fer- 
mages et rogne les salaires. Voilà le côté économique 
du nouvel état de choses. 

Mais cette révolution ne s'est pas accomplie sans 
remuer profondément les masses, sans allumer les 
convoitises. Une expérience, déjà longue, prouve aux 

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LEON XIII ET LE VATICAN. 



ouvriers et aux paysans, qui forment l'immense majo- 
rité de la nation italienne, qu'elle a été faite... contre 
eux. Ils en sont écrasés. Ils sont menacés de suc- 
comber sous son poids. La guerre à l'Église a été non 
moins fatale au trône qu'à l'autel : elle a sapé les 
principes sur lesquels reposent et la société civile 
et la société religieuse. Le spectacle des parvenus, 
uniquement soucieux de s'enrichir, a enflammé les 
appétits. La bête humaine sent qu'on l'a trompée, 
qu'on l'exploite. Elle entend qu'on lui promet d'a- 
méliorer son sort. Elle réfléchit que, peut-être, elle 
pourra faire à son profit ce qu'elle a fait pour les 
maîtres qui l'ont trahie. Le désespoir et la colère lui 
donnent conscience de sa force. Déjà, elle écarte les 
épaules pour s'assurer qu'elle pourra soulever la 
pierre du cachot où on la laisse en proie à toutes les 
souffrances. Les conseillers, qui font briller à ses 
yeux l'étoile d'un avenir plus doux, lui répètent qu'il 
est temps, qu'au premier mouvement elle renversera 
tous les obstacles... « Toutes les ressources du pays, 
s'écrie le député Minervini, sont absorbées par le 
fisc. La réaction est devenue inévitable et légitime. » 
Et le député Bertani, développant cette pensée, dé- 
montre que ce n'est plus, comme au temps où Victor- 
Emmanuel II voulait ramener à Rome « le règne de 
la morale et de la justice ! » la Papauté, mais « la 
Monarchie qui réduit l'Italie en un état misérable 
et honteux, sous le triple rapport politique, adminis- 
tratif et financier. La liberté est un mot vide de sens : 
les actes arbitraires se succèdent, la centralisation 



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^liON XIH ET L£ VATICAN. 2o3 

s^accroît et absorbe les ressources nationales, la faim 
tue des milliers de victimes et oblige les malheureux 
ouvriers et paysans à aller braver la mort en Afrique 
et en Amérique. Qu'attend-on pour se débarrasser 
de la forme actuelle du gouvernement et du nombre 
immense des cryptogames qui donnent la mort?... 
Les peuples se démocratisent. Les Monarchies doi- 
vent disparaître, ou en queue de rat par le procédé 
d'évolution, ou dans une tempête par le procédé ré- 
volutionnaire... » 

Ce dilemme de l'évolution ou de la révolution est 
dû à M. Alberto Mario. C'est à peu près l'équivalent 
de l'opportunisme et de l'intransigeance, comme le 
néologisme politique, qui ne se pique point de litté- 
rature, appelle les deux principales fractions du parti 
républicain français. Un journal libéral de Vérone, 
VArena, confondant révolutionnaires et évolution- 
nistes, leur lance cette apostrophe : « Une masse de 
canailles s'eÔorcent de terroriser les citoyens... Ces 
sectaires exercent un pouvoir ténébreux, s'imposent 
par les coups de stylet et mettent en émoi tous les 
hommes pacifiques et honnêtes... » N'est-ce pas, sui- 
vant une expression familière, l'hôpital qui se moque 
de la charité ? L'œuvre d'invasion et de spoliation a 
été accomplie par deux catégories analogues de per- 
sonnes : à côté des Sella, des Lanza, des Minghetti, 
des Visconti-Venosta, des Cialdini, etc., etc.,. — pour 
nexiter que quelques-uns des survivants auxquels, 
sans donte^VArena ne refuse point son tribut d'homr 
mages , — ïnatchaient ^ la main dans la .inain de ces 

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204 LÉON Xlfl ET LE VATICAN. 

amis et complices de Victor- Emmanuel II et de Na- 
poléon III, les bandes mazziniennes et garibal- 
diennes, la plupart recrutées parmi les gens de sac et 
de corde. Si les dissidents, au milieu desquels siègent 
les représentants de révolution et de la révolution, 
d'où doit indifféremment sortir la République, sont 
des intrigants de bas étage, criards, vantards, insolents 
comme des valets, prétendant se vendre très chers, 
tout en avouant qu'ils valent très peu ; si le parti des 
ministériels, entre lesquels se débat un roi sans 
autorité, est composé d'avocats et de professeurs qui 
se livrent à un agiotage sans vergogne ; si les consti- 
tutionnels, où se trouve Pétat-major unitaire, en- 
durcis par leur lutte d'un quart de siècle contre 
rÉglise, n'ont plus d'idée noble et généreuse, tout 
entiers dévorés par la soif du pouvoir; il n'en est pas 
moins vrai que les évolutionnistes et les révolution- 
naires de la République ne sauraient être peints sous 
des couleurs pi as noires que celles que nous venons 
d'emprunter à M. Petruccelli délia Gattina qui con- 
naît bien toutes les variétés de la « secte », puisqu'il 
en est un des doyens... Ils ne sont pas plus « ca- 
nailles », suivant l'expression, peu tendre, du journal 
libéral de Vérone, que ceux qui ont accompli l'œuvre 
d'invasion et de spoliation. Ils se valent : ils ne sont 
pas plus nombreux, et ils sont aussi entreprenants. 
Mais, chez les uns et chez les autres, il y a des de- 
grés. Et si l'on ne trouve pas irrespectueux de désirer 
que Léon XIII s'allie avec ceux-ci, sous de certaines 
conditions, pourquoi trouverait-on irrévérencieux 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 2o5 

d'estimer qiïe Léon XIII pourrait, également sous de 
certaines conditions, s'allier avec ceux-là ?... 

Au printemps de 1879, Garibaldi a présidé, dans 
rassemblée de la a Société des droits dePhomme », 
à Porganisation de la « Ligue de la Démocratie ». Le 
Comité central de la Lega délia Democra:[ia^ établi à 
Rome, a été composé de MM. Avezzana, Aporto 
Antonelli, Bagnasco, Barni, Belardi, Bertani, Bovio 
Cadenazzi, Campanella, Caneto, Canzio, Castellani 
Cavallotti, Carducci, Cella, Corseri, Del Carlo 
Dell' Isola, Fortis, Fratti, Garibaldi, Menotti Gari 
baldi, Guastalla, Imbriani, Lemmi, Mantovani 
Mario, Meyer, Missori, Napoli, Narratone, Pais, 
Pantano, Parboni, Pozzi, Ravagli, Rosa, Saffi, Sa 
lomone, Santini, Tivaroni, Valzania, Zuccari. La 
fine fleur du parti républicain 1... Elle est instituée 
pour revendiquer principalement : la délivrance des 
provinces irredente^ l'établissement du suffrage uni- 
versel, l'abolition du serment politique, la réunion 
d'une Constituante..., la réforme du Statut. Son but, 
c'est la République... Ses revendications, habilement 
combinées et graduées, ne sauraient aboutir à une 
autre issue. « L'histrion en chemise rouge », comme 
l'a appelé le général Cialdini, n'est pas un héros in- 
vulnérable. Il ne repousse point les présents d'Ar- 
taxerce. Humbert I*' lui sert une pension annuelle 
de 100,000 francs, qui lui donne le loisir de s'api- 
oyer sur le sort du prolétaire. A-t-il besoin d'une 
dot pour l'un des enfants de ses multiples unions? 
Il fait blanc de sa rapière républicaine. Aussitôt, le 

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2o6 LEON XllI ET LE VATICAN. 

roi Tapaise avec quelques liasses de billets de ban- 
que. Il n'y a pas un an que la chose s^est encore re- 
produite. Delnandez au Banco di Napoli!.., Mais 
peu importe ! « Croit-on , dit la Na\ione , que 
MM. Bertani, Campanella, Mario, Parboni, Saffi, 
songent à se contenter de réformes plus ou moins 
constitutionnelles?... Ils cherchent seulement à si- 
muler, à Tombre d'un grand nom (il n'est peut-être 
pas superflu <ie faire remarquer que la Na:{ione dé- 
signe Garibaldi par ce vocable), une identité de vues, 
une concentration de forces..., pour agiter les mul- 
titudes sous un prétexte quelconque, et susciter des 
désordres sur le terrain qui paraîtra le plus propice 
au moment que Ton jugera le plus opportun... » La 
Lega délia Democra:{ia a créé plusieurs milliers de 
sous-comités , de Brindisi à Bardonnèche et de Ve- 
nise à Vinrimille, qui correspondent avec le Comité 
central de Rome. Les associations maçonniques, 
irrédentistes, ouvrières, démocratiques, coopératives, 
athées, etc., réseau de mailles serrées, combinent 
leur action avec la « Ligue de la Démocratie ». Elle 
a fédéralisé toute une presse, qui propage audacieu- 
sement son programme , qui éclaire violemment sa 
route : en tête, comme porte-drapeau, la Lega délia 
Democra\ia^ puis la Capitale^ le Dovere, le SecolOj 
la Ragione, le Ga\iettino rosso, le Cittadino^ la 
Plèbe, Vltalia degli Italiani, le Luci/ero, le Ri-* 
bellOy etc , etc. Ces journaux s'impriment à Rome, à 
Palerme, à Naples, à Milan, à Lodi, à Modène, etc* 
Elle a fondé des « Bibliothèques républicaines cir- 



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LEON XIII ET LE VATICAN. 



culantes », dont les ouvrages, socialistes, commu- 
nistes, athées, sont livrés à des malheureux en proie 
à la misère... Elle publie même un bel Almanach : 
VAlmanacco socialista pel 1880 , composé par des 
écrivains de divers pays, dont Pun est célèbre pour ses 
connaissances géographiques : MM. Elysée Reclus, 
Barbanti, Malon, Gnocchi , André Léo, Uselisco, 
Brousse, etc. Elle a des groupes de bravi^ qu'elle 
emploie comme des brûlots : les Circoli Barsanti, 
les Circoli Passanante, la société des Fratelli Ban- 
dieraj dont les statuts donnent le frisson, la société 
des Pétroleurs, qui porte pour devise : Ungi e 
brucia! etc., etc. Et ces groupes de bravi font la 
police, à coups de couteau. Le principal journal des 
constitutionnels, la Ga:{:{etta d'Italia, de Florence, 
est littéralement frappé d'interdit. Son correspon- 
dant de Livourne, M. Ferenzona, est assassiné pour 
avoir publié une brochure, Garibaldi VIngrato, où 
il montrait le « héros » qui, suivant la spirituelle 
expression de la Na^iofiCj « ne conçoit le bonnet 
phrygien que surmonté d'une couronne », trahissant 
tour à tour, moyennant salaire , la Monarchie et la 
République. Son directeur, M. Pancrazi, ne peut 
sortir de son domicile qu'escorté de gardes, comme 
au temps où les palais de Florence étaient autant de 
forteresses où se retranchaient guelfes et gibelins... Il 
;faut faire remarquer qu'avec la Per&everan:{a, VOpi- 
nione, la Na:{ione, la « mauve » Na^ione^ la Ga:{^etta 
d*Italia estlQ seul journal, parmi la presse non catho- 
lique, qui se répande au delà de la région où il s^im- 



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»o8 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

prime... Elle a des dépôts d'armes... On en a dé- 
couvert un des mieux pourvus, à quelques pas de 
Tarsenal de la Spezzia. Dans Tarmée, des généraux, 
des officiers, des soldats, lui sont acquis. Le général 
Bonelli, ministre de la guerre, adressait, dans les 
premiers jours de janvier 1880, aux commandants 
de corps une circulaire, où il avouait a que des ten- 
tatives d'insubordination s'étaient produites en di- 
vers lieux... » en des proportions telles qu'il devenait 
urgent d'aviser. Un officier supérieur, envoyé par 
une grande Puissance pour assister aux manœuvres 
qui ont eu lieu (été de 1 879) dans le quadrilatère, nous 
a affirmé avoir entendu plusieurs officiers de Tétat- 
major général dire, à quelques pas d'un prince, dont 
ils avaient reçu les faveurs: « Je suis républicain!... » 
Pour forcer ses adeptes militaires à ne point reculer 
au dernier moment , elle forme elle-même toute une 
« Territoriale » destinée à rendre l'hésitation impos- 
sible , à enlever le mouvement : La Società dei 
carabinieri italidni. Pour être « carabinier italien », 
il faut avoir de bonnes notes démocratiques et 
s'exercer au maniement de la carabine. La Società 
dei carabinieri italiani dit qu'elle n'en veut qu'à 
l'Autriche, qu'elle se prépare en vue de Vlrreden-- 
:{ione : mais c'est une véritable force d'avant-garde 
que le parti d'action, qui se dissimule derrière l'/rre- 
den^ione^ saura employer quand le moment sera 
venu. En attendant, les <c carabiniers italiens » font 
des îc promenades militaires », visitent les « frères et 
amis », apprennent le tir, et font des provisions de 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. aog 

fusils, de poudre, de balles. C^est dans la Ligurie, la 
Toscane, les Romagnes, qu'ils sont le plus répandus 
et le mieux équipés... Enfin, toute une organisation. 
Les provinces irredente sont la Savoie, Nice, la 
Corse, Malte, la Tunisie, riUyrie, le Tyrol, le Tes- 
sin, que la France, l'Angleterre, l'Empire Ottoman, 
rAutriche-Hongrie, la Suisse, « retiennent » sous 
leur domination ou leur suzeraineté. On voit dans 
les salons de lecture de beaucoup d'hôtels italiens, des 
cartes représentant l'Italie agrandie de ces provinces 
irredente : quelques-unes y ajoutent même le golfe 
du Lion jusqu'à Toulon... On nous laisse Mar- 
seille... Pourquoi? Et, enjambant la Méditerranée, 
le géographe de Vltalia degli Italîani plante le dra- 
peau, blanc, vert, rouge, sur notre colonie algé- 
rienne ! Partout où se trouvent réunis un fumiste, un 
vitrier, un pifferaro^ un « modèle », originaires du Pié- 
mont, de la Lombardie, des Abruzzes, de la Calabre, 
la terre que foulent leurs pieds vainqueurs est Vltalia 
degli Italiani. L'Italie est imparfaitement cultivée et 
dépourvue d'industrie; elle a le cours forcé; ses im- 
pôts sont écrasants; ses grandes villes sont dans la 
détresse financière. C'est une Reine, couverte de 
perles et de diamants, qui n'a ni bas ni chemise, ni 
pain ni foyer. Eh bien! les virils soucis du dévelop- 
pement national font place chez elle aux ambitions 
malsaines de la politique annexionniste. L'Italie a 
été attrapée « comme un renard qu'une poule aurait 
pris », de n'avoir pas escamoté quelque langue de ter- 
ritoire au Congrès de Berlin. On dirait qu'aucun 



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210. LJ2QN XJU ET LE VATICAN. 

événement n^a le droit de s'accomplir en Europe, 
sans qu'elle ait part, non pas aux coups, mais aux 
profits. Et tous partagent ce sentiment : le Roi, les 
ministres, le Sénat, la Chambre, nionarchistes, répu- 
blicains, riches, pauvres, fiévreux de la mal* aria et 
lépreux de la pellagra... N'est-ce pas M. Tajani, 
garde des sceaux, qui, dans l'automne de 1878, a 
adressé une circulaire aux procureurs généraux du 
royaume, les invitant, pour ne pas provoquer des 
complications extérieures, à s'abstenir de faire osten- 
siblement partie de VIrredenta? De sorte que Vlrre- 
denta est un terrain bien choisi : les cœurs s'y en- 
flamment, les esprits s'y enthousiasment, moins sans 
doute que pour l'Unité, mais cependant assez pour 
donner une couleur patriotique et chevaleresque à 
l'entreprise qui se poursuit derrière... 

Le colonel de Haymerlé a démasqué tout ce plflat 
dans sa brochure : Italicae Res. Cet officier, pendant 
plusieurs années attaché militaire à l'ambassade 
d'Autriche-Hongrie au Quirinal, qui était dirigée 
par son frère, le baron de Haymerlé, aujourd'hui 
président du Conseil des ministres de l'empereur 
François-Joseph, a suivi, avec attention, avec saga- 
cité, le travail qui se fait dans la Péninsule en faveur 
(Je la République : c'est la répétition de la Giovâne 
Italia que Mazzini conduisait à l'Unité. Seulement, 
ce travail est empreint d'un esprit plus matérialiste 
et est gros de plus terribles tempêtes. A la devise de 
Mazzini : DioePopolo! M. Alberto' Mario a. sub- 
stitué la devise : Dio è Popolo! Au lieu de : « Dieu 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. ait 

et le Peuple ! » c'est : « Le Peuple est Dieu ! » Pûîs- 
siince d'un accent !... La réponse du général Mezza- 
capo : Pro Patria, qui peut être considérée comme 
officieuse, n'a pas osé rompre avec Vlrreden^ione : 
son langage, à la fois cauteleux et violent, n'est qu'un 
aveu. Et quoi d'étonnant ! Le sauveur, le conseiller, 
le ministre, le favori du roi Humbert, M. Cairoli, 
n'a-t-il pas été ardent républicain et farouche irré- 
dentiste ? Et ne le reviendra-t-il pas demain, grâce 
au ressort de son opportunisme, quand Vlrreden- 
s^ione et la République wront triomphé ? Aussi le 
gouvernement, dont les membres ont tous été autre- 
fois compromis, sesent41 impuissante rqxdmer cette 
propagande... Nous avons été témoin à Pise d'un 
fiait bien typique. Les monuments, les maisons, les 
ambres, se couvraient de petits imprimés, où on lisait : 
^ I^JiPiis voulons Trieste ! Nous voulons Trente i » La 
police \es enlevait. Quelques heures après, ils étaient 
remplacés, comme par des mains invisibles. Cette 
comédie a duré plusieurs jours... 
, Le baron et le colonel de Haymerlé, celui-ci dans 
sa brochure et celui-là dans ses communications au 
gouvernement, ont fait remarquer que Vltalia irre- 
denta constituait un danger bien plus sérieux 
pour la sûreté intérieure de l'Italie que pour la sû- 
reté extérieure de l'Autriche. L'avis ne laisse pas 
d'avoir une impertinence polie... Au Vatican, tout un 
parti est convaincu que l'empereur François-Joseph, 
las des forfanteries ^et des injures italiennes, a la main 
sur la garde de son épée : déjà il voit ses troupes à 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



Venise, à Vérone... Ce sont là, pour le moment, de 
pures illusions : car il faudrait premièrement le 
placet de M. de Bismarck. Mais il est certain que 
Tagitation triestine et trentine ne saurait faire trem- 
bler la Monarchie austro-hongroise. Tandis que les 
troubles qui éclatent dans plusieurs milliers de com- 
munes italiennes ébranlent vigoureusement la Maison 
de Savoie. 

Car toutes ces manifestations irrédentistes sont en 
même temps républicaines. On n^enregistrerait pas 
dans un volume celles qui se sont produites depuis 
six mois. A Milan, collision entre les gardes de la 
sûreté publique et les affiliés de la Fratellania repub" 
blicana, à la commémoration des « Cinq Journées » : 
les couronnes déposées sur le tombeau de Carlo Cat- 
taneo portaient pour inscription : Ai Martiri deli848y 
la Fratellan:[a repubblicana. A Naples, à Tanniver- 
saire de la mort de M. Georges Imbriani, les repu- 
blicains irrédentistes arborent des rubans rouges, 
ornés A% la lettre R... A Lucques, M. Depretis, « ce 
vieux fourbe de bouc », comme l'appellent les amis de 
M. Cairoli, fait fermer un cercle socialiste : t)n trouve 
dans ses archives une lettre de M. Cairoli engageant 
les républicains à persévérer dans leur oeuvre de pro- 
pagande! Et M. Depretis de se pincer' les lèvres! 
A Gênes, 25o représentations de Cercles républi- 
cain« et de Sociétés irrédentistes assistent à la com- 
mémoration de Mazzini, au chant de l'/nno, c'est-à- 
dire rhymne de Garibaldi, et de la Marseillaise. A 
Bologne, on double les factionnaires , parce que lé 



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LÉON XiU ET LE VATICAN. 2i3 



bruit court que les Internationalistes ont le projet 
de mettre le feu aux casernes : néanmoins les soldats 
sont assaillis la nuit. Il va sans dire que Tanniver- 
saire de la Commune y est bruyamment fêté. A Ri- 
mini, on arbore le drapeau rouge sur l'arc de Jules- 
César; on placarde des manifestes incendiaires,;. 
on roue de coups les gendarmes qui échappent à 
grand'peine aux furieux, qui les veulent jeter dans 
la Marecchia. A Ancône, au banquet de la Société 
« rinfernale »,on hurle : Abbasso Iddio! et les échos 
répètent dans les rues épouvantées : « A bas Dieu ! » 
A Osimo, les Fratelli Bandiera maltraitent les étu- 
diants, profèrent des cris de mort contre les prêtres, 
forcent les portes des filatures, massacrent l'adjoint 
au maire, et affichent cette proclamation : « Osimo 
doit être un lac de sang. Il faut ici une République 
sanguinaire. Nous la ferons ! » A Turin, des bandes 
parcourent les rues aux cris de : « Vive Garibaldi ! 
Vive Mazzini ! A bas la mouture ! » Les étudiants 
font une ovation au député Cavallotti, irrédentiste 
expulsé d'Autriche-Hongrie, républicain insulteur 
de la reine Marguerite. A la Spezzia, des ouvriers de 
l'arsenal militaire sont surpris en flagrante conspi- 
ration. A Rome, au Capitole, on couronne le buste 
de Mazzini : et des vociférations de : « A bas la Mo- 
narchie! Vive la République! » se font entendre jus- 
qu'aux portes du Quirînal. Pendant ce, on distribue 
des images représentant une femme féroce : Petroliera! 
La Pétroleuse! Il n'est pas un village où quelqu'une 
de ces manifestations , plus ou moins nombreuse, 

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214 LÉON Xlil Et LE VATICAN. 

plus OU moins grave, n'ait eu lieu dans le court es- 
pace de temps que nous venons d'indiquer. Rien 
n'en peut donner une idée plus exacte que l'histoire 
de l'année 1789 en France. Les hommes d'État ita- 
liens feraient bien de relire ces pages pleines d'ensei- 
gnements... 

Le député Bovio, ami du député Alberto Mario, 
rédacteur en chef de la Lega délia Democras[iay a 
donné, dans sa brochure : Uomini e Tempi^ la clef de 
ce mouvement semi-irredentiste et semi-républicairi, 
qui ne s'arrête plus. «... La synthèse de la Lega délia 
Democra{ia (il parle de la coalition) est la Consti- 
tuante. Pourquoi s'en effrayer? La succession des 
phases de la souveraineté, déléguée en apparence, 
court vers son terme : elle reviendra à la nation, qui 
doit décider. La souveraineté, passée à travers les 
gradations de la représentation de l'aristocratie et de 
la bourgeoisie, n'a pas résolu et ne pouvait pas ré- 
soudre le problème de la liberté et du bien-être du 
peuple. Il faut maintenant que la nation se prononce 
dans la Constituante... » Selon M. Bovio, le régime 
actuel présente deux faits importants : le premier, 
que la réforme, toujours promise, discutée et tentée, 
n'a jamais abouti ; le second, que les forces de la 
droite, du centre, de la gauche, tour à tour épuisées, 
amènent la nécessité d'une sorte de fusion; que cettfe 
fusion ne peut réunir que les hommes sans convic- 
tion, mais avides de pouvoir. Il note que les partis 
se succédant au gouvernement ont eu une durée de 
moins en moins longue, à mesure qu'ils se rappro- 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. aî5 

chaient de la fusion , et il estime que la fusion du- 
rera encore moins que oes partis... 

Le mouvement semi-républicain et semi-irreden- 
tiste est destiné à provoquer successivement rétablis- 
sement du suffrage universel, Tabolition du serment 
politique, la réunion d'une Constituante, la procla- 
mation de la République. Ce sont les- anneaux de lu 
chaîne de l'évolution. Le suffrage universel donne*- 
rait-il tout de suite ce résultat ? Dans une lettre qu'il 
adressait, le 12 avril 1879, à M. Bovio , Garibaldi 
déclarait qu'il valait mieux courir le risque de voir 
les catholiques entrer au Parlement que de main- 
tenir cette a Italie légale », cette « Italie superficielle », 
qui est un « mensonge », qui est une « peste ». Il 
compte, sans doute, qu'il suffirait d'une Législature 
pour « le désencléricaliser ». Mais les démocrates 
.savent to.us que le système électoral, qui fait diî plus 
pauvre et du plus ignorant l'égal du plus (hiltivé et 
du plus riche, porte dans ses flancs le système répu- 
blicain. En tout cas, une Chambre, élue par le suf- 
frage universel, serait composée d'éléments tels qu'il 
n'est pas téméraire de penser qu'elle demanderait 
l'abolition du serment politique et la réunion d'une 
Constituante, d'où sortirait la République. Les Ita- 
liens préfèrent généralement les chemins longs et 
sûrs aux chemins courts et périlleux. 

M. Alberto Mario n'est point partisan de la révo- 
lution, bien qu'il ne la repousse pas absolument. 
Voici les motifs sur lesquels il s'appuie ! D'abord, en 
sa qualité de disciple de Cattaneo et de Stuart 

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2i6 LÉON Xm ET LE VATICAN. 

Mill, il ne craint pas que la discussion dans le camp 
républicain puisse rompre le faisceau de la Lega; 
ensuite, la Lega^ fondée par Garibaldi, a réservé à 
chacun le libre apostolat de sa docrine propre. Plus 
les idées se heurtent, se modifient, se transforment, 
plus révolution s'accélère. Ce qui est vrai en socio- 
logie par rapport aux idées, est vrai aussi en bio- 
logie par rapport aux races. (Nous analysons une 
•polémique de M. Alberto Mario avec M. Bovio.) 
S'il y a des républicains qui, admettant Texistenoe de 
Dieu, en déduisent la loi du monde, et si d'autres, 
qui la nient, trouvent ailleurs cette loi ; s'il y a des 
républicains qui ne voient dans la composition de la 
nation que la commune et TEtat, et si d'autres, qui la 
jugent insuffisante, ajoutent comme anneau intermé- 
diaire les régions; s'il y a des républicains qui attri- 
buent à la loi civile et pénale une valeur absolue et 
universelle, et si d'autres ne lui accordent qu'une 
valeur relative et particulière, d'où l'idée de la plu- 
ralité législative ; s'il y a des républicains qui veu- 
lent dans le gouvernement un maître d'école, et si 
d'autres ne veulent qu'un simple surveillant : — tous 
ces républicains doivent-ils, à cause de ces différences 
de vues et d'appréciations, se séparer, après s'être 
unis pour la conquête de leurs droits, et s'arrêter à 
la porte de la Constituante?... Mais, comme il s'agit 
surtout pour l'évolution de « faire coucher l'astre 
de la Maison de Savoie », au lieu de l'éteindre brus- 
quement, il ne paraît point indispensable à M. Bovio 
de montrer tant d'égards au fijs du prince qui a dé- 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 217 

trôné le duc de Parme, le duc de Modène, le grand- 
duc de Toscane, le roi des Deux-Siciles, le Pape, au 
mépris des liens du sang, au mépris de la foi jurée! 

On dit que Léon XIII attend avec confiance la 
chute de la Maison de Savoie, soit par révolution, 
soit par la révolution : celle-ci saurait bien devancer 
celle-là, au cas où les discussions académiques, aux- 
quelles se complaît M. Alberto Mario, et dont se défie 
M. Bovîo, feraient traîner Faction en longueur, sui- 
vant la tendance du caractère italien, qui aime le jeu 
à coup sûr. Toutefois la révolution lui inspire plus 
d'inquiétudes que révolution. Il craint que, dans le 
déchaînement de la victoire, on envahisse le Vatican, 
on y promène le fer et le feu. Le Chef de l'Église ne 
souhaite pas des violences, dont il serait peut-être la 
première victime. Tandis que, de l'aveu même de 
Garibaldi, toute négociation ne serait pas impos- 
sible sur le terrain politique, quant à la substitution 
de la République à la Monarchie. Quitte, le lende- 
main, à se disputer la situation !... 

L'agitation irrédentiste et républicaine va pro- 
chainement donner un résultat dans le sens évolu- 
tionniste : la réforme électorale. Tant que la droite a 
été au pouvoir, il n'a pas été question de réforme 
électorale. La consorterie avait horreur de l'extension 
du suffrage : un cens restreint lui paraissait devoir 
assurer à jamais sa domination. La gauche n'en est 
pas moins arrivée au pouvoir à la fin de 1876. Mais, 
à partir de cette époque, le gouvernement n'a plus pu 
repousser avec la même hauteur ce principal article 

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ai8 LEON XIII ET LE VATICAN. 

de son programme. MM. Zanardelli, Nicotera, De- 
pretis, ont tour à tour présenté des projets tendant aune 
accession plus ou moins large de citoyens : mais ces 
projets sont allés dormir du sommeil parlementaire 
dans le sein des Commissions. Cependant, Topinion 
n'a pas permis de poursuivre ce jeu de promesses et 
d'échappatoires : le ministère Cairoli-Depretis s'est 
vu obligé de déposer sur le bureau de la Chambre 
élue le i6 mai 1880, le texte d'une loi étendant le 
cens. Qu'en adviendra-t-il ? Toujours est-ij qu'elle ne 
paraît pas contenter beaucoup de personnes. Partout 
se tiennent des meetings en faveur du suffrage uni- 
versel. A Bergame, trente sociétés démocratiques de 
la Lombardie votent une ré3olution ainsi conçue : 
« Nous déclarons que nous voulons qu'on pro- 
mulgue, sans retard, une loi électorale, avec le suf- 
frage universel basé sur la capacité civile, avec le 
scrutin de liste, avec une indemnité aux députés, et 
sans serment. » A Florence, on accentue une décla- 
ration analogue par ces hurlements : « À bas! A 
mort ! » A Milan , immense concours au théâtre 
Castelli, sous la présidence du député Bertani, « le 
bout du fossé », comme l'appelait-, dit-on, Victor- 
Emmanuel, en faisant ses dernières recommanda- 
tions à Humbert. La Perseveran:{a fait mélancoli- 
quement remarquer « que la Questure était comme 
absente, laissant, sous prétexte de revendiquer le 
suffrage universel, insulter librement et iiérativement 
Le Roi, le Parlement, les institutions ». A Rome, au 
Sferisterio, la revendication du suffrage universel 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 219 

retentît au milieu d'un concert de : Abbasso il privUe- 
gio ! Abbasso le leggi! Abbasso VAutorità ! Abbasso 
i preti ! Abbasso il Re ! Abbasso il Papa ! Abbasso Id- 
dio a Même langage à Bologne, à Vérone, à Venise, à 
Livourne, à Parme, à Turin, à Gênes, à Naples, etc. 
L'idée fait la boule de neige. L'a Italie superficielle», 
r a Italie légale », se meurt. Le gouvernement lui- 
même lui porte le coup. Pressé par les irrédentistes 
et les républicains, il n'osera plus leur refuser, sinon, 
le suffrage universel, du moins une extension du 
suffrage, qui, sans modifier beaucoup la situation^ 
marquera une courte étapç sur la planche savonnée, 
— au bas de laquelle tous les bimanes du sexe mas- 
culin sont égaux devant les urnes. . . 1 
Si le roi Humbert se voyait dans la nécessité de 
convoquer une Constituante, c'est-à-dire une Assem-, 
blée chargée de décider souverainement du sort de la 
nation italienne, il n'est pas douteux que, même avec 
le régime électoral encore en vigueur, les catholi- 
ques devraient prendra part aux élections ; c^r les 
chiffres des votes et des .abstentions, que nous avons, 
précédemment placés sous les yeux du lecteur, font 
voir que la lutte présenterait un avantage certain., 
Mais, hors ce cas où l'obligation du serment serait 
inévitablement suspendue ou conditionnelle de fai^ 
ou de droit, leur participation aux élections législa-i 
tives est une question essentiellement contingente et 
délicate. Pie IX et Léon XIII observent à cet égard la 
même politique. Ne elettàri^ ne eletti. Les motifs qui 
ont dicté cette attitude sont faciles à comprendre. . 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 



L'entrée au Parlement impliquerait pour les catho- 
liques une sorte de reconnaissance des faits accom- 
plis. A cause de la situation particulière où ils se 
trouveraient vis-à-vis du Pape, surtout ceux qui re- 
présenteraient le Domaine de Saint-Pierre, ils pour- 
raient provoquer de graves complications. Siège- 
raient-ils parmi les constitutionnels ou parmi les 
dissidents? Formeraient-ils un groupe particulier 
qui se porterait, suivant les circonstances , tantôt à 
droite et tantôt à gauche? Enfin, quelles modifica- 
tions, quelles améliorations, leur intervention parle- 
mentaire produirait-elle dans la condition de la 
Religion et du Saint-Siège en Italie? Dans telle 
hypothèse, que Ton ne saurait prévoir parce que les 
événements sont plus variés que l'imagination ne les 
conçoit, peut-être serait-il expédient que les catholi- 
ques vinssent siéger à la Chambre! On ne saurait se 
prononcer a priori ni pour ni contre. Il appartient 
naturellement au Pape, non pas de leur permettre — 
sauf à ceux du Domaine de Saint-Pierre qui est 
exceptionnellement soumis au régime de la théo- 
cratie — de prendre part aux élections législatives, 
comme elettàri et comme eletti^ car le Pape n'a pas à 
intervenir dans la politique, à ce point de vue, mais 
de leur donner son avis, mais de leur dire : Expedit! 
Mieux que personne, en effet, il peut juger des con- 
séquences de ce changement d'attitude. Quels dan- 
gers ne courraient pas le Saint-Siège et la Religion 
dans l'univers, si les catholiques nori italiens s^effa- 
rouc.haient de cette apparence de connîibio entre le 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 221 

Vatican et le Quirinal , et si les ennemis de PÉglise 
en tiraient des arguments raisonnables, sinon justes, 
pour chercher à soustraire les peuples à un pouvoir 
qu^ils représenteraient comme ayant un pied au Qui- 
rinal et un pied au Vatican? Le patriotisme est sus- 
ceptible... Et le jour où les Puissances verraient un 
accord qui n^existerait sans doute qu^à la surface, elles 
s^éloigneraient avec horreur de TËglise de Rome : car 
par une contradiction plus ou moins inconsciente, 
elles n^entendent point que Tltalie se fasse un pié- 
destal de la foi religieuse de leurs sujets, qu^elles 
risquent pourtant depuis le 21 septembre 1870 de lui 
abandonner... Or, grâce aux renseignements de la 
diplomatie, le Pape seul possède les lumières suffi- 
santes pour trancher la question en connaissance de 
cause. Mais il est permis de dire, sans préjuger leâ 
décisions de cette sagesse auguste, qu^il faudrait un 
concours d'événements et de circonstances tout à fait 
extraordinaires, même si la situation extérieure le 
comportait, pour que les catholiques pussent s'enga- 
ger dans la voie parlementaire. Et, en effet, les 
membres des Chambres ont à prêter, après la vérifi- 
cation de leurs pouvoirs, le serment prescrit par 
Part. 49 du Statut : « Les sénateurs et les députés, 
avant d'être admis à l'exercice de leurs fonctions, 
prêtent le serment d'être fidèles au Roi , d'observer 
loyalement le Statut (altéré et étendu depuis le 
4 mars 1 848 ) et les lois de l'État ( revues et augmen- 
tées depuis le 4 mars 1848), et d'exercer leurs fonc- 
tions en ayant uniquement en vue le bien insépa- 



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»ia IJÊON Xin ET LE VATICAN. 

rablc du Roi et de la Patrie (roi et patrie changés par 
la trahison et la violence depuis le 4 mars 1848)... 
Vous direz que les dissidents, soit évolutionnistes, 
soit révolutionnaires , ont prêté ce serment ! Que 
M. Grévy- et M, Gambetta, qui ont juré fidélité à 
Napoléon III, n^en sont pas moins chefs de. la Répu- 
blique! Mais le cas serait bien différent à Monteci- 
torio. Léon XIII, pajs plus que Pie IX, ne souffrirait 
cette comédie sacrilège. Et quelles améliorations et 
quelles modifications dans la condition du Saint* 
Siège et dé la Religion, obtiendraient des députés qui 
auraient commencé Texercica de leur mandat par la 
reconnaissance solennelle et sacrée des faits accom« 
plis?... 

C^est au cardinal RiarioSforza que revient Thoo» 
neur d^avoir déployé le plus de zèle pour pousser les 
catholiques à prendre part aux élections mu4ikipales 
çt provinciales : il a plusieurs fois obtenu à Naples 
d^éclatantes victoires. Par les conseils municipaux et 
provinciaux, on reste maître du culte et de Técole^ 
On a Tessentiel. Son exemple est aujourd'hui suivi 
dans toute Tltalie, même à Rome, avec énergie, avec 
succès. Cependant, il y a des défaillances. On se lasse 
quelquefois de cette lutte qui , sur plusieurs points, 
dure depuis vingt ans... L'horizon se découvrant da- 
vantage, Léon XIII recommande, avec plus d'insis* 
tance encore que Pie IX, de disputer le terrain pied 
à pied, A cet effet, des « congrès catholiques régio- 
naux » ont été institués autour du « Congrès catiioli- 
que italien» qui depuis cinq ans se réunit tantôt A 



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LEON XIII ET LE VATICAN. 



Rome ou à Bologne , tantôt à Modènç ou à Venise. 
Le « Congrès catholique italien » et les « congrès ca- 
tholiques re'gionaux » s'occupent des intérêts à dé- 
fendre, soit dans les conseils municipaux , soit dans 
les conseils provinciaux, au point de vue religieux et 
social. Cette fédération, dirigée par un Conseil supé- 
rieur et aidée par des comités locaux, entretient Thar- 
monie et Faction dans toute l'Italie. Des hommes 
illustres lui consacrent leur autorité et leurs secours : 
il convient de citer au premier rang le duc Salviati et 
le commandeur Acquadernî. Son influence se fait 
partout sentir dans les renouvellements annuels et 
partiels de ces assemblées administratives. Ainsi se 
trouvent atténués les effets du régime dissolvant, sur 
lequel les hommes d'État de droite et de gauche de la 
a Monarchie subalpine », comme l'appellent les Ro- 
mains, ont porté des jugements si sévères. Mais cet 
ordre de choses ne saurait être que provisoire. Si la 
a Monarchie subalpine » devait durer indéfiniment, 
comme elle est, le découragement s'emparerait des 
catholiques, parce qu'ils donnent une bonne admi- 
nistration à un régime qui leur rend une mauvaise 
politique. Celle-ci finirait par détruire celle-là. Le 
mal ne s'étend-il pas chaque jour?... 

Par exemple, il résulte de la prolongation de cet 
état que l'organisation économique du clergé va en 
, s'amoindrissant, de manière que son existence même 
est en péril. Le rapport adressé en janvier 1880 au 
roi Humbert par la « Commission de surveillance 
du fonds du culte » sur la « situation du patrimoine, 

8 



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224 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

de la caisse et des reliquats actifs et passifs (de ce 
fonds) pendant Tannée 1877 », établit qu'on compte 
en Italie 277 ordinaires diocésains ou évêchés , 
307 chapitres de cathédrales, et 18,042 paroisses. Le 
revenu du patrimoine ecclésiastique, tel qu^il existe 
après les lois de suppression et de conversion, s'élève 
à la somme de 34,571,917 fr. 3i c. ainsi composée : 

Revenu des personnalités 
ecclésiastiques conservées, 
mais sujettes à conversion et à 
taxe 20,037,2 1 3 fr. 74 c. 

Revenu des biens des pa- 
roisses, non assujettis à la con- 
version ni à la taxe 1 1,889,824 fr. 73 c. 

Revenu des biens des con- 
fréries auxquelles est appliqué 
un traitement égal à celui des 
paroisses 2,644,878 fr. 84 c. 

Total. . . 34,571,917 fr. 3i c. 

Cela fait une paroisse pour un peu plus de 
T,5oo habitants, c'est-à-dire à peine le nécessaire 
pour le service du culte dans un pays agricole reste 
très attaché aux pratiques religieuses. Cela fait éga- 
lement, pour chaque paroisse, un revenu assez infé- 
rieur à 2,000 fr., y compris ce que la « Commission 
de surveillance » appelle « les appartenances » des 
évêchés , chapitres , paroisses , fabriques , sémi- 
naires, etc. C'est là, conclut le Rapport, un budget 
tout à fait insuffisant. Le prêtre n'a pas lés « moyens 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 225 

d'existence » auxquels il a « droit ». L'aveu est sans 
réplique... Les catholiques ont donc intérêt à ce que 
la situation se dénoue le plus tôt possible, et avant 
que l'influence du clergé qui se trouve assailli parla 
famine, n'ait disparu ou ne se soit par trop affaiblie... 

La revendication du suffrage universel, qui figure 
en première ligne dans le programme de la Lega 
délia Democra^ia^ doit-elle être combattue par eux? 
Il ne s'agit pas ici du principe : — le fait seul est en 
cause... Les paysans ont-ils quelque intérêt à défendre 
la Monarchie de Savoie et l'Unité italienne? En 
échange des impôts et du service militaire, dont la 
charge est plus lourde qu'en aucun pays d'Europe, 
ils n'ont rien reçu, pas même le droit de vote ! Ils 
accueilleraient donc avec reconnaissance une réforme 
, qui leur permettrait de résister aux extorsions d'une 
bourgeoisie implacable. Il est peu probable que la 
question agraire les fît longtemps hésiter à se lancer 
dans le radicalisme : mais les élections provinciales et 
municipales, mais la considération dont le prêtre jouit 
encore dans les campagnes, mais les sentiments reli- 
gieux qui distinguent les populations rurales, per- 
mettent de croire qu'au moins leur premier scrutin 
serait favorable à l'Église et au Saint-Siège, qui 
pourraient avoir là une occasion d'obtenir une 
situation conforme à leur dignité Et si la Consti- 
tuante coïncidait avec cette réforme, rien ne serait 
plus facile que la solution des difficultés pendantes ! 

La Lega délia Democra\ia obtient le suffrage uni- 
versel et la Constituante... Qu'adviendrait-il, même 

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226 LÉON XHI ET LE VATICAN. 

au cas où, selon la vraisemblance, — car les man- 
œuvres hostiles ne feront pas défaut, — les catho- 
liques n^auraient pas la majorité dans cette Assemblée 
souveraine?... La République est proclamée. Aurait- 
elle rimprudence, avec le régionalisme qui désa- 
grège la Monarchie, de rester unitaire et centralisée ? 
Elle se fera fédérative. De la sorte, ses principales 
villes, qui sont autant de capitales, avec une histoire 
illustre, des monuments magnifiques, des mœurs 
autonomes, un idiome propre, une littérature et des 
arts, un personnel politique, recouvreraient leur vie 
et leur grandeur. Le service militaire pourrait être 
allégé. Les impôts pourraient être dégrevés. Cette 
chape de plomb, suivant Texpression dantesque, que 
r Unité italienne et la Maison de Savoie ont jetée sur 
ce peuple , tomberait de ses épaules... En serait-il 
moins grand? N'est-il pas aujourd'hui réduit à 
servir de satellite, tantôt à la France ou à PAutriche- 
Hongrie, tantôt à la Russie ou à l'Allemagne? Il 
succombe sous ce rôle qu'il joue pour l'orgueil du 
roi Humbert, sans gloire, sans profit!... On dit que 
les anciennes divisions péninsulaires ne tarderaient 
pas à être rétablies : — le royaume de Piémont-Sar- 
daigne , le royaume des Deux-Siciles , les États- 
Pontificaux, le grand-duché de Toscane, le duché de 
Modène, le duché de Parme. Les dynasties qui y ont 
régné conservent peut-être quelque espoir. Robert I®' 
de Bourbon garde un petit organe à Parme : La Luce, 
Humbert P' de Savoie, ou du moins son frère le duc 
d'Aoste, caresse le rêve de quelque royaume de 



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LÉON Xiri ET LE VATICAN. 



Bourgogne à cheval sur les Alpes, du Léman à la 
Méditerranée, pour le cas où la couronne d'Italie 
viendrait à se briser. Mais Turin lui-même, la cité 
monarchique, a bien changé!... A l'Exposition des 
Beaux-Arts qui s'y est ouverte au printemps, 290 étu- 
diants de son Université ont refusé de complimenter 
Sa Majesté. Le Quirinal voudrait bien avoir l'assu- 
rance que ses hôtes trouveront un asile dans ce vieux 
Palazzo-Reale, où les « renards de Savoie » s'étaient 
fait un terrier agréable et paisible... Du reste, cela 
dépendrait de la République ! Ou elle serait turbu- 
lente et subversive : et alors reviendraient, après une 
anarchie plus ou moins longue, après des catastro- 
phes plus ou moins terribles, les anciennes divisions 
péninsulaires, peut-être réduites aux trois tronçons 
de Gioberti. Ou elle serait sage et conservatrice : et 
alors, quel serait son premier acte?... De rendre au 
Souverain Pontife l'indépendance territoriale qui lui 
est indispensable, en le plaçant au sommet de la Fé- 
dération, comme le Primato de l'Italie; en l'entou- 
rant d'attributs honorifiques qui ne le compromet- 
traient pas vis-à-vis de la Catholicité, et qui lui per- 
mettraient pourtant de couvrir l'Italie de toute la 
splendeur de son auréole. Nos voisins ne vivent pas, 
comme nous, depuis le xvii® siècle, dans une unité el 
une centralisation excessive. La plupart de leurs 
hommes d'Etat, républicains ou monarchistes, sans 
en excepter ceux qui sont entrés à Rome par la brèche 
delà Porta-Pia, reconnaissent les avantages delà Fé- 
dération, soit en République, soit en Monarchie, sou£ 



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228 LÉON Xni ET LE VATICAN. 

la présidence honoraire du Souverain Pontife 

L'Europe accueillerait avec sympathie un régime 
qui la délivrerait de cette difficulté toujours renais- 
sante, dont elle est fort embarrassée... Son établisse- 
ment se ferait sous les plus heureux auspices. Qui 
oserait chicaner sur sa forme, après qu'il aurait donné 
un pareil gage de son caractère d'ordre et de paix ? 
L'Italie aurait retrouvé la vraie condition de sa vita- 
lité et de sa force... Il n'appartient pas à un Français 
de le lui souhaiter ! Mieux vaut, à ses yeux jaloux, 
que, s'obstinant dans son faux ménage, elle s')- dé- 
crépisse, elle s'y ruine... 

Pour que la Constituante attribuât au Saint-Siège 
cette suprématie idéale, ne conviendrait-il pas que le 
Saint-Siège ne se montrât point hostile à la campagne 
qui se poursuit en faveur du suffrage universel? On 
lui reproche de ne plus marcher avec la démocratie : 
ce serait le cas de prouver que, même dans l'ordre 
politique, il ne répugne point à se mettre à son 
avant-garde, lorsque les principes sur lesquels repo- 
sent et la Religion et la société ne sont pas expres- 
sément en jeu. Léon XIII n'envisage pas sans souci 
la révolution, qui menace de devancer l'évolution. 
Quels devoirs l'évolution ne contracterait-elle pas 
vis-à-vis de lui, si un habile concours lui épargnait 
la révolution qui, par ses excès, pourrait lui faire 
perdre le fruit de ses efforts? Beaucoup de royalistes 
se sont éloignés de la Maison de Savoie, soit parce 
qu'ils regrettent les Bourbons des Deux-Siciles ou de 
Parme, et même les Habsbourg- Lorraine de Toscane 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 229 

et de Modène, soit parce qu'ils sont honteux du 
boulet de libre-pensée et d'oppression civile qu'elle 
est condamnée à traîner. Mais, comme ils voient les 
évolutionnistes et les révolutionnaires suivre deux 
voies parallèles, à une courte distance les uns des 
autres, ils ont peur : entre le connu, qu'ils déplorent, 
qu'ils méprisent, qu'ils condamnent, qu'ils détestent, 
et un inconnu qui pourrait être pire, ils préfèrent le 
connu à l'inconnu. Mais si les catholiques, agissant 
en dehors du Saint-Père, qui ne peut guère intervenir 
directement que dans les circonstances décisives , 
apportaient à ce mouvement un élément modérateur, 
on verrait se former aussitôt une vaste coalition où 
tous les mécontents se croiraient autorisés à entrer. 
S'effrayer de cette alliance ! Ce sont vos adversaires 
qui crieront au scandale, pour chercher à vous inti- 
mider et à vous dissuader. L'on n'épouse ni les doc- 
trines ni les passions de ceux avec qui Ton se con- 
certe en vue d'un but défini. Le suffrage universel 
conduit à une Constituante. La Constituante aboutit,, 
ou à une situation qui ne saurait être plus violente 
que celle qu'amènera malgré vous la révolution, ou 
à une situation que l'évolution ne saurait résoudre 
dans son propre intérêt autrement qu'il vient d'être 
dit... Et ne voit-on pas cette alliance, dans des cir- 
constances non moins douloureuses, en France?... 
Ne parlons donc pas de scrupules!... Les soupçons 
de lâcheté ou de connivence sont bien plus à crain- 
dre!... 
Aux élections du 16 mai 1880, plusieurs person- 

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23o LÉON XIII ET LE VATICAN. 

nages, semî-guelfes, semî-gîbelins, qui possèdent un 
organe : Le Conservatore^ engageaient vivement les 
catholiques à aller aux urnes. Un des leurs, le comte 
di Masino, avait même posé sa candidature à Turin. 
Mais une circulaire du « Comité permanent des 
congrès catholiques » a coupé court à ce projet, en 
rappelant la règle de conduite tracée il y aura bientôt 
cinq ans. «... Parmi les moyens dont on pour- 
rait se servir, il en est un que le Chef suprême de 
rÉglise a déclaré interdit ou inopportun : nous ne 
l'emploierons pas , et nous repousserons les conseils 
de ceux qui seraient d^un autre avis, comme étant 
gravement blessant pour la conscience et contraire à 
l'union des catholiques. Par conséquent, les élec- 
tions politiques étant interdites pour le moment, 
nous n'y participerons pas... » Léon XIII a approuvé 
par son Bref du 3 juin 1878 cette résolution, comme 
Pie IX Pavait lui-même approuvée par son Bref 
du 8 novembre 1875... 

• Mais les circonstances d'où sont issues les élec- 
tions du 1 6 mai 1 880, ont provoqué des réflexions 
sur la possibilité et la convenance de sortir de cette 
abstention. Dès 1879, où l'on prévoyait la dissolution 
d'une Chambre sans majorité, des catholiques s'étaient 
déjà réunis pour délibérer. Des « conservateurs », 
effrayés de la direction que prennent les choses, leur 
avaient fait des ouvertures. Un pareil échange d'idées 
ne pouvait avoir aucun résultat pratique. Cependant, 
comme il était notoire que ces allées et ces venues se 
faisaient sous le patronage de Léon XIII, l'opinion 



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LÉON XIH ET LE VATICAN. 23 1. 

en a été impressionnée. A quoi ont-elles abouti ? A 
ce quMl a été reconnu qu'il était prudent de se pré- 
parer... VOsservatore Romano du 5 juin suivant 
publiait un article, dont le ton impératif est évidem- 
ment autorisé : « ... Les esprits ont acquis la certitude 
qu'une préparation dans l'abstention ne blesserait 
en rien le devoir de pleine et absolue soumission 
que nous professons tous à l'égard du Souverain Pon- 
tife... On s'est convaincu que , pour lui montrer 
l'obéissance qui lui est due, il était nécessaire de se 
mettre en situation d'obéir sans délai, et avec le con- 
cours de toutes nos forces, aux prescriptions, quelles 
qu'elles fussent (n'est-ce pas aller un peu loin ?) de 
son auguste volonté. Que si quelqu'un était d'une 
autre opinion..., nous lui demanderions si, ens'op- 
posant systématiquement à tout acte de préparation, 
il croit sérieusement servir cette vraie et pleine liberté 
du Souverain Pontife, qu'il est du devoir des catho- 
liques de maintenir dans toute son intégrité et son 
ampleur?..» Supposons, en effet, un capitaine très 
convaincu des incalculables avantages qui résulte- 
raient de la prise d'une place d'où son ennemi tire 
continuellement de nouveaux renforts, et d'où pieu- 
vent continuellement sur son armée de nouvelles 
attaques. Il a le désir de tenter, un assaut : mais il 
veut prudemment s'assurer d'abord de l'état de ses 
troupes. Il trouve que ses soldats sont de fraîches re- 
crues, mal dressées à l'usage des armes , étrangères à 
la discipline; que ses officiers, qui ne connaissent 
pas l'odeur de la poudre, sont ietés tout à coup des 



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232 LÉON XUI ET LE VATICAN. 

nuages de platoniques théories apprises sur les bancs 
d'une école militaire, au milieu de la poussière 
autrement réelle d'un champ de bataille. Nous fera- 
t-on croire jamais que ce capitaine est véritablement 
et sérieusement libre ? A qui lui dirait qu'il est libre 
d'agir, il pourrait répondre avec une juste ironie : 
« Oui , je suis libre ! Ne me reste-t-il pas la liberté 
de tenir mes soldats sous la tente et d'ordonner une 
fuite en bon ordre? »... Peut-on dire que le Souve- 
rain Pontife soit libre d'ordonner l'action..., s'il voit 
qu'il a sous ses ordres des soldats inexpérimentés ou 
sans armes, si les bataillons ne sont pas formés, si les 
officiers sont encore inconnus ou mal connus? Non, 
il ne serait pas libre! Car, avec la parole qui nous 
permettrait d'adopter une autre politique, il ne pour- 
rait opérer le miracle de nous faire trouver, pour le 
jour du combat, constitués comme par enchantement 
en armée forte et aguerrie... Le Souverain Pontife 
ne pourra se croire véritablement et sérieusement 
libre que lorsque, tout bien pesé dans sa sagesse..., 
il pourra prendre une décision dans un sens ou dans 
l'autre, avec la certitude que les catholiques italiens 
seront, en toute hypothèse, prêts à exécuter ses 
ordres... » De l'expectative de Pie IX, on passe donc 
sous Léon XIII à la préparation. Ainsi le veut la si- 
tuation... 

En quoi consistera cette préparation ? Se bornera- 
t-on à multiplier les comités organisés en vue des 
élections municipales et provinciales? Tiendra-t-on 
des réunions, où les orateurs enflammeront les cou- 



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LEON XIII ET LE VATICAN. 233 

rages? Fera-t-on campagne, en conservant Tautono- 
mie de son action, à côté de la Lega délia Démo- 
cra^îa ? Y aura-t-il un connùbiOy sinon sur le suf- 
frage universel, du moins sur la Constituante ? ce qui 
réserverait toutes les questions de principes. — Les 
événements seuls peuvent indiquer la ligne à suivre. 
Et fût-on fixé à cet égard, il conviendrait de le taire. 
« Mon fils, répondait un Romain au jeune cicérone 
qui lui confiait Tenvie qu'il avait eue de préci- 
piter Charles-Quint par Torifice de la coupole du 
Panthéon, ce sont là de ces choses que Ton fait, mais 
que Ton ne dit pas !... » 

La Maison de Savoie et la Monarchie d'Italie ont 
réduit le Saint-Siège où il est. Il n'y a pas dix ans !... 
Et la Monarchie d'Italie et la Maison de Savoie sont 
déjà vermoulues comme des arbres frappés par la 
foudre. La République ne discute plus que sur la 
manière dont elle les jettera par terre. Le Saint- 
Siège ne peut se faire aucune illusion sur leur en- 
durcissement et leur impuissance. Son regard ne 
saurait désormais se perdre sur elles. Mais doit-il 
être prêt seulement pour le jour où il les verra 
tomber, sous les coups d'un ennemi dont les senti- 
ments lui sont non moins connus ? Ou , s'associant, 
dans la mesure qui lui appartient, à un risorgi- 
méntOy doit-il lui imprimer sous main une certaine 
inflexion, de manière à se ménager plus sûrement 
la part des avantages d'une victoire qui n'aurait pas 
l'alternative de l'oublier? La neutralité, même 
armée, pourrait maintenir l'équilibre plus longtemps 



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34 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

quMl ne faudrait pour les ressources de la place 
assiégée. Les vertus apostoliques et les fibres ita- 
liennes de Léon XIII ne lui feront-elles pas ajourner 
ce que sa perspicacité lui suggérerait d'entreprendre ? 
Nommé dictateur après la bataille de Trasimène, 
Fabius ne se contenta point de fatiguer et d'épuiser 
Tarmée d'Annibal par des délais et des feintes : il la 
cerna près de Casilinum, pour la forcer à se rendre. 
Mais il était trop tard ! Un stratagème inattendu la 
sauva. Et lorsque, quelques années après , il reprit 
Tarentesur le grand capitaine carthaginois, le Cunc- 
tator se vit obligé, pour relever son prestige languis- 
sant, de ternir sa victoire par des cruautés... Mémo- 
rable leçon pour les politiques qui attendent du 
temps ce que ce puissant égoïste se réserve pour lui- 
même! Lorsqu'il a mûri le fruit ou miné la pierre, 
encore faut-il se donner la peine de le cueillir ou de 
la pousser. Vint patitur! Petit effort mesuré à notre 
faiblesse... Du Vatican, Pie IX apercevait des ruines 
qu'on aurait renversées, en les touchant seulement du 
doigt. Mais Je passant les a dédaignées. Et Léon XIII 
les voit encore!... 




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ON donnant le chapeau aux titulaires des 
quatre grandes nonciatures : Mgr Meglia, 
à Paris ; Mgr Jacobini , à Vienne ; Mgr 
Cattani, à Madrid; Mgr Sanguigni, neveu 
du cardinal Antonelli, à Lisbonne; Léon XIII, saut 
pour Mgr Jacobini qui dirige encore de TAutriche- 
Hongrie les négociations avec PAllemagne, se con- 
formait à un vieil usage; Il ne faudrait point chercher 
dans les traits de ces trois prélats à saisir Pesprit 
dans lequel le Pontife romain recrute le Sénat de 
PÉglise... Il voulait seulement confier leurs postes à 
des hommes initiés à ses vues. D^ailleurs, le nouveau 
règne avait besoin de représentants nouveaux, ne 
fut-ce que pour être agréable aux Puissances qui 
désiraient ne pas voir la fprôlongation du Pontificat 
de Pie IX... 

Quelques Jours avant de donner à Mgr Czacki la 
succession de Mgr Meglia, et dans Tété de 1879, 
Léon XI II dit à un diplomate depuis longtemps ac- 
crédité au Vatican : « Vous savez combien j'ai d'at- 
tachement'pour votre ami,' Mgr Czacki. Il m'est très 

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236 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

pénible de me séparer de lui. J'ai beaucoup hésité... 
Mais la France est la colonne de TÉglise !... » Lors- 
qu'on apprit à Paris cette nomination, il ne s'en ma- 
nifesta pas moins un certain étonnement dans le 
monde politique... 

Mgr Wladimir Czacki est né, en 1 835, au château de 
Poreyck, en Pologne, d'une illustre famille, alliée aux 
Potocki, aux StrogonofF, aux Kisselef, aux Branicki, 
aux Sapieha, aux Lubomirski, etc. Sa santé, d'une 
extrême faiblesse, obligea les siens à l'envoyer dans 
un climat plus clément. Il arriva à Rome en i85i. 
Il y avait une tante, la princesse Odescalchi, née 
Branicka, qui a fait quelquefois les honneurs de 
l'hôtel de l'avenue Bosquet, en patricienne romaine, 
dont les annales comptent le pape Innocent XI. Sa 
jeunesse a été une longue souffrance, à laquelle ses 
voyages en Allemagne et en France ont à peine 
apporté quelque trêve... Paris vivait alors en sécu- 
rité : on s*y abandonnait même, avec légèreté, avec 
insouciance, à une existence facile, où le devoir ne 
pesait pas beaucoup. Le duc de Gramont-Caderousse 
occupait la Cour et la Ville, plus que chose au monde. 
Cette atmosphère ne pouvait convenir longtemps au 
frêle malade. Il ne tarda pas à retourner à Rome, 
dans ce palais de la place des Saints- Apôtres où la 
fleur du Patriciat romain se donnait rendez-vous. La 
faculté d'assimilation, qui distingue la race slave, se 
développa, chez lui, à un degré remarquable, soit 
sous la surexcitation de son tempérament, soit sous 
h feu de ses méditations. Le Polonais apprend, 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 237 

comme en se jouant, le grec, le latin, ritalîen, le 
français, Tallemand, le russe : bientôt, ces langues 
lui furent familières. Il est entré assez tard dans 
rétat ecclésiastique, moins sans doute par défiance 
de sa vocation que par insuffisance de forces. Son 
nom et ses relations lui ouvraient les portes de la 
prélature. Son esprit, afliné par le commerce d'une 
société polie, devait le diriger vers la carrière diplo- 
matique, après laquelle soupirent les Monsignori, 
Pie IX réleva, peu de temps avant la mort du cardi- 
nal Antonelli, à Pimportante charge de secrétaire de 
la Congrégation des affaires ecclésiastiques extraordi- 
naires. Sa personne chétive se mouvant comme avec 
douleur, son visage pâle et fin émergeant des boucles 
d'une chevelure abondante et blonde, son regard 
doux et vif éclairant une physionomie tour à tour 
angélique et rusée , ses manières agréables et insi- 
nuantes, l'avaient fait le Benjamin du cardinal Anto- 
nelli et de Pie IX. Il a recueilli comme leur dernière 
pensée. Ils avaient à peine fermé les yeux, qu'il rece- 
vait les premières confidences de leurs successeurs, 
Léon XIII et le cardinal Franchi. A Rome, on admi- 
rait comment un prélat, appartenant à une nationa- 
lité proscrite, avait réussi à se faire le trait d'union 
entre les deux règnes. On se disait que ce caractère 
devait posséder des charmes, bien variés, bien éveil- 
lés, pour avoir ravi la confiance, non point tant des 
deux Secrétaires d'Etat qui avaient des affinités nom- 
breuses, que des deux Pontifes. Et, lorsqu'après la 
mort du cardinal Franchi, on apprit qu'il n'avait pas 

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238 LEON XIII ET LE VATICAN. 

été sans influence sur le choix du cardinal Nina, il 
n^ eut plus de doute sur ses prochaines destinées. 
Le fait est que cette exubérance et cette souplesse, 
disciplinées par la prudence et la réserve de la Cour 
de RorriiC; auraient suffi à donner l'illusion d'une 
grande profondeur et d'une étonnante habileté!... 

Au Vatican, on tient généralement que la diplo- 
matie est assez impuissante à réconcilier l'Église avec 
l'État; que les gouvernements, républicains ou mo- 
narchiques, s'étant livrés aux sociétés secrètes, ne 
sont pas libres de témoigner de la bonne volonté; 
qu'il faut laisser s'achever l'expérience d'un régime, 
dont s'éloignent déjà des hommes politiques de toute 
origine et de toute opinion; que se renfermer dans la 
retraite, en ne cherchant plus à retarder le cours des 
choses, ne saurait que rapprocher le retour de l'État 
vers l'Église. Mais tel n'est point l'avis de Léon XIII. 
Le Saint- Père estime que de douces paroles, de sages 
conseils, des procédés bienveillants , des concessions 
convenables, portent toujours d'heureux fruits. « Il 
n'est personne, disait-il un jour, de qui l'on ne puisse 
obtenir quelque chose, si l'on sait lui faire entendre 
le langage de la raison! » Aussi, a-t-il résisté aux 
instances de son entourage. Sa mission n'est-elle pas 
de porter la parole de Paix et la lumière de Vérité 
en tout temps et en tout lieu? Calme et perspicace, 
spirituel et avisé, il a pensé qu'en imprimant cette 
direction à la diplomatie du Saint-Siège, qui a tou- 
jours joui d'une légitime renommée, il apaiserait les 
querelles engagées sous son prédécesseur. 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 289 



Et pour que « la colonne de PÉglise » fût Tobjet 
d'une constante vigilance, il a envoyé à Paris le 
charmeur du coucher du Pontificat de Pie IX et du 
lever du Pontificat de Léon XIII, qui devait, comme 
Orphée aux accents de sa lyre , attendrir le cœur de 
ces républicains, qu'on lui représentait comme des 
fauves altérés du sang de FÉglise... Peut-être n'eût- 
il pas été mauvais de le faire précéder d'un Vicaire 
apostolique, chargé de les évangéliser! Car ils n'ad- 
mettent guère, sauf un très petit groupe frappé d'ail- 
leurs d'ostracisme , que l'État puisse supporter, 
maintenant qu'ils en disposent, qu'une puissance 
quelconque ait l'audace d'exister en face ou même 
au-dessous de lui. La Religion est-elle nécessaire à 
la société? Volontiers ils rient de cette « vieille su- 
perstition ». N'ont-ils pas acquis fortune et honneurs, 
sans s'incliner devant ses dogmes, sans suivre ses 
préceptes? A quoi donc « cela » sert-il?... Mgr Czacki 
étudiait depuis longtemps les affaires de France... Le 
Polonais , avec son imagination aventureuse , avec 
son inépuisable faconde, recule rarement devant les 
entreprises les plus chimériques. Le premier Pitt di- 
sait : a Prenez cent Français et cent Anglais dans la 
rue, et offrez-leur un portefeuille : quatre-vingt-dix- 
neuf Français l'accepteront, et quatre-vingt-dix-neuf 
Anglais le refuseront. C'est toute la différence qu'il y 
a entre eux! » S'il ne parlait pas de la Pologne, c'est 
qu'elle n'existait plus sous son accouplement hybride 
de Royaume-République : sans quoi, sa comparaison 
eût été plus forte. Certes ! Mgr Czacki ne pouvait dés- 

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240 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

espérer de a Ta fille aînée » du Saînt-Siège! Il en 
connaît Thistoire et les intérêts. Mais la transforma- 
tion des classes dirigeantes et des classes dirigées, qui 
s'est opérée dans notre pays, présente des aspects si 
complexes qu'on ne les juge qu'imparfaitement à 
distance... 

Du moment que l'Europe ne rompait pas ses rela- 
tions avec la République française, le Pape pouvait 
moins que tout autre souverain rester sur le pied 
d'une attitude indifférente... Saint Thomas d'Aquin 
regarde la Monarchie tempérée par l'aristocratie et la 
démocratie, comme la meilleure forme de gouverne- 
ment. Telle est également l'opinion de Léon XIII : 
les traditions, les intérêts, les progrès, lui paraissent 
plus régulièrement et plus efficacement assurés par 
cette ingénieuse combinaison des différentes forces 
sociales, sous l'égide du pouvoir royal. C'est la Con- 
stitution de l'Église elle-même,. qui présente une 
harmonieuse et savante fusion de tous les systèmes 
politiques. L'idéal, que ses premières impressions 
lui avaient fait concevoir, c'est le régime que diri- 
geait avec une si ferme et si conciliante intelligence 
le roi Léopold I®' de Belgique. Au printemps de 
1878, il disait : « M. Malou est vraiment un grand 
homme d'État chrétien ». Il ne paraît donc pas que 
l'âge ait modifié l'opinion du nonce de 1843. D'ail- 
leurs, selon saint Paul, qui définit d'une manière 
saisissante la doctrine du Christianisme, tout pou- 
voir ne vient-il pas de Dieu? Omnis potestas a Deo. 
C'est précisément parce que, quelles que soient ses 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 241 

préférences personnelles, le Pape accepte avec la 
même sollicitude toutes les formes de gouvernement, 
ne demandant que la liberté pour Fapostolat de 
PEglise, que le Saint-Siège est si stable et si solide... 
La République n'a pu encore obtenir, après dix 
années d'existence , l'adhésion de la moitié des élec- 
teurs... Ce fait, unique dans l'histoire du siècle, 
montre que son établissement ne s'imposait point 
irrésistiblement à la France, comme une de ces cho- 
ses : l'égalité devant la loi, l'accessibilité de tous aux 
emplois et fonctions, la liberté de conscience, la 
liberté d'enseignement , l'inviolabilité du domicile, 
la liberté individuelle, Vhabeas corpus y l'indépen- 
dance de la magistrature, etc., qui sont passées dans 
nos mœurs. Si M. Thiers et le maréchal de Mac- 
Mahon n'avaient pas l'un après l'autre rêvé le prin- 
cipat pour eux-mêmes , elle n'aurait point rencontré 
les mêmes facilités. L'Assemblée nationale de 1871 
avait évidemment été élue pour mettre fin et au ré- 
gime du 4 Septembre et à la guerre avec l'Allemagne. 
Sinon, que signifiait le choix de députés à la fois 
monarchistes et pacifiques? Mais, induite en erreur 
par le « pacte de Bordeaux », qui lui faisait entendre 
que le plus pressé, c'était de faire la paix; qu'ensuite 
on aviserait à faire la Monarchie, quand la libération 
du territoire serait accomplie, quand les passions 
obsidionales seraient calmées, elle n'a plus eu en 
1873 l'union et l'énergie nécessaire, d'autant mieux 
qu'elle pensait que l'épée du maréchal de Mac- 
Mahon lui épargnerait une anarchie, contre laauelle 



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242 LÉON XIII ET LE VATICAN. 



elle ne s'étaît pas sentie suffisamment protégée par le 
talent de M. Thiers, Mais lors même que ces person- 
nages n'eussent pas été préoccupés de leur ambition 
et n'eussent pas failli au concours qu'elle était en 
droit d'attendre d'eux, l'Assemblée nationale de 1 87 1 
avait encore besoin de se mettre d'accord sur les con- 
ditions de la restauration. Or, comme il arrive pour 
ces sortes d'entreprises, chacun voulut se donner de 
l'importance. Celui-ci prétendait rédiger la Charte. 
Celui-là allait jusqu'à dicter la liste des Pairs. Et il 
y avait le drapeau! Resterait-il tricolore? Redevien- 
drait-il blanc ? On a écrit des volumes sur cette ques- 
tion capitale. Le turbot du Sénat romain, ou les verts 
et les bleus de Bysance! L'échec devait être certain. 
Si Monck avait convoqué tant de conseillers et s'était 
entouré de tant de collaborateurs, Charles II n'aurait 
pas pris la place de Richard Cromwell... Bref, tout 
cek fut conduit au hasard , sous l'exoitation de la 
presse qui, traduisant la pensée des classes libérales 
où passait comme en 181 5 un courant royaliste,... 
faisait ses efforts pour qu'il ne fût pas en pure perte. 
Tout cela même eût-il présenté un ensemble et une 
disposition parfaitement ordonnés, qu'il fallait autre 
chose ! A la répression de la Commune , la France 
avait le malheur, par suite de ses révolutions, de 
compter trois dynasties : elle eut la douleur de ne 
voir aucune d'elles se montrer sur les ruines fu- 
mantes de Paris... Dans l'automne de 1872. Napo- 
léon III pouvait tenter un débarquement à Bou- 
logne : plusieurs régiments dévoués à sa cause 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 243 

étaient prêts à lui rendre une autorité qui s'émiettait 
dans les disputes parlementaires... La visite de M. le 
comte de Paris à Monsieur le comte de Chambord, le 
5 août 1873, ne provoqua pas d'action personnelle : 
les deux branches de la Maison de France se rappro- 
chaient seulement. Bref, en ces trois occasions, dont 
celle au moins de la fusion pouvait réunir tous les 
caractères désirables, on n'a pas vu d'acte royal. Pas 
un prince n*a donné au pays Tidée nette qu'il était 
décidé à conquérir la couronne. Et, comprenant qu'il 
devait présenter cette couronne en des formes qui 
agréeraient au prince sur lequel il aurait jeté ses 
yues, le pays s'est arrêté devant ce problème d'éti- 
quette, a laissé faire la République , s'en est remis à 
l'avenir.. . Au mois de juin 1879, une universelle 
émotion se répandait en France. Le Prince Impérial 
venait de périr, aux extrémités de l'Afrique, sous la 
zagaie d'un Zoulou. Il n'y eut qu'un mot sur toutes 
les lèvres : « Celui-là aurait régné ! » C'est qu'il avait 
fait montre de résolution et de hardiesse. Il n'avait 
pas reculé devant une aventure qui pouvait lui 
coûter la vie, pour faire cette preuve. Par consé- 
quent, il n'aurait pas hésité à saisir la première 
occasion qui se serait offerte , de remonter, avec ou 
sans Charte, avec ou sans Pairs, sur le trône paternel. 
Mais ne nous étendons pas davantage sur ces souve- 
nirs. Ne parlons que du présent. Ne regardons que 
devant nous... 

En 1871, lorsque M. Thiers préparait les machi- 
nations qui devaient lui assurer le pouvoir ; en 1873, 



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244 LEON XUI ET LE VATICAN. 

lorsque rAssemblée nationale de 1871, reprenant 
conscience de son mandat, avait la velléité de restau- 
rer la Monarchie; en 1875, lorsque les républicains 
déclaraient que le septennat impliquait la proclama- 
tion de la République; en 1877, lorsque le maréchal 
de Mac-Mahon espérait que les conservateurs, recon- 
naissants de son faux coup d^Ëtat contre les gauches, 
lui décerneraient la présidence à vie; en 1879, à Pé- 
lection de M. Grévy , les mêmes bruits arrivaient des 
frontières d'Allemagne et d'Italie : a ... Vous main- 
tiendrez la République, ou vous aurez la guerre avec 
Tempereur Guillaume et le roi Victor-Emmanuel ou 
Humbert!... » La correspondance de M. de Bismarck 
avec M. d'Arnim, publiée lors d'un procès célèbre, 
en donne la raison : « ... Rappelez-vous, écrivait le 
chancelier à Tambassadeur, que le régime républi- 
cain est le plus propre à diviser les Français , à les 
affaiblir, à les empêcher de nous nuire... » M. de Bis- 
marck connaît et la France et la République : mais 
peut-être se fait-il illusion sur leur impuissance!... Le 
fait est que Bey-lin et Rome, croyant y avoir intérêt, 
se sont efforcés, par des moyens que n'ont point re- 
poussés ceux qui nous gouvernent, de favoriser réta- 
blissement du régime républicain. Il n'est humi- 
liation qu'ils ne lui aient infligée lorsqu'il oubliait 
son vasselage, ni flatterie dont ils ne l'aient enivré 
lorsqu'il se trouvait en présence d'un péril. De sorte 
qu'il n'est pas certain que les princes, dont on a 
amèrement blâmé l'inaction, n'aient pas obéi à 
quelque considération de ce genre... 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 245 



Mais depuis la visite de M. le comte de Paris à 
Monsieur le comte de Chambord, le 5 août 1873, 
la situation a bien changé. D'abord, PAssemblée 
nationale de 1871 a fait place à un Sénat et à une 
Chambre où la majorité est républicaine. Ensuite, la 
République est devenue la loi du pays... 

Nous disions tout à Theure que c'est un fait unique 
dans l'histoire de notre siècle où nous avons eu tant 
de gouvernements, tour à tour acceptés, tour à tour 
acclamés, que, malgré les circonstances les plus fa- 
vorables, malgré la pression la moins scrupuleuse, la 
République n'ait pas encore pu obtenir Tadhésion 
de la moitié des électeurs... Et cependant, par un 
concours vraiment inouï, il ne paraît pas qu'on 
puisse, sans Pacte royal auquel nous faisions allu- 
sion, sortir de cet état de choses. En tout cas, ce n'est 
pas sur le Saint-Siège que peuvent compter les im- 
périalistes ou les monarchistes... 

Le Vatican n'éprouve aucun entraînement pour le 
Prince Napoléon, dont le propre cousin, le cardinal 
Bonaparte, ne défend plus la cause. Le cardinal Bo- 
naparte revendique même par la plume de son frère, 
le prince Charles, la qualité de chef de la Maison, 
nous allions dire d'héritier du trône, depuis que, 
selon lui , par sa soumission à la République, le. 
Prince Napoléon a renoncé au bénéfice du sénatus- 
consulte du 7 novembre i852. Entre celui qui a 
signé et celui qui a approuvé les décrets du 29 mars, 
le Vatican pourrait-il en effet se prononcer? D'ail- 
leurs, on s'y souvient de Tœuvre de Napoléon III, et 

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246 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

on n'y oublie pas que le frère de la vertueuse prin- 
cesseClotilde est roi d'Italie... VAurora^ la Voce délia 
Veritày VOsservatore Romano^ VUnità Cattolicay se 
sont souvent exprimés avec une netteté qui ne per- 
met pas de douter que Léon XIII ne fait pas des 
vœux pour Napoléon V. Sans doute, il ne méconnaît 
ni la culture, ni Tesprit, ni les ressources que pour- 
rait lui fournir un scepticisme hautement professé, 
de ce prétendant qui n'aime point que ses partisans 
viennent le troubler dans la jouissance de ce Paris 
aimable et tolérant, où tant de princes trouvent 
recueil de leur ambition ou de leur devoir... Sans 
doute, il sait qu'il n'abdiquera point, lors même que 
les complications, à la faveur desquelles il espère re- 
cueillir sans effort l'héritage du Prince Impérial, ne 
se produiraient pas, parce que ce serait faire un aveu 
que sa dignité lui défend, et parce que ses fils, les 
princes Victor et Louis, nés en 1862 et en 1864, ne 
sont pas en situation d'en profiter. Il se garderait 

donc de compromettre inutilement l'avenir Pour 

le moment, l'Empire repose dans la chapelle de 
Chislehurst. Mais demain!... de quoi sera-t-il fait?... 
Cependant, avec cette froideur de calcul qui le dis- 
tingue, le Vatican fait cette réflexion que l'Empire bo- 
napartiste pourrait bien ne plus se réveiller de ce 
sommeil prolongé. Caria démocratie autoritaire, qu'il 
représentait, ne manque pas de champions. La Répu- 
blique est pavée d'aspirants césariens... Et cène sont 
pas les Brutus qui entraveront leurs complots liberti- 
cides !,.. On pourra imaginer ce qu'aux États-Unis on 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 247 

appelle une « rotation » de P « office » de la présidence^ 
qui donnera satisfaction à bien plus de personnes... 
Car, eacore, les populations rurales, jadis générale- 
ment bonapartistes au fond du cœur, voient peu à peu 
s'affaiblir ce sentiment, parce qu'en devenant riches 
elles cessent d'éprouver le même enthousiasme pour 
les gloires militaires de Napoléon I®', et parce qu'à me- 
sure que marche le temps, leur crainte sur les biens 
d'Église et de Noblesse, dont Napoléon I" leur avait 
garanti la paisible possession, s'apaise et se dissipe. 
Il n'est plus un paysan qui puisse sérieusement trem- 
bler pour sa terre... Il dépouille même le bourgeois, 
qui ne peut plus vivre de ses fermages. La propriété 
est tombée dans un morcellement qui ne laisse pas 
d'inspirer des inquiétudes aux économistes. Donc, la 
cause originelle, non pas la seule, mais la princi- 
pale , de Topinion bonapartiste des populations ru- 
rales, a disparu. Napoléon III leur a donné l'ordre et 
la prospérité pendant dix-huit ans. Louis-Philippe 
leur avait donné également pendant dix-huit ans la 
prospérité et l'ordre. Des souvenirs ne suffisent pas... 
Léon XIII se fait renseigner en détail sur les choses 
de France et d'Europe , non seulement par ses 
nonces, non seulement par les.évêques, mais par 
des laïques... Le Vatican est persuadé que le Prince 
Napoléon ne sortira pas de l'inaction, dans la mesure 
qu'il faudrait pour aider les événements. La doctrine 
de l'appel au peuple crée un mirage funeste. Il est 
possible qu'interrogés dans leur for intérieur, les Fran- 
çais déclarassent encore en majorité qu'ils veulent un 



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248 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Napoléon, un Bonaparte, comme ils dbent, sans dis- 
tinguer quel Bonaparte, sans savoir quel Napoléon... 
Mais, comme pour leur poser cette question, le Prince 
Napoléon devrait d^abord s'emparer du J>ouvoir, 
le calcul du plébiscite n'est-il pas chimérique? Il est 
bien entendu que nous raisonnons sur des données 
positives : Timprévu, qu'on ne saurait noter que pour 
mémoire, peut toujours modifier les conditions et les 
chances des partis... 

Une opinion universellement répandue, c'est que 
le Vatican soupire ardemment après Henri V... A 
l'époque où tout le monde s'entretenait de la fusion, 
Pie IX crut devoir charger son nonce à Vienne, 
Mgr Falcinelli-Antoniacci, d'aller à FrohsdorfiF expo- 
ser à Monsieur le comte de Chambord que s'il avait 
des scrupules de conscience sur cette question du 
drapeau , qui menaçait de faire avorter la restaura- 
tion, le Saint- Père était disposé à lui accorder toute 
licence. — «Monsieur le nonce, s'écria le Prince en se 
levant, lorsque le Pape m'enseignera un dogme, je 
serai son dévot fils. Mais mon honneur de Roi m'ap- 
partient! » — « Oh! Monseigneur, j'ai parlé accade- 
micaménte... Mettons que je n'aie rien dit!... » — 
Mgr Falcinelli-Antoniacci revint faire part à Pie IX 
du résultat de sa mission. — Se facciafriggere! .,. 
répondit le Pontife dans son langage familier et 
mordant. Nous ne garantissons point l'authenticité 
du fait : mais nous l'avons maintes fois entendu ra- 
conter à Rome, où il a cours jusque dans le corps 
diplomatique et le Sacré-Collège. Léon XIII, lors- 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 249 

qu'il était encore à Pérouse, a lui-même exprimé, 
sur la conduite des négociations de 1873, des regrets 
qui, pour avoir été habilemçnt exagérés et travestis, 
n'en indiquent pas moins une pensée analogue... Que 
le Saint-Siège soit le prototype et même « le gardien 
de toutes les légitimités », Léon XIII, pas plus que 
Pie IX, ne saurait le désavouer. Poussé dans ses der- 
niers retranchements par un homme qui a versé son 
sang pour TÉglise et qui implorait à genoux sa béné- 
diction pour la cause politique dont il est Pun des 
plus dévoués représentants : — «... Eh bien, oui ! lui 
dit-il, le Saint-Siège est le gardien de toutes les légi- 
timités... » — Mais si l'on passe de Tordre théorique à 
l'ordre pratique, les choses changent un peu d'as- 
pect. D'abord, l'Église n'a»pas toujours eu à se louer 
des empereurs et des rois. Ses plus grands maux lui 
sont même venus des têtes couronnées, irritées du frein 
qu'elle apporte à leurs caprices, jalouses de l'ombre 
dont elle tempère leur puissance... Henri V ou Na- 
poléon V seraient des personnages très considérables,v 
même vis-à-vis du Pape... Qu'est M. Grévy? Qu'est 
M. Gambetta?... Le Vatican ne fait pas de la politi- 
que au jour le jour, comme les cours et les cabinets, 
la plupart composés d'hommes qui n'ont devant eux 
que quelques années ou quelques mois : il repré- 
sente un principe immuable et une force permanente, 
qui peuvent attendre. Il envisage sans effroi le jour 
où il n'y aurait plus de rois , plus d'empereurs. Et il 
se dit qu'après des secousses plus ou moins terribles, 
il pourrait bien devenir le centre où la société répu- 



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LÉON Xni ET LE VATICAN. 



blicaine se rattacherait à la société monarchique, où 
le présent se grefferait sur le passé. On a rapporté 
plusieurs propos de Léon XIII, qui jettent un jour 
intéressant sur cet horizon plus ou moins lointain... 
Il serait puéril de voir là un grief : ce n'est qu^un 
motif de réserve. Mais il y a au Vatican un parti très 
hostile à Monsieur le comte de Chambord. Rome 
n^aime pas le gallicanisme : sur ce point, on j est una- 
nime. Or, un prince aussi catholique en Religion que 
Français en politique, redeviendrait cet « évêque du 
dehors », dont l'ingérence ou le prestige ont toujours 
été redoutés. Le gallicanisme , impossible avec la 
République, difficile avec l'Empire, renaîtrait de ses 
cendres. Rien que ce : « Monsieur Pévêque ! » dont 
peut seul se servir honnêtement Monsieur le comte de 
Chambord, en parlant à un membre de Tépiscopat, 
jette à Rome la susceptibilité et la froideur. Il n'y a 
qu'en France où l'on s'imagine qu'il serait « clérical », 
c'est-à-dire, autant qu'on peut comprendre ce vocable 
étrange, qu'il souffrirait l'immixtion de l'Église dans 
l'État. Léon XIII n'en croit certainement pas un mot. 
De sorte que si la Religion obtenait seulement la 
liberté sous le régime actuel, le Vatican ne désirerait 
pas autre chose... 

Monsieur le comte de Chambord est très diverse- 
ment apprécié. Si chacun rend hommage à son haut 
sentiment de la dignité royale , on ne s'entend pas 
aussi bien sur son attitude politique. On se demande 
comment ce prince que l'on représente honnête, dés- 
intéressé, loyal, franc, bon, libéral, lettré, spirituel, 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 25 1 

chevaleresque, réunissant à un degré éminent les 
qualités de sa race, et qui ferait revivre sur le trône 
la figure de Charles-le-Sage , reste depuis cinquante 
ans dans Pexil ? Se tient-il en dehors du mouvement 
moderne? Il s'enquiert de tout ce qui se passe. Il lit 
tout ce qui se publie. De Frohsdorf et de Goritz, son 
esprit a su butiner cette essence que Nestor Roqueplan 
appelait la « Parisine ». Il est Parisien jusqu'au bout 
des ongles. Nous connaissons bien des hommes, 
appartenant aux partis les plus contraires, qui se sont 
avoués vaincus par Téclat et le charme de sa parole, 
par la bonhomie et l'originalité de sa personne. N'est- 
ce pas un républicain suisse, M. Victor Tissot, qui a 
fait cet aveu : «... Il n'aurait qu'à se montrer pour 
conquérir le cœur de son peuple !... » Qui n'a entqndu 
dire et qui n'a dit soi-même : « Il ne veut pas ré- 
gner ! » Après les événements de 1873, cette impres- 
sion paraissait définitive. Mais ne serait-il pas inju- 
rieux de penser qu'un prince qui n'est qu'en camp 
volant à Goritz et à Frohsdorf, qui ae parle que de 
la France, qui répète tous les jours : « L'heure est à 
Dieu, mais je suis prêt ! » qui poursuit des négocia- 
tions incessantes, qui fait ouvertement des préparatifs 
d'action, nesoitpas sincère? Peut-être n'a-t-il pas d'am- 
bition ! Et quels souvenirs jpersonnels l'attireraient 
en France? Le duc de Berry assassiné! Louis XVI 
montant sur Téchafaud!... Mais toute cette lignée de 
glorieux ancêtres qui ont patiemment formé la 
Patrie, l'appellent, le sollicitent : « Ton devoir est 
de ne point fermer les yeux sur la terre étrangère, 

8*** 

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252 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

avant d'avoîr tenté de relever ce sceptre que nous 
avons fait le premier de Funivers ! Ta mission est de 
renouer la [chaîne des temps, rompue depuis bientôt 
un siècle, afin de rendre à ton pays sa sécurité et sa 
grandeur ! ... » Oui ! c'est là le langage de la politique : . . . 
mais combien parmi nous savent Tentendre?... 

Bien que la proposition paraisse paradoxale, les 
légitimistes forment le parti le plus nombreux. Il y 
en a en moyenne plus de cinq cents par départe- 
ment. Cela ferait environ cinquante mille familles, 
la plupart possédant des terres, des titres, de la con- 
sidération. Quel est le parti comptant un noyau aussi 
considérable, que les révolutions n'ont pu dissoudre? 
Sauf d'assez rares exceptions, la tradition n'existe 
pas en dehors d'eux. Le père était bonapartiste, le 
fils a été orléaniste, le petit-fils est républicain, l'ar- 
rière petit-fils criera : « Vive le Roi !» ou : « Vive 
la Ligue ! » L'immense majorité de la .nation n'a 
d'autre opinion qu'une rage d'égalité. Elle s'est 
facilement faite orléaniste ou bonapartiste. Elle a 
toujours répugné à redevenir républicaine ou légiti- 
miste. On ne l'a pas consultée pour lui imposer la 
République, qu'elle tolère pourtant, bien qu'elle jus- 
tifie ses appréhensions : par conséquent, il ne serait 
pas extraordinaire que si un 4 Septembre, nous vou- 
lons dire des circonstances imprévues, lui donnait 
la Monarchie, elle s'y ralliât, surtout si elle dissipait 
ses préventions. Les légitimistes ne possèdent pas 
seulement pour la plupart de la considération, des 
titres, des terres. Ils se distinguent par de sérieuses 

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LEON XIII ET LE VATICAN. 253 

qualités de vraie démocratie : ils sont humains, cha- 
ritables. Pendant la guerre franco-allemande, ils se 
sont couverts de lauriers : c'est en partie à leur belle 
conduite, qu'ils doivent d'avoir été élus à l'Assem- 
blée nationale de 1 87 1 . Mais ils vivent dans une ré- 
sistance un peu systématique aux « errements mo- 
dernes » : ce qui les fait accuser, à tort ou à raison, 
de rêver quelque retour à l'ancien régime. Il faudrait 
de tels bouleversements pour se replacer à cent ans 
en arrière, que pas un hommie sensé n'y peut raison- 
nablement songer. Sans doute, à part quelques gentils- 
hommes octogénaires , aucun d'eux ne caresse cette 
chimère. En tout cas, Ils se font certaines illusions 
qui ne laissent pas d'être dangereuses... D'abord, 
on peut établir en principe que le cours régulier des 
choses ne ramènera pas dans un avenir « escomp- 
table » une Assemblée nationale de 1871. Et ce phé- 
nomène aurait sans doute les mêmes résultats. Les 
influences contraires renaîtraient. Les discussions se 
perpétueraient. Et la Charte ? Et le drapeau ? Bref, on 
ne pourrait tomber d'accord. Les Chambres françaises 
ont prouvé leur impuissance comme force créatrice : 
elles sont un contrôle précieux, elles sont un auxi- 
liaire accepté. Mais leurs flancs n'enfantent que des 
avortons de gouvernements... Le légitimiste qui 
compterait sur cette éventualité jouerait avec les 
miracles... Et il faut entendre exposer des plans de 
restauration !... On se croirait à Coblentz. Et leurs au- 
teurs eux-mêmes, comprenant l'invraisemblance de 
leur succès, ne se montrent pas très pressés. Dîners, 

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254 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

raouts, soirées, bals. C'est une suite ininterrompue 
de plaisirs. Et pourquoi ne pas rendre « aimable » la 
République, en attendant mieux?... Ils réservent 
leurs lamentations pour Monsieur le comte de Cham- 
bord, en Jes enguirlandant d'assurances de dévouement 
et de promesses d'acclamations, qui rappellent les 
contes de fées,.. Oft assure que Monsieur le comte de 
Chambord aurait dit à plusieurs d'entre eux : « Ce 
que vous m'annoncez n'arrive jamais ! » qu'il se se- 
rait exprimé avec vivacité à leur égard; qu'il serait 
éclairé sur la valeur de leur politique; qu'il serait 
décidé, comme il l'a proclamé souvent, à ne s'inféoder 
ni à leurs personnes ni à leurs projets... Est-ce que 
vraiment leur impopularité vient des idées qu'on leur 
prête ou des moyens qu'ils agitent ? Il est permis de 
supposer qu'il y entre beaucoup de jalousie. En 
France, on n'aime pas les nobles : mais si Ton offrait 
la plus petite particule aux passants, la proportion 
de ceux qui l'accepteraient ne donnerait pas de dé- 
menti à lord Chatham. Le commerce, l'industrie, la 
finance, ont , depuis trente ans , enrichi nombre de 
gens, qui ne sont point encore montés à la hauteur 
de leur fortune : ils restent dans la culture rudimen- 
taire et les préjugés primitifs de leur origine. Mais 
leurs enfants s'élèvent : déjà, ils sont ardents à 
rechercher Taccès de l'aristocratie... C'est sans doute 
ce qui faisait dire à M. le comte de Paris, en un 
jour de mélancolie : « Je ne me repens point de ma 
visite du 5 août... Je la referais... En tout cas, le 
duc d'Orléans n'aura pas un jour à la regretter... » 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 255 

M. le comte de Paris est un esprit froid, correct, 
sage, politique. Sa démarche a été sincère et défini- 
tive. Bourbons et d'Orléans ne fornient plus qu'une 
Maison de France. Chaque membre d'une famille 
royale conserve sa liberté de pensée et d'apprécia- 
tion. Mais de compétitions entre eux, il ne saurait 
désormais y en avoir. Ou l'on restera en République, 
ou Monsieur le comte de Chambord précédera M. le 
comte de Paris, lui frayant la voie, lui préparant le 
trône. Pour remettre les choses à leur place, les diffi- 
cultés seraient telles que M. le comte de Paris n'au- 
rait pas à envier à Monsieur le comte de Chambord 
d'entamer cette rude tâche. On avait fait briller aux 
yeux des princes d'Orléans qu'ils seraient le plus bel 
ornement de la République. M. le duc d'Aumale a 
été privé du commandement militaire, qu'il remplis- 
sait avec un zèle, un savoir, un talent, une autorité, 
qui remportaient les suffrages des hommes de l'art. 
Les voilà en interdit! Pas un ministre ne va leur 
rendre hommage. Pas un républicain n'ose franchir 
le seuil de leurs palais, qu'invité par eux, qu'à la , 
brune. De loin en loin, il se dit que M. le duc d'Au- 
male a eu, à minuit, un entretien avec M. Gambetta... 
Aucun autre signe de vie ! Mais M. Gambetta n'hési- 
terait pas à proscrire les princes d'Orléans, si leur 
présence, qui lui est encore utile, venait un jour à le 
gêner. Vingt-deux ans d'exil! Ce souvenir les rem- 
plit justement de tristesse. Et ce Paris où se sont 
écoulées leurs jeunes années, cette France au service 
de laquelle Robert-le-Fort mettait son épée avant. 



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256 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

quô de la connaître, les séduisent, les retiennent... 
Ignoreraient-ils que des princes n'ont rien à espérer 
d'une République, qui se souvient de Brumaire et de 
Décembre? Non sans doute. Et la République n'a 
rien non plus à espérer de princes quelconques qui, 
par la naturelle pente des choses, seraient fatalement 
amenés à la transformer en Monarchie ou en stathou- 
dérat. D'ailleurs, du moment qu'ils n'entravent point 
les projets de celui qu'ils ont salué comme leur Roi, 
ne se trouvent-ils pas à l'abri de toute critique ? Ce 
n'est pas qu'ils n'y soient poussés... Autour de M. le 
comte de Paris, comme autour de Monsieur le comte 
de Chambord, des hommes, conservant toutes les 
passions et toutes les rancunes de i83o, répandent la 
méfiance, soulèvent les colères... Les uns aimeraient 
mieux que Monsieur le comte de Chambord ne ré- 
gnât jamais, plutôt que de voir M. le comte de Paris 
Dauphin de France; et les autres sacrifieraient impi- 
toyablement M. le comte de Paris aux préjugés que 
leur inspire Monsieur le comte de Chambord. Mais 
c'est là la dernière flambée d'une génération qui 

s'éteint 

Sous la leçon des graves événements qui se dérou- 
lent depuis la chute de l'Empire , surtout depuis la 
poétique mort du vaillant fils de Napoléon III, il s'est 
formé un grand parti monarchique, ni aristocrate 
avec roideur, ni démocrate avec étroitesse, qui se 
préoccupe moins du Prince, qu'il reçoit de l'Histoir», 
que de la restauration d'une Monarchie appropriée 
aux mœurs contemporaines, pour rendre à ce pays 



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LÉON XHI ET LE VATICAN. 2*7 

Tordre avec la liberté, Thonnêteté avec la force 

Quelque chose comme ce régime que saint Thomas 
d'Aquin et Léopold I*' de Belgique ont enseigné à 
Léon XIII, où l'aristocratie et la démocratie se com- 
binent et se tempèrent... Cest de ce milieu étranger 
aux luttes et aux haines d'une époque oubliée, que 
paraîtrait devoir surgir la restauration. En tout cas, 
c'est dans ce milieu qu'elle devrait se maintenir, sous 
peine d'entrer en conflit mortel avec la société mo- 
derne. Mais si Léon XIII n'oublie pas qu'une res- 
tauration est possible, il n'oublie pas davantage que 
a l'heure est à Dieu » ! C'est pourquoi il porte moins 
loin ses vues. La République existe : il cherche à 
vivre avec elle... 

Cette profondeur et cette puissance qu'il croit 
avoir rencontrées chez Mgr Czackî, il les met au ser- 
vice de la République, sans restriction, sans arrière- 
pensée. Le bruit a même couru qu'en lui donnant ses 
dernières instructions, il lui aurait recommandé d'ob- 
server une froideur vigilante à l'égard des adversaires 
• du gouvernement... « Le Saint-Siège ne doit pas se 
trouver avec les partis vaincus ! »... C'est ainsi qu'on 
a formulé ses paroles. Exagération perfide ! Le Saint- 
Siège n'a jamais dit : Vae victis! Quand tous les mo- 
narques d'Europe félicitaient, comme leur suzerain, 
l'empereur Guillaume, Pie IX faisait entendre, du 
fond de son palais bloqué, des prières au vainqueur, 
en faveur de cette pauvre France abandonnée... jD//d:c£ 
justîtiam et odivi inîquîtatem, propterea morior in 
exilio! lit-on sur la tombe de Grégoire VII, le plus 

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258 LÉON Xfll ET LE VATICAN. 

rude et le plus jaloux des gardiens de la puissance 
papale... Les partis vaincus! mais n'est-ce pas les 
catholiques? Et Ldon XIII etnjoindrait à son ambas- 
sadeur de s'unir contre eux à leurs ennemis!... Au 
surplus, quel charme, pour un esprit élevé, pour une 
âme délicate, de prendre la défense du faible !... 

On avait beaucoup parlé, pour la nonciature de 
Paris, de Mgr Vannutelli, nonce à Bruxelles, et de 
Mgr Roncettî, internonce à Rio de Janeiro, aujour- 
d'hui nonce à Munich... De sorte que l'arrivée de 
Mgr Czacki fut mise en doute jusqu'au dernier mo- 
ment... Certainement, en arrivant à Paris, aucun 
nonce n'a excité plus de curipsité. Ce chef du corps 
diplomatique, appartenant à une race dont les trois 
empereurs d'Allemagne, d'Autriche-Hongrie et de 
Russie détiennent les lambeaux, comment serait-il 
accueilli par ses collègues? Ce Polonais, représentant 
la Curie romaine, dans quel esprit remplirait-il sa 
mission? Quelle figure ferait ce rejeton de grand 
seigneur au milieu . des « nouvelles couches » du 
gouvernement?... Il s'élève aussitôt un concert una- 
nime d'éloges, L,çs salons s'ouvrent avec enipresse- 
ment. Les journaux ne tarissent pas sur ses mérites. 
Les cercles politiques traduisent leur impression par 
ce mot-ci : « Ce diplomate entend malice » ! L'hôtel de 
la nonciature, désert et silencieux sous Mgr Meglia, 
devient brillant et animé : tous les partis s'y pressent. 
Puis, stM bout de quelques mois, cet engouement se 
ralentit. A Paris, tout s'use si vite!... 

Mgr Czacki n'est pas longtemps à juger la situation : 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 269 

«... Monsieur le comte de Chambord ne se départira 
pas de la politique expectante où depuis un demi- 
siècle Pemprisonne son entourage, qui attend que' la 
colombe céleste aille à Reims ravir la Sainte-Am- 
poule. M. le comte de Paris ne peut que s'asseoir 
sur les marches du trône, lorsque Monsieur le comte 
de Chambord y montera : et plusieurs de ses parti- 
sans, non les moins considérables, sont décidés à 
faire ouvertement ou secrètement tous les efforts 
possibles pour que jamais il n'occupe ce rang secon- 
daire... M. le duc d'Aumale est trop avisé pour ac* 
cepter un sthatoudérat que, d'ailleurs, les républi- 
cains n'ont pas envie de lui offrir, parce qu'il se trou» 
verait dans une épineuse alternative de République 
ou de Monarchie... Lilia non laborant neque nent.,. 
Le prince Napoléon répète, sous Torme du plébiscite, 
le : Carpe diem! d'Horace... Sans doute, la France 
était plus divisée et plus affaiblie lorsque Jeanne d'Arc 
vint prendre par la main l'indolent et mélancolique 
fils de Charles VI, pour le conduire à la victoire et au 
sacre. Point n'est besoin d'un phénomène où l'âme de 
la nation serait comme passée tout entière ! Un homme 
résolu, qui bornerait son rôle, lorsque viendraient 
les circonstances, à accomplir l'acte restaurateur^ 
sans hésitation, sans faiblesse, réussirait... La France 
ne fait pas ses gouvernements : elle les accepte, lors- 
qu'ils se présentent à elle de pied en cape. Aperçoit-on 
cet homme? Quand naîtra l'occasion? Et puis! le 
prince Napoléon, M. le duc d'Aumale, M. le comte 
de Paris, Monsieur le comte de Chambord, n'ont-ils 

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LEON XIII ET LE VATICAN. 



pas, par eux ou par leurs organes, proclamé à Fenyi 
la nécessité et la sainteté du suffrage universel ?... Or, 
avec cet instrument, que chacun se dispute comme 
« la grande loi moderne », il arrive qu'au bout de 
cinq ans, tout gouvernement voit se lever contre lui 
une opposition qui, la dixième année, le force, tant 
elle devient formidable, à chercher des dérivatifs 
d^aventure où, la quinzième année, il rencontre sa 
perte,.. Dix-huit ans sont un maximum que, seuls, 
Louis-Philippe et Napoléon 111 ont pu aneindre..., 
et au prix de quels expédients ! Chaque génération 
veut avoir son régime à elle : c^est Tessence même du 
suffrage universel. Et elle acclame le premier auda- 
cieux qui donne satisfaction à son caprice !... De sorte 
que ce lacet, que tous les partis se sont passés autour 
du col, fait que la France n^a plus de foi solide ni en 
Tun ni en Tautre : elle les met à peu près sur le même 
rang... Dans ces conditions, restaurer une Monarchie 
n'est plus une œuvre grandiose : c'est un château de 
cartes substitué à un autre château de cartes. Cette 
entreprise enthousiasmera-t-elle quelqu'un ?... D'au- 
tant mieux que l'état irrégulier qui existe^ plaît par 
plusieurs côtés même à ceux qui le combattent ! Donc, 
il faut s'accommoder de la République... » 

Certainement, la République de M. Grévy n'est 
pas tout à fait celle que désirerait le Saint-Siège. . . Sous 
M. Thiers, nous avons plusieurs fois entendu dire 
au cardinal Antonelli, — et dans des circonstances 
où il pouvait, ce qui n'était guère son habitude ! lever 
un coin du voile de sa pensée,— que M. Jules Simon 



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LEON XIII ET LE VATICAN. 261 

était le plus agréable ministre des cultes, à qui il 
ait jamais eu affaire. « Vous voulez, Monseigneur, un 
évêque ultramontain, au lieu d'un évêque gallican? 
Permettez que je vous Toffre!... Et qu'est-ce que cela 
me fait à moi, un gallican ou un ultramontain ?... » 
Mgr Czacki a dû recevoir bien d'autres confidences... 
Mais, enfin, les hommes se ressemblent tous, plus ou 
moins. Et Mgr Czacki, qui avait de loin étudié les 
affaires de France, était persuadé qu'à force de grâce, 
de finesse, de condescendances, de démonstrations, 
il endormirait les préjugés, il enterrerait les « ques- 
tions»... Léon XIII, moins confiant, moins abondant, 
espérait seulement que l'opium, administré à forte 
dose par une main habile et discrète, lui ferait gagner 
un peu de temps... Aussi, trouva-t-on assez étrange 
que le nonce du Pape adressât publiquement, pour 
le simple plaisir de se montrer aimable, à M. le Pré- 
sident de la République, pur philosophe, dans le lan- 
gage du jour, c'est-à-dire sceptique absolu, indiffé- 
rent systématique, et aux deux présidents successifs 
du Conseil, M. Waddington et M. de Freycinet, tous 
dejix huguenots versés dans le mysticisme, des com- 
pliments à l'encens... Lui disaient-ils que les évêques 
étaient intraitables et ennuyeux, il souriait comme 
pour approuver : il se croyait encore à Rome, où la 
roideur extérieure n'étant pas de mise, est l'objet des 
la{{i de la Cour. S'élevaient-ils devant lui contre les 
opinions des catholiques , trop justement défiants 
des institutions actuelles, il abondait volontiers dans 
leur sens. Il se disait leur ami , leur homme : et il 



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«62 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

l'était, plus encore qu'il ne voulait. Il les priait à sa 
table, il se prodiguait à la leur, malgré son extrême 
répugnance. Il allait même jusqu'à montrer sa robe 
d'archevêque dans les salons du préfet de police, 
M. Andrieux, l'un des plus fougueux organisateurs de 
l'anti-concile de Naples de 1 869 : mais peut-être avait- 
il flairé le faux démocrate sous le faux dandy. . . Bref, il 
se faisait tout à eux. La facilité et l'exubérance de sa 
race, ne se sentant plus gênées par la discipline et 
la retenue de la Cour de Rome, se répandaient en 
prévenances et en ouvertures... Il ne dépendait que 
de lui de se tenir sur une défensive bienveillante qui 
aurait pu en imposer à des hommes formés à l'at- 
taque et à l'injure, et incapables de comprendre la 
charité apostolique du messager de Léon XIII. Ils 
n'accordent quelque crédit qu'à l'appréhension, qu'à 
la crainte. La paura exerce sur eux une grande in- 
fluence : il n'y a que les Italiens qui puissent cal- 
culer toute la valeur de cet admirable instrument!... 
hoi paura!,,. Aussi se sont-ils cru tout permis. Ils se 
sont dit : « Voilà un nonce qui est le plus commode 
des hommes, et personne ne saurait nier qu'il ait fen 
même temps beaucoup d'esprit! Nous allons en 
profiter... » 

La République, présidée par M. Grévy, s'incarne 
dans un homme, M. Gambetta, qui, des coulisses, 
fait manœuvrer tous les personnages de la scène. 

Avant d'arriver au pouvoir, M. Grévy passait pour 
un doctrinaire, austère, digne, de bon conseil, de carac- 
tère conciliant, fin, politique. Son masque honnête et 



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LÉON Xlll ET LE VATICAN. 263 

grave, dissimulant les aspirations des plus ordinaires, 
lui avait fait cette réputation auprès de tous les partis. 
Chacun citait de lui des paroles, prononcées dans 
nos Assemblées, qui inspiraient le respect et la con- 
fiance. «... Depuis trente ans, avait-il dit à la tribune 
en 1849, toujours le même spectacle : les hommes 
politiques changeant de langage et de conduite, en 
changeant de position; répudiant, en entrant au pou- 
voir, leurs doctrines, leurs principes, leurs pro- 
messes ; se faisant jeter chaque jour à la face leurs 
discours d'autrefois. Et vous demandez pourquoi 
l'esprit public s'éteint, pourquoi le peuple n'a foi ni 
dans les hommes ni dans les principes, pourquoi le 
scepticisme et le découragement le gagnent ! Quelle 
vertu civique résisterait à ce spectacle démorali- 
sant?... » L'auteur de l'amendement à la Constitution 
de 1848, qui abolissait la présidence de la Répu- 
blique, trône aujourd'hui à l'Elysée, à 1,200,000 fn 
par an. Professe-t-il une opinion sur les choses de 
l'État, qu'il laisse du regard le plus impassible aller 
à la dérive ? On lui présente des décrets supprimant 
les droits et les libertés des citoyens : — le juris- 
consulte et le libéral d'autrefois biffe d'un trait de 
plume la liberté de conscience, la liberté individuelle, 
l'inviolabilité du domicile, le droit de propriété, 
garantis par nos institutions et par nos lois. Ses 
ennemis assurent qu'il ne sort de son apathie que 
sollicité par l'aiguillon que M. Rouher reprochait 
dans un rapport célèbre à un ministre de l'Empire ; 
et que le chef de son cabinet, notoirement convaincu 

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264 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

de louer les « propres » de sa femme à des personnes 
peu vertueuses, ne lui en est devenu que plus cher. 
C^est certainement une calomnie. Les 100,000 fr. 
mensuels de sa liste civile, qni ne sont point gas- 
pillés en voyages et en représentations, font autre- 
ment palpiter le cœur, à Page où il est arrivé. 
Il en achète force immeubles. On le dit déjà plu- 
sieurs fois millionnaire. C'est là le grand idéal des 
républicains d'à présent! Il n'oublie pas non plus 
les siens... Ses frères occupent, sans le moindre 
mérite, les plus hautes charges de PÉtat. Ses ne- 
veux , ses cousins , ses alliés , ses voisins , font 
souche de famiglia. Qu'on parle donc du népo- 
tisme des Papes du moyen âge! C'est une curée... 
D'ailleurs sans méchanceté, bien que n'aimant ni 
les princes, ni les prêtres, ni les militaires, ni les 
magistrats. Redingote bien boutonnée : ce qui a 
longtemps été considéré par les siens comme une 
distinction suprême qui le mettait tout à fait à 
part. Mais M. Gambetta , qui donne maintenant 
le ton, fait des mots sur ce chef d'État, endormi 
dans l'Elysée transformé en Caisse d'Épargne. Le 
jour où M. Gambetta lui criera : « Assez d'éco- 
nomies »! M. Gréyy osera-t-il ne pas lui céder la 
place?... 

Déjà, rien ne se fait sans lui. Les ministres vont 
prendre ses instructions, après avoir été choisis sur 
son ordre. La Chambre est à ses pieds : c'est l'as- 
semblée de ses serviteurs, qui se disputent son par- 
dessus et sa canne. Il pourrait lui faire voter que le 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 265 

soleil n*est qu'un chaudron rétamé. Le Sénat tou- 
jours lui résiste et toujours lui cède : ce qui fait da- 
vantage ressortir sa faiblesse et sa soumission. N'est- 
ce pas M. Henri Rochefort qui a dit : « Locuste 
essayait ses poisons sur ses esclaves. M. Gambetta 
essaie sa dictature sur des assemblées et des mi- 
nistres?... » Bref, la République est sa chose. Dans 
Tadministration, la magistrature, l'armée, dans toutes 
les fonctions publiques, on ne nomme que ses créa- 
tures. M. Grévy lui prépare ses services d'agents et 
ses cohortes de prétoriens. Lui prendra la magis- 
trature suprême quand il lui plaira !... 

L'envahissement de M. Gambetta en France ferait 
croire aux nations étrangères que c'est pour le moins 
un très grand homme, si nos fantaisies ne les avaient 
singulièrement mises en garde... Comment expliquer 
qu'il absorbe ce grand et noble pays ? Quels talents 
a-t-il montrés ? Quels services a-t-il rendus? Quel 
avenir nous promet-il? Et quelle contradiction pour 
un peuple qui se plaint que le pouvoir personnel l'a 
fait descendre des hauteurs où il était, de se refaire 
une idole,... et de cette argile! Jusqu'à présent, 
M. Gambetta est un être purement verbal... Lorsque 
partant en ballon pour la province, au commence- 
ment du siège de Paris, il emportait, au dire de ses 
intimes, « l'âme de la Patrie », il avait prononcé 
deux discours : il les a refaits l'un et l'autre une dou- 
zaine de fois depuis. S'il avait pris le chemin de fer, 
on n'aurait vu dans son départ que l'ambition 
d'exercer le commandement loin d'une ville livrée 

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a66 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

aux horreurs de la guerre. Mais ce voyage par les airs 
a fixé sa renommée... Carnot avait « organisé la 
victoire ». Lui est censé « avoir dirigé la défense ». 
Il serait difficile de contester qu'un certain souffle ne 
ranimât! Il était jeune, ardent, enthousiaste. Sur- 
tout, il était dévoré du désir de parvenir. Mais tant 
de généreux patriotes qui ont marché à la mort, sans 
fracas, ne méritent-ils pas plus sérieusement la re- 
connaissance du pays? Peut-être s'imagine-t-il les 
avoir fait sortir de terre, comme César ses légions ! 
En réalité, il n'a fait que paralyser, par ses plans 
puérils, par ses ordres irrités, que M. Thiers quali- 
fiait d'actes de a fou furieux », la marche de braves 
et intelligents généraux. Et son entraînement pour 
le plaisir en ces jours sinistres, qu'a si bien carac- 
térisé sa fameuse dépêche : « Cigares exquis ! Soyez 
toujours gais et de bonne composition ! » suffirait 
pour ternir ses efforts. Soit! Il a été ému. Il a été 
sincère. Sa « dictature d'incapacité », suivant le mot 
de M. Lanfrey, a abouti à des désastres si douloureux, 
qu'on ne saurait lui en faire gloire ! En tout cas, que 
nous présage-t-elle ?... Rêve-t-il de reprendre l'Alsace 
et la Lorraine?... Il s'en est publiquement vanté... 
Ah ! s'il y réussissait, de quelles louanges ne devrait- 
on pas le couvrir !... Mais n'est-ce pas une halluci- 
nation que de poser seulement l'hypothèse? N'y a-t-il 
pas à craindre, au contraire, qu'il n'achève de perdre 
cette France, qu'il a déjà démembrée de la Lorraine, 
...l'Alsace restant à la charge de Napoléon III?... 
^élas ! qui peut sainement voir en cet homme, au- 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 267 

jourd'hui livré à Pexaltation d^une ambition effrénée, 
Pinstrument de notre relèvement?... Regardez bien 
ce masque aux triples lignes de Cahortais, de Génois, 
de Juif. Dur et familier, dissimulé et hâbleur, auda- 
cieux et avide. C'est par la parole qu'il maintient son 
influence.. Or, comme orateur, il compte des rivaux 
ou des maîtres dans tous les partis : le duc de Broglie, 
M. Jules Simon, M. Dufaure, M. Rouher, M. Pouyer- 
Quertier, le comte de Mun, M. Chesnelong, M. Paul 
de Cassagnac, M. Baragnon, M. Buffet, le duc d'Au- 
diffret-Pasquier, M. Laboulaye, M. Clemenceau, 
M. Bocher, etc. C'est le Zola de la tribune! Mais il a 
des éclats de voix et des brutalités de geste, qui dé- 
concertent ses adversaires et qui remuent les masses. 
« Il a toujours l'air de trancher des montagnes, a dit 
M. Alexandre Dumas, et pourtant il ne tranche que 
du vent ! ». Il n'en est pas moins vrai que ce tribun 
s'impose, en maniant avec une assurance impertur- 
bable la trivialité et l'injure. Sa faculté d'assimi- 
lation et son astuce d'esprit lui tiennent lieu de cul- 
ture et de savoir. Feuilletez la collection d'avant 1870 
de la Revue politique et littéraire^ et vous jugerez si 
les idées qu'il ébauchait sont d'un homme d'État!.., 
Pour couvrir ces pauvretés, il a jeté par-dessus le 
manteau de l'opportunisme : car il a conscience que 
ses intérêts privés, maintenant considérables, y cour- 
raient des risques, que n'avait pas à redouter le 
bohème du Quartier-Latin. Avec cela, de l'ingéniosité, 
de Tenjouement. C'est un charmeur de brasserie!... 
« N!a-t-il pas, fait-on observer, réussi à discipliner le 

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268 LÉON Xlil ET LE VATICAN. 

parti républicain qui, suivant Texpression du duc 
Victor de Broglie dans ses Vues sur le gouvernement de 
la France^ est agité d'une fièvre incessante de destruc- 
tion ? » Il ne paraît pas que cette maladie chronique ait 
définitivement cédé à la médication: elle n'a eu qu'un 
arrêt... « Enrichissez-vous! » a dit M. Gambetta. C'a 
été un pillage!... Mais voilà que surgissent de « nou- 
velles couches », qui réclament leur place au ban- 
quet... En réalité, le parti républicain doit principa- 
lement aux fautes des monarchistes et des princes de 
se trouver au pouvoir. M. Gambetta n'est que le 
bénéficiaire de cette situation... Très habile corn- 
mediànte^ il a su se tailler un costume de grand 
homme, qui exciterait la pitié et le rire, si son 
entourage était moins médiocre et moins grotesque. 
Il y a deux traits bLen visibles dans cette physio- 
nomie : la passion des jouissances matérielles et la 
prétention des choses militaires... « Cigares exquis! » 
Cri de jeunesse!... L'âge l'a rendu plus difficile. 
D'autres parlent assez de ses beaux chevaux, de son 
exquise cuisine, de ses excellents millions! Et le 
reste... C'est Barras,... avec moins d'élégance. Est-ce 
sa faute s'il est contemporain cle V Assommoir et de 
Nana? Mais il prend de la vie tout ce qu'il en peut 
prendre. « Après moi le déluge ! » fait-on dire à 
Louis XV, qui se distinguait par de belles manières... 
D'autres racontent assez qu'il éclate dans ses chairs 
graisseuses, à la veilleuse affaiblie de son œil unique, 
dont Coquelin baissera la paupière, en lui disant : 
«BravoîMaître.Tuasbienjouétafarce! «...Onnedoit 

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LÉON Xlli ET LE VATICAN. 269 

prendre de la vie privée que ce qui est strictement 
nécessaire pour éclairer la vie publique... A moins 
qu'auparavant, quelqu'un des généraux qu'il malmène 
ou des prolétaires qu'il leurre, ne le ravisse d'un coup 
d'épée ou de poignard à l'amour de ses sujets... Il est 
tellement persuadé qu'il a les talents d'un capitaine, 
qu'il refait la carte de l'Europe... « Ici, je gagnerai une 
bataille. Là, je prendrai une ville... » Cicéron n'a- 
t-il pas remporté des victoires en Cilicie? De quoi 
lui-même n'est-il point capable? Maître Jacques de 
la République, faisant tout, sachant tout, dominant 
le passé, le présent et l'avenir!... Et serait-ce plutôt 
par amour d'un pays qui est à peine le sien, que 
pour asseoir sa tyrannie , comme on disait dans la 
vieille langue politique? Il sera Marins ou Sylla. Il 
sera Bonaparte... Bonaparte civil. C'est là le défaut 
de la cuirasse!... Mais il compte qu'une armée qui 
lui a déjà obéi et qui s'incline de nouveau devant 
son soleil levant, lui restera fidèle. Même le général 
de Gallifet ne descendra pas du cadre où il fait figure 
d'un Soudan du Saint-Siège au xv« siècle!... Peut- 
être le calcul est-il risqué!... Un soldat victorieux 
fera ce qu'il voudra. Bien fol est qui s'y fie!... Afin 
de l'éprouver, il voudrait l'engager dans quelque 
journée de Vendémiaire ou de Juin. Le général de 
Charette et M. Clemenceau, par exemple, ne pour- 
raient-ils pas lui fournir l'occasion d'écraser la 
« réaction » monarchique et l'émeute communaliste? 
Le premier est trop Italien pour ne pas se méfier. 
Aussi fin que brave, aussi prudent que résolu. Sym- 

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270 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

pathique physionomie de héros ! Le second est trop 
sûr de voir arriver les siens, par la naturelle évolu- 
* tion de la politique, pour qu^il prenne les armes avant 
le moment où M.Gambetta qui, lui aussi, est Italien, 
et qui connaît le proverbe : î° La pelle! — n^aura plus 
qu'à prendre le train pour Saint-Sébastien. 

Nous paraissons nous éloigner beaucoup de 
Léon XIII et le Vatican, Mais il s'agit de Thomme 
qui sera tout à l'heure préposé à « la colonne de 
l'Église » . Ceux de ses amis qui l'ont le plus atten- 
tivement étudié affirment qu'il n'a qu'une haine bien 
décidée : — la haine de TÉglise. Il voit en elle un 
obstacle contre lequel sont venus échouer des gou- 
vernements qui ne désiraient pas moins leur omni- 
potence. Le sentiment religieux lui paraît incom- 
préhensible, monstrueux. C'est un « songe de bonne 
femme ». Il n'en fait point mystère. Ne l'a-t-il pas 
proclamé dans un discours retentissant : « Le cléri- 
calisme, c'est l'ennemi » ! Sans doute, la Religion 
ne saurait être confondue avec ses ministres qui 
participent aux faiblesses de la nature humaine : 
mais leur déclarer la guerre sous cette forme géné- 
rale, c'est la lui déclarer à elle-même. Que penser de 
celui qui dirait : « J'aime les arts, mais je supprime 
les artistes »? Ce « cléricalisme », qui est «l'en- 
nemi », désigne la Religion. Seulement, le leader 
de l'opportunisme a jugé prudent d'employer ce 
synonyme trompeur. 

Mgr Czacki a trop de promptitude dans le regard 
^^r ne s'être pas aperçu, en prenant possession de 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 271 

son poste, que la République de M. Grévy se per- 
sonnifiait en M. Gambetta. Les Waddington, les 
Freycinet, les Lepère, les Constans, les Ferry, les 
Le Royer, les Cazot, etc., sont des personnages sans 
importance. Inutile de gagner la domesticité du Pa- 
lais-Bourbon!... 

Sous rinspiration de M. Gambetta, la République 
de M. Grévy a cherché à semer la division parmi les 
catholiques. On a voulu ressusciter les querelles du 
haut clergé et du bas clergé, en diminuant le traite- 
ment des évêques et en augmentant le traitement des 
desservants, bien que desservants et évêques inspi- 
rent des sentiments semblables. Puis on a essayé de 
détacher les séculiers des réguliers. Il y a même des 
prêtres qui, dans Pespoir d^obtenir la mître, ont aidé 
le gouvernement dans la confection de Tarticle 7 et 
des décrets du 29 mars. On en cite qui sont allés jus- 
qu'à solliciter les bonnes grâces de M. Duhamel!.., 
Tant pis pour ces malheureux ! Mais il n^ a que 
« révêque du dehors » qui puisse, sans trop alarmer 
les consciences, mettre la main à de pareilles entre- 
prises... Les desservants ont vite compris qu'en sépa- 
rant leur cause de la cause de leurs évêques, le bas 
clergé subirait le sort du haut clergé : de sorte que, 
malgré quelques défections de part et d'autre, qui 
n'ont pas osé se montrer parce qu'elles seraient tom- 
bées sous le mépris public ! la scission ne s'est pas 
produite. Au contraire , jamais plus d'union!... De 
même pour les réguliers et les séculiers. Les prêtres 
chargés du ministère paroissial sont sans doute es- 

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272 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

sentiels au service de PÉglise : mais, absorbés, isolés, 
ils n'ont ni le loisir ni la force de se livrer aux tra- 
vaux intellectuels et aux exercices spirituels où les 
membres des Congrégations religieuses peuvent at- 
teindre aux sommets de la science et de la vertu. 
Supprimer les Congrégations religieuses, c'est vou- 
loir réduire les prêtres chargés du ministère parois- 
sial, au rôle d'une compagnie des pompes funèbres. 
On ne s'en est même point caché. La suppression de 
qe reste de ce « songe de bonne femme » serait plus 
facile. C'est comme si l'on retranchait de l'Université 
les corps savants qui en font l'ornement et la gloire, 
pour conserver seulement les recteurs d'Académie et 
les instituteurs primaires. Les œuvres de charité, 
d'enseignement, d'apostolat, de Civilisation, sont le 
lot des réguliers bien plus que le lot des séculiers. 
Mais là encore, on a échoué. Ce n'est pas, encore une 
fois, que certains prêtres et certains évêques, dans un 
intérêt personnel , n'aient donné un coup de main au 
gouvernement. Croirait-on qu'ils se flattaient que les 
familles confieraient leurs enfants aussi bien au clergé 
séculier, qui d'ailleurs n'est ni assez nombreux ni 
assez cultivé, qu'au clergé régulier, qui est parfaite- 
ment équipé et rompu à la science pédagogique! 
Cette question de gros sous n'a pas eu l'impudence 
de sortir de terre. La vérité catholique, c'est que le 
clergé séculier est non moins utile que le clergé ré- 
gulier, chacun dans sa sphère : mais l'un est le com- 
plément nécessaire de l'autre. Le premier est l'infan- 
terie, et le second l'artillerie de l'Église. Au surplus, 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 273 

celui-ci a un autre droit au concours de celui-là : 
c'est que, pendant qu'on le persécute, on ne songe 
pas à son compagnon d'armes qui , seul , rencontre- 
rait bientôt la proscription et Texil. C'est une victime 
propitiatoire! 

La République de M. Grévy, conseillée et régentée 
par M . Gambetta, a cru pouvoir porter ce double coup. 
Elle s'est imaginée que Mgr Czacki avait fait donner 
des leçons de modération au cardinal Pie, décédé de- 
puis que ces pages sont commencées, à Mgr Fava , à 
Mgr Forcade, à Mgr Freppel : pourtant, ces prélats 
ne se sont pas montrés plus hardis que le cardinal 
Pecci, contre les abus du pouvoir... Elle s'est ima- 
ginée encore que Léon XIII n'aimait poin' les Con- 
grégations religieuses, les Jésuites entre autres, peut- 
être parce que Mgr Czacki a complaisamment souf- 
fert quelqu'une de ces railleries que les Français se 
croient permises, sans examen, sans réflexion, contre 
les disciples de saint Ignace, qu'Eugène Sue a bar- 
bouillés des plus noires couleurs en brodant un roman 
sur le pamphlet de Pascal. Léon XIII ne leur doit-il 
pas de la reconnaissance ? N'a-t-il pas été formé par 
eux?... De là, les appels comme d'abus. De là, l'ar- 
ticle 7 et les décrets du 29 mars. Devant une attitude 
simplement polie et réservée, ces extrémités se se- 
raient-elles produites? N'aurait-on pas redouté quel- 
que secrète résolution?... 

Que le Saint-Siège recommande la charité et la 
prudence aux évêques! rien de plus naturel. Mais 
son autorité ne va pas au delà : autrement, il empiè- 

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274 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

terait sur le terrain politique... Tous les Parlements 
d'Europe sont ouverts aux ministres des cultes : en 
Autriche-Hongrie, en Espagne, en Portugal, en Bel- 
gique, en Angleterre , en Allemagne, etc., et même 
en Italie. Il n'y a qu'en France où la Chambre haute 
ne compte plus, depuis la mort de Mgr Dupanloup, 
aucun membre du clergé catholique : il est vrai que 
des pasteurs protestants y siègent. Dans la Chambre 
basse, où siègent également des pasteurs protestants, 
révêque d'Angers, qui paraît devoir recueillir la suc- 
cession de révêque d'Orléans, a rencontré, pour y 
entrer, toute l'hostilité du gouvernement. Les Tables 
statistiques de Hûbner indiquent pour notre pays : 
35,390,000 catholiques; 600,000 protestants des di- 
-verses confessions; 1 18,000 juifs; 24,000 mahomé- 
tans ou membres d'autres cultes. De sorte que le 
clergé catholique, représentant la Religion de la 
presque unanimité des Français, ne peut pas faire en- 
tendre sa voix dans le Parlement. Il est vrai qu'il n'est 
pas de clergé moins ambitieux de la chose publique que 
le nôtre ! Mgr Czacki a vu deux ministères : le minis- 
tère Waddington et le ministère Freycinet. C'est déjà 
une chose étrange que ces deux présidents du Conseil, 
appartenant à la minorité religieuse! .Cela n'existe 
nulle part en Europe. Il ferait beau voir, en Angle- 
terre, lord Beaconsfield et M. Gladstone catholi- 
ques!... Mais l'un et l'autre ont eu des collègues de 
leur confession : M. Le Royer, ML Léon Say, etc. Il 
y en a eu jusqu'à quatre sur neuf! Or, si l'on remar- 
que que le personnel républicain aux affaires est 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 276 

tout entier affilié à la Franc-Maçonnerie, on s'expli- 
que à merveille et l'article 7 et les décrets du 29 mars. 
La Franc-Maçonnerie s'est servie du protestantisme 
comme d*uh instrument, pour poursuivre sa guerre 
contre TEglise. Le protestantisme, qui s'est prêté à ce 
dessein, ne s'est pas contenté de déchirer, lui aussi, 
l'Edit de Nantes, et de faire, lui aussi, ses dragon- 
nades, qui pourraient bien quelque jour non pas 
provoquer des représailles, mais justifier une qua- 
rantaine... Impossible, en effet, de se faire illusion sur 
le sentiment qui Ta guidé! Ce n'est pas l'espoir de 
faire des adeptes. Les protestants ne sont pas plus 
nombreux en France qu'au seizième siècle, où Ca- 
therine de Médicis voulut en débarrasser la Cou- 
ronne. Ils n'ont fait aucun progrès. Ils sont condam- 
nés à végéter. C'est M. de Pressensé, M. Renan, 
M. Hyacinthe Loyson, qui l'écrivent et qui le prê- 
chent. En battant en brèches la Religion catholique, 
c'est l'idée religieuse elle-même qu'attaque le protes- 
tantisme. L'indifférence, le scepticisme, la libre-pen- 
sée seule peut croître sur ses ruines. C'est encore 
M. Hyacinthe Loyson, M. Renan, M. de Pressensé, 
qui ont eu la loyauté de le proclamer. 

M. Waddington et M. de Freycinet ont-ils seule- 
ment conféré avec Mgr Czacki sur l'article 7 et les 
décrets du 29 mars? Mgr Czacki a-t-il obtenu de 
M. de Freycinet et de M. Waddington une atténua- 
tion quelconque? Les avances du nonce ont été en 
pure perte : car M. Gambetta, jusque-là l'espoir du 
protestantisme et de la Franc-Maçonnerie dans leur 

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276 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

guerre contre TÉglise, a été un peu tenu à l'écart, 
soit à cause de ses dispositions bruyantes, soit parce 
qu'officiellement il ne remplit qu'un rôle étranger au 
pouvoir exécutif!... N'était-ce pas exclusivement sur 
lui qu'il fallait agir, non point par la persuasion, mais 
par la crainte?... Le Vatican croit peu à une Restau- 
ration. Léon XIII voit dans les seuls princes d'Orléans 
des affinités de tempérament. Les désire-t-il? Il n'i- 
gnore pas que la couronne est encore loin d'eux. .. En 
tout cas, le Vatican ne procède que pas à pas. Un mo- 
ment, M. Jules Simon pouvait devenir l'instrument de 
la présidence de M. le duc d'Aumale. Léon XIII au- 
rait trouvé dans cette combinaison des garanties sans 
doute satisfaisantes. On pensait que le nonce paraî- 
trait assuré du succès, et même qu'il laisserait percer 
des vœux. En faisant supposer que les catholiques 
ne refuseraient pas de marcher à la suite de M. Jules 
Simon et de M. le duc d'Aumale, il avait barre sur 
M. Gambetta... Il a préféré prodiguer à ses commis 
des baisers de paix, qu'ils n'avaient pas mandat de lui 
rendre. Et l'on suspecte la droiture de la diplomatie 
pontificale!... Ces épanchements n'ont pu arracher 
aucune concession. Il fallait s'y attendre! Pour la no- 
mination de l'abbé Mouret à la fonction d'auditeur 
de Rote, on a mis dans la balance l'un des évêchés de 
Savoie, Saint-Jean de Maurienne et Tarentaise, qui 
se trouvent en surplus de ce qu'on peut appeler les 
diocèses concordataires. Mgr Czacki a obtenu le 
maintien du premier de ces sièges épiscopaux, mais 
au prix de la nomination de l'abbé Mouret. Le Vati- 

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LÉON XIII ET LE VATICAN- 277 

can ne se gêne guère, contrairement à son habitude, 
pour s'exprimer sur Monsignor Mouret , protégé de 
M. Gambetta, agent de M. Gambetta. « Monsignor 
Mouret est un ambitieux, un intrigant. On lui fera, 
s'il le faut, un pont d'or : mais jamais il ne sera 
évêque!... » Et cette sévérité n'est pas sans raison. 
L'auditeur de Rote est la mouche du coche de l'am- 
bassadeur de France. On le trouve mêlé aux présen- 
tations d'évêques... et même aux affaires politiques... 
Son but est de se substituer peu à peu à lui, de ma- 
nière que M. Gambetta puisse supprimer l'ambassa- 
deur de France. L'immixtion de M. Gambetta en 
toute chose ne plaît pas précisément au Vatican, où 
l'on aime que chacun reste à sa place... Le palais Co- 
lonna en est à son troisième hôte depuis l'avènement 
de Léon XIII : le baron Baude, le marquis de Ga- 
briac, M. Desprez. Le premier, engagé dans les in- 
fluences des Rospigliosî, qui ne se sont peut-être pas 
exercées tout d'abord dans le même sens que les in- 
fluences des Odescalchi,... est le plus versé dans les 
affaires romaines. Si son attitude au Conclave a pu 
motiver son rappel, comment expliquer cette succes- 
sion imprudente de représentants auprès du Saint- 
Siège? A peine y ont-ils pris pied, que des cabales 
politiques les en arrachent. Quelles négociations sont 
possibles ? Il est vrai que la République tend à n'a- 
voir plus auprès du Saint-Siège qu'un employé 
chargé d'expédier les dossiers : elle pense ainsi porter 
un grand coup au rôle diplomatique de la Papauté!... 
L'application des décrets du 29 mars a produit en 

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278 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

France une émotion profonde. L'épîscopat, le clergé 
séculier, les Congrégations religieuses, sourds dans 
leurs masses aux conseils malintentionnés, ont pré- 
senté une union et une résistance pleines de fermeté 
et de noblesse. Qui les a encouragés ? Cette presse, 
qui a plus de courage que ses calomniateurs! Qui a 
organisé leur défense ? Elle encore. Le barreau s'est 
levé à sa suite pour protester contre cette atteinte à 
nos institutions et à nos lois. La magistrature s'est 
sentie soutenue contre les menaces du pouvoir, par 
leur attitude énergique. Chose étrange! on a pu 
crier dans JParis : « Vivent les Jésuites » ! sans être 
taxé de ridicule. Il est vrai que sur dix hommes qui 
haïssent les ordres religieux, il en est neuf et demi 
qui n'aiment pas davantage le clergé séculier. M. Du- 
faure, M. Jules Simon, M. Littré, M. Vacherot, 
M. Duruy, M. Laboulaye, etc., qui ne sont pas 
suspects d'exaltation catholique, n'ont pas été les 
derniers à flétrir ces procédés jacobins. On n'a guère 
idée de cela en Italie, où l'expulsion des moines s'est 
faite à la sourdine. Un agent du questeur, simulant 
une douleur profonde, frappait à la porte d'un cou- 
vent : Padre mio! abbiate pa\ien\a! Siamo costretti 
di mandarla via, Ma^ che vuole! La povera gente 
deva obedire a superiori!.,. Pas de préfet de police 
en gants gris-perle, pas de déploiement de troupes. 
Mais aussi, pas d'amis dévoués se faisant honneur de 
recueillir ces exilés, pas de protestations forçant 
l'estime de l'Europe!... Bref, la République a réussi 
à rendre populaire la Compagnie de Jésus ! La Mo- 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 279 

narchie y serait-elle jamais parvenue?... Et ce serait 
une erreur de croire que Topinion se soit prononcée 
avec une force à laquelle nul ne s'attendait, seule- 
ment parce qu'il n'est point admissible que l'au- 
torité administrative puisse crocheter les serrures 
et confisquer les immeubles des citoyens, sans juge- 
ment de tribunaux indépendants ! Il y a eu une vé- 
ritable expansion du sentiment religieux. Les dés- 
astres de 1 870-1 871 ont provoqué une renaissance 
catholique, dont il serait puéril de contester les pro- 
grès toujours croissants. Dénombrez les foules qui 
emplissent les églises, les élèves qui se pressent dans 
les écoles congréganistes, les publications qui se 
multiplient pour la défense de PEglise ! LMmpuis- 
sance des partis monarchiques n'a pas peu contribué 
à laisser se développer ce mouvement. Chacun a pu 
y prendre part sans arrière-pensée. Aujourd'hui , 
Topinion tend à se former en deux camps, comme en 
Belgique, sur le terrain de la Religion... Le cardinal 
Pecci avait souvent déploré l'antagonisme des ultra- 
montains et des libéraux. Qui ne se rappelle leurs 
querelles? Nul n'était dans le giron de l'Église, s'il 
ne tenait pour leurs doctrines. La Religion était de- 
venue leur monopole. Léon XIII peut constater avec 
satisfaction que ces nuances se fondent. On redevient 
simplement catholique. Y a-t-il une manière ultra- 
montaine de croire à la présence réelle, et une ma- 
nière libérale de rester en communion avec le Saint- 
Siège ? C'est encore à la République que l'on doit 
d'avoir vu le comte de Falloux et M. Chesnelong se 

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28o LÉON Xlil ET LE VATICAN. 

tendre la main, au nom du libéralisme et de Pultra- 
montanisme, qui avaient survécu au gallicanisme, 
et que Mgr Czacki raille tour à tour, suivant Topinion 
de son interlocuteur !... Ce travail de rapprochement 

s'est fait sous le seul empire des circonstances 

Il reste chez les catholiques une tendance générale 
de roideur un peu janséniste qui , par une contradic- 
tion singulière, s'allie à un goût prononcé pour ma- 
térialiser certains sujets de dévotion... Léon XIII 
n'a pas soufifert que M. Desprez l'entretînt des décrets 
du 29 mars, dont M. Gambetta avait la hardiesse ou 
la naïveté de se figurer qu'il se ferait l'exécuteur ! 
On avait bien entendu raconter qu'après avoir reçu 
le P. Beckx, il aurait dit : Hoparlato con un santo! 
Mais ne pourrait-il point sacrifier les Jésuites, qui 
passent pour les plus habiles éducateurs de la jeu- 
nesse française ? On en revenait toujours là. Le Pape 
ne saurait méconnaître les services de religieux aux- 
quels la bourgeoisie voltairienne confie ses enfants. 
Les fonctions civiles et militaires n'appartiendront- 
elles pas à leurs élèves ?.. . Aussi, M. Gambetta a-t-il fait 
envoyer en mission... autour du Vatican divers émis- 
saires que l'on a plus ou moins exactement énumérés: 
d'abord, Mgr Mouret, auditeur de Rote; M.Wadding- 
ton, ancien ministre des affaires étrangères; Mgr Ma- 
ret, évêque de Sura, primicier du Chapitre de Saint- 
Denis; MonsignorChaillot,l'anciencollaborateur,très 
érudit et très original, du P. Theiner, aux Archives 
Vaticanes; l'abbé Rouquette, prêtre de l'antichambre 
de feu Mgr Dupanloup, etc.. Madame Edmond Adam, 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 281 

i 



le plus gracieux et le plus spirituel ornement de hi Ré- 
publique, la Tallien de notre Directoire, est réservée 
au Quirinal. Inutile de dire que Léon XI II n'a admis 
aucune de ces négociations extra-diplomatiques... Il 
a discrètement exprimé sa tristesse de voir le gou- 
vernement français s'engager dans le Kulturkampf^ 
dans la persécution religieuse. Rien de plus ! Qu'on 
ne vienne point dire qu^il a enflammé le zèle des ca- 
tholiques ! Mgr Czacki est resté encore plus étranger 
à tout ce qui s'est fait, au risque de perdre le fruit de 
tous ces élans qui ne demandent qu'à être dirigés et 
utilisés. Quelles que soient ses désillusions, il continue 
de dire que M.Gambetta, autour duquel il dresse main- 
tenant, quoiqu'un peu tard, ses batteries, est charmant. 
Le prince Napoléon serait également charmant,... 
si ses chances étaient pareilles. Tous deux sont meil- 
leurs théologiens que les professeurs de Saint-Sul- 
pice, et meilleurs chrétiens que les anachorètes de la 
Grande-Chartreuse. Des Pères de l'Église!... La ré- 
sistance s'est donc exercée en dehors de Rome, qui 
pourrait plutôt être accusée d'avoir cherché à la mo- 
dérer ou à l'étouffer. Le nom de Mgr Czacki et le 
nom de Léon XIII ont-ils seulement été prononcés 
en ces jours d'indignation et de trouble, où l'autorité 
administrative crochetait les serrures et confisquait 
les immeubles de citoyens auxquels elle n'imputait 
ni crime ni délit, si ce n'est qu'ils professent une 
opinion qui ne lui plaît pas? « ... Mais que font donc 
le Pape et le nonce? se demandait-on. Comment ne 
protestent'ils pas hautement contre des actes que 



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282 LÉON XIII ET LE VATICAN.^ 

jusqu'à des protestants et des juifs désapprouvent ? 
Est-ce qu^un mot de Rome ne serait pas une conso- 
lation et une force? La vérité et la justice sont-elles 
devenues muettes dans cette chaire de justice et de 
vérité ? Faisons-nous bien ou faisons-nous mal en 
couvrant ceux que le bon sens populaire et la science 
des jurisconsultes nous représentent pourtant comme 
des victimes du fanatisme et de l'arbitraire ? Ah ! si 
Pie IX vivait ! Il ne se contenterait pas de garder le 
silence. Il remuerait les masses de sa puissante pa- 
role. Il exalterait l'admirable entente, qui n'attend 
qu'un signal. Il se mettrait à la tête de la France 
chrétienne... » Qu'eût fait Pie IX? Sans doute ce que 
fait Léo'n XIII. Les événements ont marché depuis 
le Conclave... Le Pape estime qu'il faut laisser se 
rompre d'elles-mêmes ses relations avec les Puis- 
sances, de moins en moins disposées à lui venir en 
aide, de manière que l'on ne puisse hii reprocher 
d'avoir manqué de longanimité. Mais il est bien 
vrai que le fait de l'Église de France s'organisant, 
par ses prêtres et par ses fidèles, à peu près comme si 
le Saint-Siège n'existait pas, çst un fait grave... La 
diminution du denier de Saint-Pierre n'en est-elle 
pas un premier indice?... D'autant mieux que bien 
des Français font tout haut, très à tort sans doute, 
cette réflexion: «Tous ces Italiens sont d'accord!... » 
L'oreille vigilante de Léon XIII en a certainement 
perçu quelque chose... 

Le jour ne tardera sans doute pas où le pasteur 
pourra faire entendre sa voix au troupeau !... Ce ne 



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LEON XIII ET LE VATICAN. 283 

sont pas ses déboires, qu'il accepte avec la bonne 
grâce d'un grand seigneur, qui décideront Mgr Czacki 
à demander son rappel. Il n'a rien obtenu. Il n'ob- 
tiendra rien. Le mal qu'on n'a pas fait, on n'a pas 
pu le faire. Le mal qu'on ne fera pas, on ne pourra 
pas le faire. Son intervention n'y a pas la moindre 
influence. Mais il est peu à peu acculé à une extré- 
mité intenable. L'épiscopat,le clergé, les catholiques, 
les monarchistes, les conservateurs, les libéraux, en- 
visagent avec amertume cette politique qui consiste 
à leur tenir rigueur, à eux qui sont la raison d'être 
de la nonciature, pour réserver toutes les sollicitudes 
aux républicains opportunistes, une poignée de scep- 
tiques utilitaires arrivés au pouvoir, dont le chef se 
fait un point d'honneur de ne jamais franchir le 
seuil d'une église, et qui, malgré quelques protesta- 
tions de courtoisie, poursuivent implacablement 
leurs desseins. Que Mgr Czacki n'en croie point quel- 
ques flatteurs, avides de distinctions pontificales!... 
Ni les libéraux, ni les conservateurs, ni les monar- 
chistes, ni les catholiques, ni le clergé, ni l'épiscopat, 
ne lui sont sympathiques... Et il ne pèse pas une once 
dans la balance de la République, qui ne fait que lui 
extorquer des paroles compromettantes et solliciter de 
lui des actes de faiblesse ! . . . Qu'il se rappelle ce qu'un 
diplomate français,rentraînant dans l'embrasure d'une 
fenêtre des salons de l'hôtel du quai d'Orsay, au milieu 
d'une réception du ministre des affaires étrangères, 
lui a dit, effrayé de l'abandon de sa conversation ; 
<c Mais, Monseigneur, Votre Excellence ne sait donc 

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284 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

pas que tous ces gens-là sont des qui ne 

cherchent qu'à vous faire tomber dans un piège?... » 
Peut-être ce conseiller trop bienveillant et trop sévère 
à la fois oubliait-il que s'il hante et loue avec affec- 
tation les hommes qui ne sont ni catholiques ni con- 
servateurs ; que si son conimensal du matin est 
M. Klascko, et M. de Bloowitz son commensal du 
soir; Mgr Czacki exprime d'autres idées, lorsqu'il 
rédige ses dépêches à Léon XIII... Saint-Père, comme 
Votre Béatitude serait bien renseignée sur les affaires de 
France, si Elle n'avait pour l'éclairer que la sténogra- 
phie des menus propos de Mgr Czacki ! ... M. Gambetta 
lui accordera-t-il ce que lui ont refusé ses commis?... 
M. Gambetta veut faire rétablir le scrutin de liste. 
Il compte se faire élire dans vingt ou trente départe- 
ments. De la sorte, il sera maître incontesté du pou- 
voir. Il fera procéder à une révision de la Constitu- 
tion dans le sens de l'établissement de sa dictature. Il 
ceindra son front des ornements dont la foule, tou- 
jours prête aux bassesses et aux servilités, le laissera 
se parer. L'Histoire est remplie de ces idoles au dehors 
audacieux, mais vides à l'intérieur. « En France, 
dit Saint-Simon, il n'y a qu'à* vouloir prétendre et 
entreprendre en tout genre : on y fait tout ce que l'on 
veut... Quel bon pays est la France à tous les escrocs, 
les aventuriers et les fripons, et jusqu'à quel excès 
l'impudence y triomphe!... » Le pis est que tous ces 
César Borgia trouvent des Machiavel qui adressent à 
la postérité le panégyrique de leurs talents et de leurs 
vertus !... Puis, pour fortifier sa tyrannie du lustre des 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 285 

talents militaires qu'il croit avoir, il portera quelque 
part la guerre. Sera-ce aux Turcs , pour le compte 
des Grecs... que lui recommande M. de Bismarck? 
Car il balance entre la Russie et PAngleterre!... Au 
premier que lui désignera sa fantaisie. Avec ce déri- 
vatif, il en aura un autre : le Kulturkampf^ la persé- 
cution religieuse. C'est l'aliment qu'il offrira à la Ré- 
volution, dont il est issu. C'est le plus conforme à ses 
préjugés. C'est celui qu'il croit le plus facile dans un 
pays qui est très laïque, c'est-à-dire très ennemi de la 
domination du clergé, s'il est en même temps catho- 
lique... Mgr Czacki attendra-t-il ce moment pour 
aller s'asseoir au Sacré-Collège? La princesse Odes- 
calchi est récompensée de ses bons offices auprès du 
Patriciat romain : elle peut maintenant poursuivre 
des visées plus hautes... Pourquoi retarder son dé- 
part?... Le rappel de l'ambassadeur de France, c'est- 
à-dire le renvoi du nonce, ne serait-il pas un outrage 
sanglant en sa personne? Mais il est bien douteux que 
Léon XIII puisse lui épargner cette épreuve... Il sait 
qu'il est percé à jour et à gauche et à droite... Ma^ 
cAe VMo/e/ Le remplacer, peut-être serait-ce provo- 
quer le rappel immédiat de M. Desprez. Et il reste 
tant d'intérêts à ménager! Sans doute un sacerdote^ 
qui se bornerait à gérer la nonciature, en évitant une 
politique cauteleuse et stérile, qui jette une ombre sur 
les loyales intentions et les projets féconds de 
Léon XIII, sauvegarderait mieux le prestige de sa 
situation... Ah! Monseigneur, que l'esprit du car- 
dinal de Retz est malaisé à imiter!... 

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286 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Comment M. Gambetta, qui rêve ces destinées 
transcendantes, n'a-t-il pas le sentiment des embar- 
ras qu'il se prépare en faisant ébranler par ses lieute- 
nants tous les murs de Tédifice social ? Bonaparte se 
gardair bien d'exciter ceux dont il méditait de deve- 
nir l'Empereur, à cette destruction enfantine. Or, le 
Palais-Bourbon impose à l'Elysée de déconsidérer et 
de décimer le clergé, l'armée, la magistrature. Et 
toutes ces grandes idées de Religion , de Patrie, de 
Justice, qui sont le soutien des États, s'effondrent. Des 
publications et des harangues, renchérissant sur cet 
exemple, leur jettent les calomnies les plus éhontées 
à la face. Les fonctionnaires de tout ordre et de tout 
rang ne jouissent plus du moindre crédit : on les re- 
crute à plaisir, parmi ce qu'il y a de moins capable et 
de moins honnête. Ils n'ont accès nulle part. La bour- 
geoisie la moins collet-monté leur ferme ses portes. 
De sorte que ces forces morales, la magistrature et 
le clergé, réduites à courber la tête devant l'orage 
déchaîné par le pouvoir, ne se trouvent plus pro- 
tégées que par une armée où en haut il y a ambition 
de la politique et en bas lassitude de la discipline... 
Dans un pays où il n'y a que des fonctionnaires et des 
administrés, quelle faute ! Et quel est le coupable ? 
Le gouvernement qui, manquant à ses promesses, 
oubliant ses serments, fait tout le contraire de ce qu'il 
avait annoncé et juré qu'il ferait. Nous voyons le men- 
songe élevé à la hauteur d'une institution ! « Il nous 
sera permis de déclarer, disait, à propos de l'exécution 
des décrets du 29 mars, un organe du ministère Cai- 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 287 

roli, que le parti républicain justifie tous les gouver- 
nements qui l'ont traqué et persécuté, puisqu^il for- 
mule le principe suivant, contre lequel il a protesté 
depuis trois quarts de siècle, à savoir : « Que tout 
gouvernement a le droit d'éliminer ses adversaires 
des services publics ». — Ses successeurs auraient 
beau jeu ! Il a soin de leur créer des précédents d'ar- 
bitraire sur les plus petites choses, comme sur les 
plus importantes !... Mais, quelle étrange conduite! 
Son devoir et son intérêt sont d'apaiser, d'unir. Et 
c'est la guerre civile qu'il s'efforce d'allumer ! Que 
restera-t-il donc à M. Gambetta pour résister aux 
assauts certains de l'opposition de gauche et de droite, 
lorsqu'il daignera prendre la place de M. Grévy?... 
Est-ce pour cela que Léon XIII lui donne le temps 
de se recueillir?... Le terrain religieux est celui sur 
lequel l'opposition de droite et de gauche peut le 
mieux s'organiser, au nom du droit, au nom de la li- 
berté : par conséquent, c'est celui que M. Gambetta 
devrait éviter avec le plus de soin. N'en est-il pas 
temps encore? Son nom ne figure pas dans le Kultur- 
kamp/y dan^ la persécution religieuse, bien qu'ils 
soient son œuvre. Une loi libérale sur les associations 
dégagerait honorablement la République. Léon XIII 
ne le lui a pas caché... Au lieu que si l'on poursuit 
l'exécution des décrets du 29 mars, comme il n'est 
que trop à prévoir, parce qu'il arrive rarement qu'on 
s'arrête dans la voie glissante des sottises, on tombera 
nécessairement dans la voie des pires violences. On 
dénoncera le Concordat, on inventera quelque Con- 

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288 LEON XIII ET LE VATICAN. 

stîtution civile du clergé, on supprimera le budget 
des cultes, on fermera les églises... Le gouvernement 
ne sait pas où il n'ira pas. Voilà pourquoi le Saint- 
Père a sagement fait de ne point rompre les relations 
diplomatiques! Il ne veut pas être accusé d'*avoir 
provoqué tant de malheurs, par sa susceptibilité, par 
sa précipitation. Mais ce serait lui faire une impar- 
donnable injure, que de supposer qu'il a vu sans 
en être navré la journée du 3o juin ! Elle n'est que la 
première d'une série douloureuse qu'il sera peut-être 
forcé de laisser se prolonger encore sans intervenir... 
Et combien seraient utiles à M. Gambetta et la 
paix et l'alliance que lui offre Mgr Czacki!... Le 
clergé ne demande qu'à vivre amicalement avec la 
République. Il n'est ni impérialiste ni monarchiste. 
Seulement, il prétend avoir le droit de n'être pas 
plus mal traité que le commun des citoy^ens. « Ce se- 
rait une palinodie de plus! » M. Gambetta en est-il à 
les compter? Connaît-il une autre règle? Ses adver- 
saires se trouveraient privés du seul lien qui peut 
leur donner de la cohésion... Le pays, délivré de ce 
cauchemar, s'enfoncerait plus que jamais dans son 
indifférence... Il régnerait pleinement... Ne serait-il 
pas le produit du Code civil? Pas parfait!... La pro- 
chaine fois, nous acclamerons un cordonnier... Car, 
tous nous avons plus ou moins perdu le sentiment 
de la hiérarchie sociale. A un Bourbon ou à un Bo- 
naparte, dont le nom blesse notre orgueil, nous pré- 
férons n'importe qui, pourvu cependant qu'il n'ait 
pas écrit VHistoire du Consulat et de V Empire, et 

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LEON XllI ET LE VATICAN. 289 

surtout qu'il n'ait pas gagné la bataille de Magenta. 
Et s'il a fait fortune nous ne savons comment, ah ! 
alors nous sommes tout à fait rassurés... Peu importe 
qu'il néglige le commerce, l'industrie, l'agriculture! 
Notre premier besoin, c'est le ravalement du pouvoir. 
Que voulez-vous? L'avancement est si lent au service 
de la Monarchie ! Et il y a de si rapides profits à 
s'enrôler sous l'aigle en pain d'épice de ce Sous-Bas- 
Empire, que l'on décore du nom de République!... 
Vraiment, nous ne nous sentons pas trop humiliés, 
lorsqu'on nous dit que les peuples riches qui se li- 
vrent à ces ardeurs de démocratie, mûrissent pour 
l'invasion et le démembrement ! Car nous avons le 
sentiment que nous sommes toujours sous le régime 
du provisoire. C'est comme les fausses liaisons! On 
meurt dans l'illusion qu'on s'en détachera quand on 
voudra... Il importe donc à M. Gambetta de se récon- 
cilier avec le clergé La finance vient de lui faire 

humblement présenter par MM. de Rotschild les clefs 
de ses coffres : en»foi de quoi, il a élevé M. Léon Say 
à la présidence de son Sénat. Reste Rome!... Il ne faut 
pas en faire fi. On y est très fort. Voilà dix-huit siècles 
qu'on y met en déroute les Républiques, les Royau- 
mes, les Empires, qui se flattent de dompter la foi de 
leurs peuples... Léon XIII accepte ce que nous ac- 
ceptons... M. Gambetta repoussera-t-il les bras que 
Mgr Czacki a eu le tort de trop répéter qu'il lui tend 
avec amour? Il serait autrement sûr de ne pas le faire, 
que d'entreprendre la formation d'un « clergé na- 
tional » qui, ne se proposant que de chanter des Te 

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290 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Deum à sa louange, tomberait immanquablement sous 
l'arrêt de la conscience publique... En ne négligeant 
rien, M. Gambetta courrait encore le risque de voir 
ses projets s'envoler en fumée. « César Borgia, pré- 
tend Machiavel, avait tout prévu pour le lendemain 
de la mort du Pape Alexandre VI..., excepté qu'il 
aurait la fièvre! » Que serait-ce s'il bravait légèrement 
cet airain sacré!... « Les hommes à principes sont dis- 
pensés de réussir, disait M. Thiers : le succès est, au 
contraire, pour les habiles une condition obligée. » 
Venant de celui qui connaissait les principes, qui 
préférait être habile, qui a conduit à leur tombe 
Charles X, Louis- Philippe, la République de 1848, 
Napoléon III, et son propre gouvernement..., le 
conseil est bon à suivre!... 




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jOUT souverain espère être plus heureux que 
son prédécesseur. Pourtant, Léon XIII n'a- 
vait aucune chance d'obtenir de TEurope 
quelque amélioration dans la condition du 
Saint-Siège : — et il ne l'ignorait point ! L'Europe 
est sous la domination des trois puissances du Nord : 
l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, où le pouvoir 
spirituel et le pouvoir temporel se trouvent plus ou 
moins réunis dans la même main. Il est bien étrange 
que l'on y ait horreur du « Papisme » ! No Popery !,,. 
La reine Victoria et l'empereur Guillaume sont des 
demi-Papes pour leurs Etats. Quant au tzar, c'est 
plus qu'un Pape ! Il n'est point entouré de ces con- 
stitutions et de ces compagnies, qui tracent et limi- 
tent l'autorité du Pontife romain... Mais on persua- 
derait difficilement à la Russie, à l'Allemagne, à 
l'Angleterre, que le « Papisme », qui crée un chef 
spirituel à côté du chef temporel, n'est pas un instru- 
ment de tyrannie. L'erreur est encore trop fortement 
enracinée... Le fait est que le caractère de ce dua- 
lisme, que nous avons défini au commencement de ce 

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292 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

livre, est claîr comme le jour. Les pays catholiques 
possèdent des éle'ments de Civilisation dont sont privés 
les pays hérétiques ou schismatiques, même ceux qui 
jouissent des traditions d'un culte organisé comme 
rÉglise anglicane ou l'Eglise grecque orthodoxe. 

Et, puisque nous avons promis un court parallèle 
entre les uns et les autres, à ce point de vue, notons-en 
les principaux traits. Les pays schismatiques ou héré- 
tiques, c'est-à-dire protestants, — car il faut laisser en 
dehors la' Russie, qui ne peut être rapprochée que de 
la Turquie, — sont-ils plus stables que les pays catho- 
liques ? L'Angleterre a subi maintes révolutions jus- 
qu'à l'avènement de la Maison d'Orange, qui ne lui a 
rendu la tranquillité qu'au prix d'une intolérance 
inflexible à l'égard des catholiques et d'un despotisme 
cruel à l'égard des Irlandais. La Prusse a été paisible 
jusqu'en 1848, parce qu'elle était écrasée sous un 
joug peut-être sans pareil dans l'histoire moderne. 
La Hollande a eu, suivant la remarque du baron de 
HauUeville, plus de périodes d'anarchie que la Bel- 
gique. En Suisse, à l'exception de Genève où régne 
encore l'absolutisme calviniste, les cantons protes- 
tants n'ont pas eu, jusqu'à la guerre du Sunderbund, 
un autre sort que les cantons catholiques. Est-ce que 
les Etats-Unis de l'Amérique du Nord n'ont pas été 
aussi troublés que le Mexique, le Venezuela, la 
Plata, le Chili, le Pérou, l'Equateur, le Brésil ? Bref, 
historiquement, les pays protestants ont moins échappé 
aux épreuves révolutionnaires et anarchiques que les 
peuples catholiques : il sera tout à l'heure facile, en 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 298 

suivant le regard que nous jetterons sur le continent, 
de se convaincre que les choses n'ont guère changé... 
Où fleurissent le mieux les libertés politiques et ci- 
viles ? Partout où la Réforme a triomphé, elle a con- 
stitué une Église d'Etat et forcé la nation à reculer au 
lieu d'avancer dans la voie de l'émancipation du 
citoyen. Les libertés civiles et politiques rte se sont 
maintenues dans une certaine mesure que chez les 
peuples où une large portion de la nation est restée 
catholique, et où le surplus s'est partagé en différentes 
sociétés religieuses. Avant le xvi® siècle, la tolérance 
civile en matière religieuse était inconnue dans la 
politique européenne, si ce n'est à Rome où, depuis la 
chute de l'Empire romain, le culte juif avait trouvé 
un refuge. Il est vrai que la Réforme s'était faite au 
nom de la liberté de conscience : mais elle a été par- 
tout, en réalité, l'implacable ennemie de cette liberté. 
En Angleterre, en Irlande, en Danemark, en Suède, 
dans le Brandebourg, à Genève, elle regardait comme 
sa mission , l'oppression de l'Église catholique. 
Mélanchton, le plus doux de ses apôtres, demandait 
des peines corporelles contre les catholiques. Calvin 
déclarait au duc de Sommerset qu'il devait les exter- 
miner par l'épée. Bèze voulait pendre, « même lors- 
qu'ils se rétractaient », les antitrinitaires. Lord Bur- 
ghley, Bacon, Knox, professaient à peu près les 
mêmes sentiments. Gustave Wasa, Charles IX, Gus- 
tave-Adolphe, employèrent la prison et le glaive. A 

la limite des xvii® et xviii® siècles, Ulstadius, 

Schaefer, Ulhagius, Molin, s'étant écartés de la doc- 

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294 LKON XIII ET LE VATICAN. 

trine de l'imputation, se voyaient privés deleurs biens 
ou de la vie. La liste serait trop longue... On parle de 
libéralisme! Eh! qui, à la fin du xix* siècle, mène 
cette campagne contre la liberté de conscience et la 
liberté d'enseignement ? Les protestants, en Allema- 
gne, en France, en Suisse, partout. M. Waddington 
et M. de Freycinet, non le corilté de Falloux et 
M. Chesnelong. Les « ministres du Saint-Evangile », 
non les évêques en communion avec Rome. Tandis 
que ces libertés politiques et civiles, qu'ils réprouvent, 
qu'ils persécutent, elles sont anciennes chez leurs 
adversaires. Toutes celles qui existent actuellement 
en Angleterre, sauf celle des cultes qui date de notre 
siècle, sont antérieures à Luther. En quoi, d'ailleurs, 
l'Angleterre et l'Allemagne ont-elles plus de libertés 
civiles et politiques que la France et l'Espagne ? Est-ce 
parce qu'elles gardent une Constitution plus ou moins 
féodale, que ne justifient plus des services compensa- 
teurs ? Est-ce parce qu'il y subsiste des castes légales, 
abolies en Espagne et en France ? Chez les races latines, 
où régne le Code civil plus ou moins mitigé, la démo- 
cratie est dans un état notablement plu3 avancé. C'est 
précisément parce que la liberté de conscience et la 
liberté d'enseignement sont désormais acquises, tant 
elles sont profondément gravées dans le cœur des peu- 
ples! que l'Église catholiquç est si fort haïe de ceux 
qui n'aiment ni la liberté ni la Religion : elle seule est 
capable, suivant une autre expression du baron de 
HauUe ville, de résister à l'élément dissolvant contenu 
dans la liberté politique d'exprimer toutes les opinions 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 295 

imaginables, et dans la liberté civile de pratiquer toute 
espèce de culte... Entend-on mettre en regard la situa- 
tion économique des pays protestants avec celle des 
pays catholiques ? En Prusse, au centre du Luthéra- 
risme, ce sont précisément les provinces catholiques 
qui sont les plus riches : la Province Rhénane, la 
Westphalie, la Silésie. Et la France, qui est certaine- 
ment le pays de l'Europe où Paisance est le plus 
répandue, est-elle protestante ? Voit-on plus de mal- 
heureux mourant de froid et de faim en Italie et en 
Espagne, qu'à Londres, dans cette richissime capi- 
tale de PAnglicanisme ? On nous donne en exemple 
Tactivité industrieuse et la prospérité croissante des 
protestants en Bavière, en Alsace, dans le midi de la 
France. Mais c'est là le phénomène de toutes les 
minorités politiques ou religieuses ! Elles concen- 
trent leurs forces dans les intérêts matériels. C'est ce 
qui explique l'importance des Grecs dans l'Empire 
ottoman, des Dalmates dans le territoire de Venise, 
des Chinois dans les Indes anglaises, des Juifs dans 
toutes les parties du monde, et, comme réponse di- 
recte, des catholiques, en Hollande et dans la Marche 
de Brandebourg. Dans les Etats-Unis de l'Amérique 
du Nord, où protestants et catholiques peuvent se déve- 
lopper sans rencontrer d'obstacles historiques ou légis- 
latifs, l'Église de Rome multiplie ses œuvres. Dans les 
Etats de l'Ouest, au Missouri, en Louisiane. Ilya qua- 
tre-vingt-dix ans, il n'y avait qu'un évêque : il y en a 
aujourd'hui quarante-trois, dont un, l'archevêque de 
New- York, est revêtu de la pourpre cardinalice. De 

10 

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lifi LÉON XIII ET LE VATICAN. 

3o,ooo, c'est-à-dire du 1/107' de la population qu'ils 
étaient alors, les catholiques sont devenus huit mil- 
lions, c'est-à-dire le huitième de la population!... 
Dans le bas Canada, les descendants de nos colons 
possèdent la plus grande partie de la propriété immo- 
bilière. Pour prendre un autre terme de comparaison, 
les fonds français ne sont-ils pas plus recherchés que les 
fonds allemands?... Et les mœurs? Les peuples protes- 
tants sont-ils plus moraux que les peuples catholiques? 
Ni Londres ni Berlin ne passent pour des fleurs de 
vertu. Est-ce Rome et Madrid qui ont à rougir devant 
elles? Mais les chiffres sont plus éloquents que tout. 
Le docteur Fonssagrives, dans une étude sur Tin- 
tensité de l'illégitimité des naissances, dans l'ensem- 
ble des nations européennes, constate que la race 
germanique donne 1 5 0/0 d'enfants naturels , tandis 
que la race latine n'en produit que 6,1 1 0/0. « Où est 
donc, ajoute-t-il, cette moralité allemande dont il ^ 
été fait tant de bruit dans ces dernières années ?» Le 
docteur John Forbes compte une naissance illégitime 
sur 16,47, ^^"s l'archi-catholique Irlande, et une 
sur 0,46 seulement dans le pays archi-protestant de 
Galles. Et en Irlande, sa statistique est très significa- 
tive : car, dans leConnaught catholique, cette propor- 
tion est sur 23, 5 3, et dans TUlster protestant sur 7,26! 
Et est-il un seul État protestant qui ait vu augmen- 
ter sa population dans la proportion de la catholique 
Espagne? En 1723, elle avait 7,625,000 habitants. 
Ce chiffra était presque doublé en 1857 : 14,957,837. 
En 1860, il atteignait 15,131,677. Il est aujourd'hui 



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. LÉON XIII ET LE VATICAN. 297 

de 16,342,996.... Est-ce par le souci de Tinstruction 
publi>que que les protestants remportent sur les ca- 
tholiques ? Citons tout de suite quelques lignes qu'il 
y a déjà longtemps, traçait un écrivain anglais et pro- 
testant, M. Laing, dans ses intéressantes Notes of a 
traveller : «... L'Eglise papiste, loin de s'opposer à 
l'éducation, la protège, et elle est dans ses mains un 
instrument puissant dont elle sait user. Dans toutes 
les rues de Rome, il y a, à peu de distance les unes 
des autres, des écoles primaires pour l'éducation des 
enfants des basses classes et des classes moyennes. 
Rome, avec une population de 158,678 âmes, a 372 
écoles primaires, comprenant 452 martres et 14,099 
élèves. Berlin, avec une population deux .fois plus 
considérable que celle de Rome, a seulement 264 éco- 
les. Rome a une Université fréquentée par 660 étu- 
diants; et les États du Pape, avec une population de 
2,5oo,ooo habitants, comptent sept Universités. La 
Prusse protestante,avec une population de 14,000,000, 
n'en a que sept. Le fait que Rome a au moins 
ïoo écoles de plus que Berlin, bien que sa population 
soit moindre de moitié, dissipe toutes les calom* 
uiesi Mais, demandera-t-on, qu'apprend le peuple de 
Rpme dans toutes ces écoles? Précisément ce qu'ap- 
prend le peuple de Berlin, la capitale la plus protes- 
tante de l'État le plus protestant du monde : la lec» 
tare, l'écriture, l'arithmétique, la géographie, les 
langues, une doctrine religieuse.... j> On ^ vu que 
Léon XIII déployait, pour répandre de plus ^n plus 
les lumières des sciences et des lettres, une sollicitude 



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2^y$ LÉON XIII ET LE VATICAN. 

dont pas un souverain et pas un ministre ne pour- 
raient se vanter.... Les protestants se distinguent-ils 
plus que les catholiques par leur génie d^expansion ? 
Nous ne rappellerons les conquêtes des Français, des 
Espagnols, des Portugais, au delà des mers, que 
pour faire remarquer que, contrairement à ce que 
font en général les Anglais et les Hollandais, ils n^ont 
pas proscrit les indigènes : ils les ont baptisés, ils les 
ont élevés, ils se sont mariés avec eux. Bref, ils ont 
colonisé en chrétiens. Ne colonisent^ils plus? En i858, 
M. Crawford,' ancien gouverneur de Singapore, di- 
sait dans un meeting pour les missions protestantes : 
«... Dans les îles Philippines, les Espagnols ont con- 
verti à la foi catholique plusieurs millions d^ndigènes, 
et une immense amélioration dans leur condition so- 
ciale en a été la conséquence...» Le baron de Hiibner 
écrivait, quelques mois après la guerre « de 1870^ 
dans son intéressant ouvrage : Promenade autour du 
monde :vi.,. Qu'est-ce que veut dire coloniser? Serait- 
ce le défrichement du sol?... Est-ce la tâche d'exploi- 
ter le sol au profit des immigrés ? Dans cette suppo- 
sition, certes, les Anglais méritent la palme que tout 
le monde leur accorde. Mais si Ton entend par colo- 
niser, porter la Civilisation au scindes indigènes dont 
on occupe le territoire, les Portugais et les Espagnols 
des XVI® et xvii* siècles me semblent avoir été les pre- 
miers colonisateurs du monde Le contact de la 

race anglo-saxonne avec les sauvages semi-barbares 
est désastreux pour ces derniers. Ils n'adoptent que les 
vices des Européens... Les Français sont le peuple le 



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LÉON XIII ET LE VATICAN. 299 

plus expansif. Ils ont, en faîsant beaucoup de bien 
et beaucoup de mal, communiqué au monde civilisé 
leurs idées, leurs goûts et jusqu'à leurs modes... En 
Chine, partout où vous voyez au-dessus d'un consu- 
lat flotter le pavillon français,- vous apercevez dans le 
voisinage la flèche d'une église, et à côté un couvent, 
une école, un hôpital. Là, les intelligences s'ouvrent 
aux lumières de la Civilisation, les cœurs aux vérités 
de la Foi ; là se pansent les plaies des âmes et des corps, 
se soulagent les misères, s'exercent les vertus aposto- 
liques de la charité et de l'abnégation. Tous les mis- 
sionnaires et les Sœurs ne sont pas des Français. L'I- 
talie, l'Espagne et la Belgique fournissent aussi leur 
contingent : mais la grande majorité de ces héros 
chrétiens appartient à la France, c'est la France qui 
les couvre de sa puissante protection... » — « Si, 
comme le fait remarquer dans un vivant et prévoyant 
écrit, un publiciste belge que nous avons déjà cité, 
la Hollande, les États-Unis et surtout l'Angleterre 
se distinguent dans notre siècle par l'intelligence pra- 
tique et l'énergique ténacité de leur politique com- 
merciale, il faut distinguer et cette ténacité et cette 
intelligence, de l'œuvre civilisatrice et chrétienne de 
la colonisation proprement dite. La politique colo- 
niale actuelle de l'Angleterre est le chef-d'œuvre de 
ce grand peuple, mais cette politique n'est ni protes- 
tante ni catholique, ni même anti-catholique; elle a 
pour but l'intérêt mercantile bien entendu de la 
Grande-Bretagne, elle applique aux colonies les doc- 
trines d'Adam Smith... Et (il convient de retenir le 



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3oo LÉON XIII ET LE VATICAN. 

fait qui éclaire la question), la plupart des colonies 
que possède aujourd'hui PAngleterre, ont été enlevées 
par elle, à des dates récentes, aux Espagnols, aux Por- 
tugais, aux Français ou aux Hollandais. Une des ra- 
res colonies qu'elle ait créées, et elle ne la possède 
plus, c'est la Nouvelle-Angleterre, qui a été fondée 
malgré elle.... d 

La population de l'Europe est, au maximum, de 
trois cents millions d'habitants. Cent cinquante mil- 
lions sont catholiques; soixante-huit millions, grecs 
orthodoxes; soixante-trois millions, protestants de 
toutes les sectes; cinq millions, mahométans; quatre 
millions, juifs ; le reste professe divers autres cultes, 
ou se trouve sans culte constaté. Tous ces chiffres 
sont un peu forcés... C'est donc la moitié de l'Europe, 
qui est catholique. Que l'on ne dise pas que ces 
croyances sont purement nominales! Au recensement 
de 1872, 81,951 Français seulement ont déclaré ne 
suivre aucun culte ou n'ont pu dire à quel culte ils 
appartenaient. Est-ce la peine de relever le nombre 
des mariages et des enterrements purement civils?... 
Sur ce chapitre, il n'en faut suivre ni les journaux ni 
les dubs. Une foule de gens se vantent de ne croire ni 
à Dieu ni au diable. Cet aplomb étonne les simples, 
qui formeront éternellement la majorité de l'espèce 
humaine... C'est un moyen de parvenir! Mais, en 
somme, ils n'osent pas faire dresser acte authentique 
de leur impiété, de leur athéisme. Bien plus, ils ne se 
dispensent d'aucun devoir essentiel de la Religion 
dans laquelle ils sont, nés : ils se marient par-devant 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 3oi 

le prêtre, aussi bien que par-devant le maire, et même 
avec plus de solennité; ils font administrer à leurs 
entants les sacrements du Baptême et de TEucharistie, 
comme de vulgaires <« cléricaux », sans se rendre 
compte quele Pape lui-même ne pourrait faire pareil 
acte de foi, puisqu'ils usent de la double autorité que 
leur confèrent la paternité et la loi civile, pour impo- 
ser une croyance religieuse à un être inexpérimenté 
et désarmé; enfin, ils ont bien soin, à leur lit de mort, 
de mander une de ces « robes noires » qu'ils ont in- 
sultées, leur vie durant : — ce qui leur a rapporté 
honneurs et profits ! Ce sont des inconscients ou des 
habiles... Les catholiques ne sont pas seulement plus 
du double des protestants en Europe. Il y a des pays 
catholiques : TEspagne, la Belgique, le Portugal, le 
Luxembourg, Saint-Marin, Monaco, dont la popula- 
tion totale est de plus de vingt-six millions d'habi- 
tants, où les statistiques les plus huguenotes, VAlma* 
nach de Gotha, par exemple, ne comptent même pas 
les quelques centaines de protestants qui s'y trouvent. 
En France, en Autriche-Hongrie, en Italie, dont la po- 
pulation excède sensiblement cent millions, il n'y a que 
4,148,425 protestants, dont 3, 509,01 3 en Autriche- 
Hongrie... Tandis qu'il n'est pas un pays protestant, 
excepté la Suède-Norwège et le Danemark, où il n'y 
ait une forte minorité catholique : en Allemagne, 
15,371,227 contre 26,819,431, c'est-à-dire 36 0/0; 
dans le Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Ir- 
lande , 5,520,000; en Suisse, 1,084,369 contre 
1,577,782... La persécution religieuse qui sévit avec 

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3o2 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

plus OU moins d^intensité contre les catholiques des 
divers États, depuis que le Nord domine le Midi, de- 
puis que la race germanique paraît Tavoir emporté 
sur la race latine, depuis que le protestantisme a Pair 
de vouloir anéantir le Catholicisme, c^est-à-dire depuis 
1870, la persécution religieuse a-t-elle nui aux ca- 
tholiques ? C'est Taiguillon qui réveille. C'est la lutte 
qui fortifie. Le fait est que Paccord entre le clergé et 
les fidèles s'est resserré autour du Saint-Siège, privé 
de ses garanties temporelles et menacé dans ses ga- 
ranties spirituelles. Nous avons déjà dit que cette 
union est très digne de remarque : on ne saurait trop 
appeler l'attention des hommes politiques sur ses 
causes, son caractère, sa portée. Nous avons déjà dit 
aussi que le sentiment religieux s'est retrempé dans 
ces épreuves : les guerres confessionnelles tournent 
rarement à l'avantage de l'athéisme, de l'impiété. Et 
si l'on en arrive à verser le sang, — ce dont personne 
ne peut répondre, — cela fertilisera le champ de la 
Religion. Semen Martyrum^ semen Christianorum /. . . 
Bien qu'en apparence vaincu, le Catholicisme ne 
cesse pas d'être la plus grande force matérielle et mo- 
rale de l'Europe : l'éclipsé de la prépondérance visi- 
ble qui lui appartient, vient de circonstances pure- 
ment politiques, c'est-à-dire accidentelles et passagè- 
res. Et cela est si vrai que non seulement il continue 
d'envoyer ses missionnaires en Afrique, en Amérique, 
en Asie, en Océanie, où leur zèle et leur génie lui 
font de précieuses conquêtes, mais ses progrès s'éten- 
dent très sensîblçment sur Iç terrain même du protes- 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 3o3 

tantisme. Voyez TAngleterre et rAUemagne, qui ren- 
ferment plus des cinq sixièmes des protestants eu- 
ropéens ! 

Le propre du protestantisme, c'est de n'avoir ni 
unité ni symbole. Ce qui fait qu'en Allemagne, où il 
se présente dans toute sa sincérité, il en est né une 
multitude de chapelles qui peuvent vivre sur les 
mœurs et les coutumes chrétiennes, mais où les 
principes et les dogmes chrétiens ne sont plus qu'à 
l'état de souvenir. Il n'en est pas ainsi en Angleterre. 
Le moyen âge d'avant Louis XI n'a pu être détruit 
par Henri VIII. L'Église anglicane s'est séparée de 
l'Église romaine, sous la forme la plus catholique 
possible. Aussi, les prétextes de ce schisme disparais- 
sant dans la nuit des temps, l'Église anglicane est-elle 
naturellement amenée à se demander pourquoi elle 
reste séparée de l'Église romaine? En février dernier, 
au meeting de la Catholic Union^ à Birmingham, le 
cardinal Newman disait : « ... Il y a trente ans, les ca- 
tholiques étaient très impopulaires. La disgrâce dont 
nous étions l'objet avait pour .cause une opinion er- 
ronée... : on s'imaginait que nos autorités à Rome 
conspiraient contré les libertés religieuses de l'An- 
gleterre, et qu'en créant un cardinal et des évêques 
anglais, elles avaient l'intention ou l'espérance de 
propager de quelque manière injustifiable la Religion 
catholique... Quand le gouvernement d'alors, ou du 
moins quelques hommes d'État très distingués par- 
tagèrent cette idée, l'excitation devint extrême... Et, 
comme il arrive en pareil cas, toutes les vieilles fables 

lO* 

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3<H LÉON XIII ET LE VATICAN. 

contre nous furent remises en circulation... Cette 
animosité se traduisit en maints cas par des actes de 
cruauté et de violence... Mais nos adversaires ne tar- 
dèrent pas à faire cette remarque qu'ils ne pouvaient 
avoir prise sur nous, pas plus que nous ne pouvions 
avoir prise sur eux; qu'eux et nous, nous ne vivions 
pas dans la même sphère; que leur objectif était sé- 
culier et le nôtre religieux... Nous désirions vivre 
en paix avec nos concitoyens, et il n'y avait aucune 
raison pour que, de leur côté, ils n'eussent le même 
désir... Aujourd'hui, on trouverait difficilement une 
famille dont un membre ou un ami n'appartienne 
pas à cette Religion qui, à l'époque dont je parle, 
était une secte presque inconnue en Angleterre... 
Une somme d'expérience progressive devait résulter 
nécessairement, surtout dans nos grandes villes, du 
contact des protestants et des catholiques, et édifier les 
premiers sur le compte des seconds.. . Et je suis porté à 
croire que les protestants avaient trouvé les catholi- 
ques dignes d'éveiller leur estime et leur affection... » 
Et, trois mois après, à un autre meeting de la Ca- 
tholic Union, à Londres, le cardinal Newman expli- 
quait que les catholiques anglais , jouissant main- 
tenant de la tranquillité et de la liberté, se sont 
déshabitués de spéculer sur les mouvements et les 
changements politiques, et que le meilleur moyen de 
servir leur cause, «... c'est de n'attendre rien de sou- 
dain, de violent, de miraculeux, rien d'incompatible 
avec le libre arbitre de leurs concitoyens, rien en 
désaccord avec la marche majestueuse et le lent mais 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 3o5 

sûr triomphe de la vérité et du droit... » Cette poli- 
tique est tout à fait conforme aux idées de Léon XIII : 
et il n'est pas possible de nier qu'elle ne soit féconde ! 
Le cardinal Newman a pu voir le vingtième des An- 
glais et le dixième des Écossais abjurer le protes- 
tantisme. L'Angleterre compte i,o58,ooo catholiques, 
les 46 millièmes de sa population ; et PÉcosse , 
320,000, c'est-à-dire les 95 millièmes. Et dans les 
rangs mêmes de l'aristocratie la plus jalouse de la 
nationalité britannique, et dans le sein de l'Église 
anglicane, dans la Haute- Église!... Lorsque le mi- 
nistère Gladstone a succédé au ministèreBeaconsfield, 
presqu'en même temps que le cardinal Newman 
tenait ce langage aux meetings de la Catholic Union 
à Birmingham et à Londres, les catholiques ont eu 
des craintes, qui ne paraissaient que trop fondées, 
étant donné les idées des Wighs et des tories sur le 
Romanisme. Il s'est produit en Irlande, sous la di- 
rection de M. Parnell, une agitation où les catholi- 
ques se sont peut-être imprudemment, dans les cir- 
constances actuelles, alliés aux fénians... Or, l'un des 
premiers actes du chef des libéraux, devant lequel 
eût peut-être reculé le chef des conservateurs ! a été 
de nommer vice-roi des Indes le marquis de Ripon ! 
Possédant l'une des plus grandes fortunes d'Angle- 
terre, membre de la Chambre des lords, chevalier de 
la Jarretière, ancien ministre de la guerre, le marquis 
de Ripon a embrassé le Catholicisme en 1874. Sa con- 
version eut beaucoup de retentissement, M. Gladstone 
y fit allusion dans le pamphlet qu'il lança alors contre 

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3o6 LEON XIII ET LE VATICAN. 

le Saint-Siège : Les décrets du Vatican considères 
dans leur influence sur la loyauté civile,,. « Nul ne 
peut se convertir au Catholicisme sans renoncer à sa 
liberté morale et intellectuelle, sans livrer sa liberté 
civique à la merci d'un étranger, à la merci de ce 
Pape qui répudie également la pensée moderne et 
Phistoire du passé... » Que les temps sont changés !... 
Ce mouvement ne s'arrêtera plus, parce qu'il est dans 
la raison et dans la logique. Mais il faut se borner à 
le faciliter, pas à pas. C'est ainsi que Léon XIII a 
déjà rétabli en Ecosse la hiérarchie catholique, pré- 
parée par Pie IX : Glascow et Edimbourg ont été 
pourvus d'un archevêque; Aberdeen, Dunkeld, Gal- 
loway, Argyll, d'un évêque... Il y a toujours des 
imaginations vives et des cœurs enthousiastes, qui 
croient que leurs désirs vont être tout de suite réalisés. 
A la mort de Pie IX, beaiicoup de journaux, se fai- 
sant l'écho d'un bruit prématuré, annonçaient que le 
cardinal Manning avait des chances... C'était peu 
connaître le Sacré-Collège... Il n'y a eu qu'un Pape 
anglais. Nie. Breakspeare ou Brakespeare, qui a 
régné de i 04 à iiSg sous le nom d'Adrien IV. Et 
l'on n'en réélira un autre que lorsqu'il pourra ap- 
porter le Royaume-Uni dans sa corbeille de noces 
papales... Notre génération ne verra sans doute point 
ce spectacle : car, au cours régulier des choses, il ne 
saurait se produire avant au moins un siècle. Mais 
pour une Religion, cent ans ne sont guère plus 
qu'une année pour un homme!... Et les Anglais, qui 
ont le génie positif, ne laisseront à personne Pavan- 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 307 

tage de se mettre à la tête de la Civilisation catho- 
lique, lorsqu'elle se sera agrégé les éléments en dis- 
solution du protestantisme... Nous disions tout à 
rheure que c'est surtout en Allemagne que Ton voit 
les misères de la Réforme. Non pas que le sentiment 
religieux en ait disparu ! L'armée allemande a pu 
nous édifier à ce sujet, en 1 870-1 871. Mais la doc- 
trine s'est émiettée et transformée au point qu'il n'y a 
plus d'Église. C'est l'anarchie spirituelle, où les herbes 
du doute, de l'indifféience, du rationalisme, de l'a- 
théisme, finiront par tout envahir. A tout instant, 
l'État est obligé d'intervenir. Si, après le traité de 
Francfort, il s'était senti soutenu par une véritable 
Église, M. de Bismarck ne serait-il pas entré en 
lutte, franche , énergique , contre le Catholicisme? 
Quelle gloire d'achever l'œuvre de Luther! Car 
M. de Bismarck n'est pas seulement un politique : 
c'est un esprit très religieux , presque un piétiste. 
Tandis qu'il s'est contenté du Kulturkamp/y système 
de taquineries confessionnelles peu dignes de l'ar- 
bitre de l'Europe. Est-ce que cet homme qui a eu le 
génie de déjouer la diplomatie de la Russie, de l'Au- 
triche-Hongrie, de la France, de l'Angleterre; qui a 
battu les deux premières puissances militaires du 
continent; qui a ceint le front de son maître de la 
couronne impériale; qui fait et défait à son gré les 
alliances; n'aurait point été tenté par ce rôle autre- 
ment élevé, autrement vaste ? Surtout avec son tem- 
pérament bizarre et excessif! Mais il marchait sur des 
grains de sable. Et il n'a même pas pu persévérer 

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3o8 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

dans le Kulturkampf! La minorité a vaincu la ma- 
jorité... Néanmoins, l'Angleterre est peut-être encore 
plus près que TAUemagne de l'Église romaine. La 
raison ramènera l'une : elle y fait chaque jour de nou- 
velles conquêtes. Il faudra plus tard, à l'autre, l'Évan- 
gélisation... 

Sauf les quelques millions de catholiques, de pro- 
testants, de juifs, que nous avons distraits de la popu- 
lation de la Russie d'Europe, nous avons attribué 
tout le surplus à l'Église grecque orthodoxe. Ne con- 
viendrait-il pas de faire quelques réserves? Quoi qu'il 
en soit, le schisme de Photius n'a d'autre force que 
celle que lui prête le bras séculier. Le tzar étant 
Pape, le Pape est intimement lié aux destinées du 
tzar : l'Église grecque orthodoxe et l'Empire mosco* 
vite sont devenus une seule et même chose. La plu- 
part des quelques fidèles répandus dans les pays li- 
mitrophes du Sud-Ouest sont avant tout des Slaves. 
Or, en diminuant son pouvoir temporel, Alexandre II 
a diminué d'autant son pouvoir spirituel ; par suite, 
la Religion nationale s'est trouvée affaiblie. Bien 
qu'Alexandre II soit encore adoré de la masse des 
paysans russes, son prestige s'est amoindri, et comme 
prince, et comme Pontifel Le nombre des sectes aug- 
mente sans cesse : pour une qui se dissout, il s'en 
forme quatre nouvelles. Des « prophètes » populaires 
recrutent partout des adhérents. Une femme « inspi- 
rée », Xénie Iwanow, catéchise la province du Don. 
Elle interdît le mariage. Elle proscrit l'usage des 
viandes. Elle règle les rîtes et les pratiques du culte. 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. Sog 

Le but de son enseignement, c'est la séparation d'avec 
l'Église dominante. Les Samobogs font également 
des prosélytes. Le Stoundîsme s'est fortement établi 
dans le Midi. Il y a encore les Mutilés, dans les en- 
virons de Toula et parmi les changeurs de Péters- 
bourg, de Moscou, de Kiew, de Kassan, d'Odessa, 
de Nowogorod. Les Molokans, les KUysti, les Sau- 
teurs, les Smokhary, les Kalystovatchiny, forment des 
sectes nombreuses. Les vieux Ritualistes sont sept 
millions! Quelque grossières que soient les doc- 
trines dont on vient de voir un échantillon, elles 
montrent que le peuple, se prenant à avoir moins de 
foi dans l'enseignement du clergé, tend à chercher la 
vérité religieuse en dehors de l'orthodoxie. Le fait est 
que les popes, la plupart ignorants et paresseux, né- 
gligent les devoirs de leur ministère, et donnent les 
plus fâcheux exemples. Ils n'étalent point l'orgueil 
rationaliste de ces pasteurs protestants d'Allemagne 
ou de France, qui vont jusques à nier la divinité de 
Jésus-Christ : mais ils laissent un libre cours à leurs 
vices. C'est pour l'un d'eux qu'Alexandre Pouschkine 
fit un jour cette epitaphe : 

Passants ! 

Dans ce cimetière il y a une fosse. 

Dans cette fossé il y a un cercueil. 

Dans ce cercueil ily a un pope. 
Et dans ce pope il y a de l'eau-de-vie ! 

Ils font ouvertement le commerce des sacrements, 

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3io LÉON XIII ET LE VATICAN. 

pour subvenir aux besoins de leur femme et de leurs 
enfants. Ils n'exigent pas moins de quinze à vingt 
roubles pour célébrer un mariage : de sorte que les 
paysans sont souvent obligés de vendre leur dernière 
vache, pour entrer en ménage. Dans les provinces de 
Tambofet de Smolensk, les prix se débattent à Té- 
glise même. Dans la province de Saratof, pour mettre 
un frein à cette simonie, les habitants ont conclu 
avec les popes un traité, en vertu duquel, moyennant 
900 roubles par an, chaque village a droit au service 
complet du culte. Aussi, la réforme du clergé est-elle 
à l'ordre du jour. Un Finlandais, réfléchissant qu'on 
se trouve en présence d'un esprit nouveau qui perce 
dans toutes les classes, sans quMl soit possible de pré- 
voir si, en voulant le faire rentrer dans l'orthodoxie, 
on ne l'irritera pas davantage, proposait dernière- 
ment à tous ses concitoyens de l'Empire d'embrasser 
le luthéranisme... Que récoltera dans cette moisson 
qui se prépare pour un avenir plus ou moins éloi- 
gné, l'Eglise catholique? Déjà, elle glane quelques- 
uns des premiers épis mûrs 

Dirons-nous un mot des Juifs?... Chaque Etat 
s'empresse de les protéger... Les entreprises publi- 
ques, les établissements financiers, les journaux sont 
à eux. Ce n'est pas seulement en Autriche-Hongrie, 
dans les Principautés danubiennes, dans l'Empire 
ottoman, en Grèce , où fonctionnent leurs plus gros 
bataillons, qu'ils drainent l'or au point qu'il est in- 
trouvable en dehors de leurs mains : mais en Russie, 
en Allemagne, en Angleterre, en France, en Espa- 

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LEON XIII ET LE VATICAN. 3i i 

gne, en Italie. Cette « congrégation autorisée » étend 
sur le monde entier une féodalité dont le papier 
timbré ne se laisse fléchir par aucune plainte. Race 
étonnamment vivace, patiente, habile, avide ! Elle a 
dans le cœur la pierre philosophale. Sa richesse, qui 
asservit le crédit et l'opinion des particuliers et des 
Etats, commence à éveiller l'attention. M. de Bis- 
marck se demande si trois cents millions d'Euro- 
péens sont destinés à devenir la proie de quatre mil- 
lions de spéculateurs cosmopolites. S'il y a là, 
comme le pensent beaucoup d'hommes politiques, 
un danger considérable , quel moyen a-t-on de le 
conjurer?... Sous l'inspiration du « Chancelier de 
fer », il se forme à Berlin une « association anti- 
judaïque ». Les promoteurs proposent d'exclure des 
élections tout candidat israélite, de fermer aux Juifs 
les portes de tous les cercles, de ne s'abonner à au- 
cun journal rédigé par eux. Ils préparent en même 
temps un mouvement de protestation contre leur ad- 
mission dans les fonctions administratives et judi- 
ciaires. Il faut, disent-ils, « agiter », pour que le gou- 
vernement se décide enfin à faire quelque chose 
contre ces dangereux ennemis de l'élément germani- 
que. La loi contre l'usure, qu'on vient de mettre en 
vigueur, n'est, ajoutent-ils, qu'un premier pas timide ; 
d'autres mesures plus énergiques doivent être prises 
sans retard... Cette prospérité matérielle engourdit la 
Religion israélite. Outre qu'il s'y est glissé, comme 
dans l'Église grecque et comme dans l'Église angli- 
cane et les diverses sectes protestantes, des divisions 

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3i2 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

entre les « orthodoxes » et les « libéraux », qui se 
multiplient à Tinfini, les grands rabbins de France et 
de Belgique, qui jouissent d'une autorité particu- 
lière, sont unanimes à déplorer la dégénérescence du 
sentiment religieux. M. Ulmann, M. S. Bloch, 
M. Isidore Cahen, ont déjà fait entendre des cris d'a- 
larme, il y a près de vingt ans. « ... Il se révèle, 
écrivait ce dernier en 1864, il se révèle, au sein de la 
communauté parisienne, une tendance que nous de- 
vons signaler : c'est avec douleur que nous avons vu 
affichés à la porte des églises les noms de dames 
israélites qui, se refusant à faire partie des dames pa- 
tronnesses de nos institutions de bienfaisance et ou- 
bliant ce qu'elles doivent à la mémoire de leurs au- 
teurs, s'en vont prodiguer leurs soins à un culte 
qu'elles ne professent point. D'autres vont chanter 
dans des chœurs destinés à célébrer la gloire de la 
Vierge et d'un Dieu qui n'est pas le leur!... Nous 
attribuons cette déplorable disposition à une indiffé- 
rence complète en matière de Religion , greffée sur 
un amour-propre des plus condamnables... » Dans 
ses Entretiens sur le Judaïsme, son dogme et sa mo- 
rale, publiés il y a quelques mois, M. Aristide 
Astruc constate les mêmes faits. Et les Archives 
israélites ajoutaient, à la même époque, qu'en Alle- 
magne les plus illustres familles juives, ne reculant 
plus devant les mésalliances, par suite du relâche- 
ment de la foi des ancêtres, se mélangeaient et s'étei- 
gnaient peu à peu... 

En quoi consiste donc l'infériorité de l'Église ca- 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 3i3 

tholique?... Elle compte, en Europe, plus de fidèles 
que toutes les autres Églises réunies. Elle y est la 
seule qui puisse, chaque année, enregistrer des néo- 
phytes sur son Livre d'or!... 

Comment PAUemagne, l'Angleterre, la Russie, 
sont-elles parvenues à dominer PEurope ? L'explica- 
tion de ce phénomène est des plus simples... Napo- 
léon III avait mis les instincts rêveurs de son esprit 
au service de la politique des nationalités.,.. Le poi- 
gnard des sociétés secrètes y était bien aussi pour 
quelque chose!... Il a fait Pltalie. Il a laissé s'agran- 
dir la Prusse. Le tout aux dépens du Saint-Siège qui 
restera la clef de voûte de Pédifice européen, tant que 
les confessions y seront réparties comme elles sont ; 
aux dépens de PAutriche-Hongrie qui, n'étant pas 
notre voisin immédiat, ne saurait nous porter le 
même ombrage que l'Italie et l'Allemagne; enfin, du 
Danemark et des petits Etats allemands et italiens, 
qui étaient nos alliés et dont nous étions les protec- 
teurs... Puis, lorsqu'en 1870 il s'est ravisé, il a dé- 
claré la guerre sans y être prêt. De là nos désastres. 
De là le déplacement des influences sur lesquelles 
reposait ce qu'on appelle l'équilibre européen, le con- 
cert européen. Si Pon a pu croire que c'était une 
question de races et de Religions, il n'est pas possible 
aujourd'hui de s'y méprendre : les Religions et les 
races y sont plus étrangères qu'il ne paraît. Mais il 
n'en est pas moins vrai que Berlin est tout-puissant... 
Et Rome est bien loin !.. . 

Il n'y a pas que M. de Bismarck qui ait favorisé 

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3 14 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

rétablissement de la République en France. Jusqu^à 
la mort du Prince Impérial, considéré comme bien 
jeune pour le trône, les cours et les cabinets, qui 
étaient bonapartistes, paraissaient seulement suivre 
TAUemagne... Mais ils ont, depuis, rattrapé le temps 
perdu,.. La seule pensée de voir Monsieur le comte 
de Chambord « renouer la chaîne des temps » leur 
fait perdre la juste notion des choses... Et comme les 
plus petites causes produisent souvent les plus grands 
effets! LesBrunswick-Lunebourg,les Hohenzollern, 
les Holstein-Gottorp, les Savoie, et même les Habs- 
bourg-Lorraine... conçoivent quelque ombrage du re- 
tour des Bourbons,qui sont déplus antique et plus illus- 
tre Maison qu^eux. . . Aussi les cabinets et les cours ont- 
ils rivalisé de coquetterie. Le prince de Galles prie 
M. Gambetta à déjeuner. Le prince d^Orange, pas 
celui qu'a pa connaître Mgr Czacki..., pose sa 
carte au Palais-Bourbon. Le prince Oscar de Suède 
et le prince Frédéric de Danemark « ont Thonneur, 
annonce son organe, la République française^ de se 
faire présenter » à lui. Georges I*"" de Grèce, beau- 
frère du futur roi d'Angleterre et du futur empereur 
de Russie, lui apporte le tribut de ses hommages, en- 
veloppés dans le diplôme du doyen Kokinos. Et Ton 
veut que cet homme garde la raison ! Les voilà, les 
fondateurs de la Répjiblique ! Car, qui ou quoi les 
oblige à cette humilité? Et comment les peuples, de- 
vant de si hauts exemples, ne deviendraient-ils pas 
républicains?... Le jour où le doyen des monarques 
d'Europe, Sa Très Gracieuse Majesté Victoria-Alexan- 



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LÉON XlII ET LE VATICAN. iii 

drine, Reine du Royaume-Uni de Grande-Bretagne 
et d'Irlande et de ses colonies et dépendances en Eu- 
rope, Asie, Afrique, Amérique et Océanie, Impé- 
ratrice des Indes, Protectrice de la Foi, recevait 
M. Challemel-Lacour en qualité d'ambassadeur de 
France, quelqu'un disait : « Non seulement, suivant 
le mot de M. de Metternich, il n'y a plus d'Europe, 
mais il n'y a plus de princes !... » Si! il reste encore 
des princes. Par exemple, l'empereur Guillaume et 
l'empereur Alexandre sont très conscients des périls 
où se trouve leur couronne : ils cherchent à se pré- 
munir... Il y en a d'autres : toutefois ils se font 
rares!... 

La Révolution française, dont i83o, 1848 et 1870 
sont venus interrompre la prescription,,., a partout 
amoindri le pouvoir royal, même dans les pays schis- 
matiques ou hérétiques, comme l'Angleterre, l' Alle- 
magne, la Russie, où l'aristocratie, qui forme les gar- 
des du corps du Roi, se maintient encore, bien qu'en 
fléchissant chaque jour. Mais, dans les pays catholi- 
ques, le pouvoir royal a été tout à fait avili. Ne citons 
que l'Italie et la Belgique, où le Roi n'est que le plus 
élevé en dignité des fonctionnaires. Cela vient-il de 
ce que la Révolution française, sortant de sa voie, 
, s'est proposé de détruire la Monarchie et TÉglise, 
et, pour arriver à ses fins, a porté ses efforts dans les 
États où l'Église et la Monarchie se prêtant un mutuel 
appui, il importait de frapper les premiers coups? Ou 
bien son esprit s'est-il d'abord répandu dans les pays 
où les affinités de langue et de mœurs lui rendaient 

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3i6 LÉON XUl ET LE VATICAN. 

le chemin plus facile ? Le fait est qu^au point de vue 
de la forme politique, il se manifeste un contraste 
très remarquable entre le Nord et le Midi de l'Europe, 
et qui est comme le revers de la médaille religieuse 
que nous étudiions tout à Theure... 

La puissance politique est aux mains de ministres 
plus occupés à plaire aux Chambres qui les désignent 
qu'au monarque qui les accepte. Les Chambres elles- 
mêmes sont moins touchées des intérêts du pays que 
du souci de faire renouveler leur mandat. Les élec- 
tions multiples et répétées entretiennent une agitation, 
dont se retirent bientôt les éléments laborieux et sains 
de la population : les catégories de citoyens entrepre- 
nants qu'énumère Cicéron dans ses CatilinaireSj finis- 
sent, à force de bruit, par devenir les maîtres. Bref, 
le souverairî est en bas. Ce n'est même pas le nombre 
qui vaut mieux que ceux qui Texploitent et le gou- 
vernent!... C'est la lie de toutes les classes... Quant 
au souverain d'en haut, vers qui, pour marcher no- 
blement, devrait se porter le regard,... voyant qu'il 
n'est plus qu'un automate à signer les papiers les 
plus contradictoires, il se dédore lui-même, comme 
s'il avait honte d'un reste de prestige : on le voit se 
promener en jaquette et en chapeau rondj dîner au 
restaurant, s'asseoir sans façon dans les petits théâ- 
tres,..» enchanté d'être pris pour un bourgeois dont la 
femme est en villégiature... Et ils espèrent se sauver 
par cet effacement ! Tel est le spectacle de l'Europe!..* 
Pendant ce teiilpsj Léon XIII, sacrifiant ses forces à 
ses devoirs de Pape, entend que rien de ce qui se 



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3i7 



passe dans TÉglise ne lui soit étranger ! ... Et il est écrit 
que pas un coin de terre n'échappera à ce régime. Le 
Congrès de Berlin a imposé une sorte de Constitution 
représentative à la Turquie : et, sans doute, Tune, au 
nom de Pabsolutisme royal, et Tautre, du principe de 
non-intervention, la Cour de Saint-Pétersbourg et la 
République française ont pris part à cette chose-là !... 
Cette lie de toutes les classes a su asservir jusques 
aux détenteurs de la puissance publique, en les affi- 
liant aux sociétés secrètes. Car ce n'est pas qu'en 
France que le chef de l'État, les ministres, les séna- 
teurs, les députés, les préfets, etc., sont chevaliers 
Kadosch. La Franc-Maçonnerie règne dans les sphè- 
res gouvernementales, à Londres, à Berlin, à Rome, 
à Bruxelles, etc* : on peut dire par tout le continent, 
il y a même en Amérique, un Empire, le Brésil, où 
elle donne publiquement son nom aux « libéraux ». 
Mais au-dessous de cet..* état^major, il existe une 
foule d'associations qui, tout en étant dirigées Contre 
la Religion et la Monarchie, n^en visent pas moins la 
propriété,le principal et éternel objet de la convoitise 
humaine !... Plusieurs sont célèbres : communalistes^ 
BOcialisteS) nihilistes,etc* Ont-elles des liens ? Il n'en pa^ 
raîtpas d'officiels. En tout cas, elles concourent àunô 
oeuvre commune. Dans les pays catholiques^ où les 
institutions monarchiques ont été facilement démo- 
cratisées, l'Italie, par exemple, — puisqu'elle a aj5pelé 
particulièrement notre attention dans ce livre, — la 
République porte son nom propre. On en connaît le 
programme, l'organisation, les chefs, les partisans. 



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3i8 LÉON XIU ET LE VATICAN. 

Ses travaux d'approche se poursuivent au grand jour. 
Mais, dans les pays schismatiquf^s ou hérétiques, la 
Russie, TAllemagne, — où la Monarchie est restée 
plus ou moins aristocratique, la République se dissi- 
mule, pour ne pas encourir les rigueurs du pouvoir, 
sous ces pseudonymes de nihilistes, socialistes, com- 
munalistes... Le but est-il douteux ? Les relations de 
M. GambettaavecMM.Castelar, Zorrilla,Carvajal,... 
en Espagne, n'ont jamais été un mystère. Si le trône 
d'Alphonse XII, qui s'est distingué par des qualités 
précoces, est encore debout, c'est grâce au génie posi- 
tif et ingénieux de M. Canovas del Castillo. Mais une 
intrigue parlementaire peut le forcer à se retirer. Il est 
un des rares hommes d'État qui aient vu la formation 
de cette coalition républicaine. Un instant, il a eu 
l'ambition de devenir le pivot d'une Sainte- Alliance 
contre une propagande qui défait le soir ce qu'il a 
fait le matin... En Italie, M.Gambetta est en rapports 
constants avec M. Crispi, qu'exècre Humbert I*'... 
Lorsqu'il lui conviendra de donner le mot d'ordre à 
nos voisins d'au delà des Pyrénées et d'au delà des 
Alpes, les rois Humbert et Alphonse n'auront plus 
qu'à prendre le chemin de l'exil. Et la Belgique ? 
Que M. Frère-Orban soit dévoué à la Constitution 
monarchique, on ne le conteste pas. En est-il de même 
des « gueux » qui s'abritent sous son drapeau ? Ne 
les a-t-on pas cent fois entendus crier sous les fenê- 
tres du Palais-Royal : « A bas le roi de carton ! » Là 
encore, la coalition républicaine aura beau jeu. Léo- 
pold II est très inquiet, très découragé : mais que 



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LÉON XIII Et LE Vatican. 319 

fait-il pour préserver sa couronne?... Nous ne pen- 
sons pas qu'un homme instruit des affaires européen- 
nes puisse croire à la solidité de ces trois royaumes 
de Belgique, d'Espagne et d'Italie. Leur sort dépend 
d'un accident... Et cet accident, la France le provo- 
quera quand elle voudra... Ceux qui nous gouver- 
nent, le veulent-ils ? Les républicains les plus modé- 
rés se sont prononcés affirmativement. Il n'y a pas 
encore longtemps qu'à Nantes M. Jules Simon a 
exprimé l'espoir que notre régime politique s'éten- 
drait peu à peu jusqu'au Caucase. On se moque de 
M.Victor Hugo, lorsqu'il chante les Etats-Unis d'Eu- 
rope. Unis, ils ne le seront peut-être pas. Républi- 
cains, c'est autre chose ! Et c'est d'abord dans ce sens 
qu'il faut prendre la vision du grand poète. Il y a du 
prophète dans le poète... N*a-t-on pas prêté à Napo- 
léon I®', qui ne se berçait pas aux accents de la lyre, 
ce mot fameux : « Dans cinquante ans, l'Europe sera 
cosaque ou républicaine » ! Cosaque, le capitaine s'est 
trompé. La Russie s'est épuisée, en s'allongeant trop 
les membres. C'est un « colosse aux pieds d'argile ». 
Républicaine, l'événement est en train de montrer 
que le politique a été clairvoyant... Et, en vérité, l'il- 
lusion est-elle possible ? Voici un empereur,* Guil- 
laume P', chargé d'années et de gloire, sous le règne 
duquel la Prusse est devenue l'Allemagne, et l'Alle- 
magne l'arbitre de l'Europe. A-t-il profité de- sa puis- 
sance pour confisquer les institutions de son pays? 
Il se soumet à la volonté du Parlement, même lors- 
[qu'elle blesse ses idées et ses affections. Deux fois. 



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3aô LEON XIII ET LE VATICAN. 

on attente à sa vie. Sa capitale est un foyer de socia- 
lisme : il y est impopulaire, on y vote pour les can- 
didats qui lui sont hostiles. Son Empire se disloque, 
comme s^il était fatigué de ses lauriers. Dans un dis- 
cours au Reichstag, en mai dernier, M. de Bismarck 
en a fait Paveu : — « C'est un navire qui fait eau de 
toute part ». Est-ce que ceux qui attaquent le Roi et 
la Monarchie, au point que la Monarchie est menacée 
de la ruine et que le Roi n'est plus en sécurité, sont 
des monarchistes, sont des royalistes ? Pour qui se 
fait leur travail de destruction ? Pour la République. 
M. de Bismarck n'y aura pas peu contribué. Outre 
son intervention en France, ses persécutions contre 
rÉglise catholique, son alliance avec les sectes révo- 
lutionnaires, — qu'il voudrait bien n'avoir pas pous- 
sées si loin, — ses lois militaires, puissant facteur de 
démocratie qui suffirait à lui seul... Voici un autre 
empereur, Alexandre II, qui a émancipé les serfs^ 
sans doute pas assez graduellement pour qu'ils pus- 
sent n'en recueillir que de bons fruits, mais qui en 
définitive a fait faire un grand pas à l'émancipation 
civile de ses sujets. Il ne peut sortir sans qu'on lui 
tire un coup de pistolet. Ses palais sont minés par des 
mains 'invisibles. Des proclamations innotnbrables 
convient le peuple au renVer&ement de ce qui existe : 
et^ sous leurs excitations, des milliers d'incendies et 
d'assassinats viennent jeter l'épouvante. « Ils ne sont 
qu'une bande ! » disent, en pirouettant, les diploma- 
tes. Comment une bande, — où sont représentées 
toutes les classes sociales! — a-t-elle la puissance de 



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LÉON Xm ET LE VATICAN. 32 i 

commettre tant de crimes en tant de lieux, en déjouant 
la vigilance dMn pouvoir absolu qui déporte en Sibé" 
rie par mesure de haute police ? République ! Répu- 
blique!... « Il n'y a pas de parti politique en Russie, 
où il n'y a guère de convictions fortes,... disait, en 
mars dernier, un des principaux organes de la presse 
russe... Le seul qui s'y est formé et consolidé pour de 
bon, c'est le parti révolutionnaire. Qu'on dise de 
lui tout ce que l'on veut!... Il ne disparaîtra pas de 
si tôt.... Il a sa raison d'être dans les vices de notre 
organisme social... Les nihilistes seuls sont compac- 
tes, vivaces, durables... » Des journaux parisiens, 
agréables à l'Elysée, publient des études sur les pro- 
grès des doctrines républicaines en Danemark, en 
Suède, en Norwège... Dans la féodale Angleterre, on- 
est aussi très entiché des doctrines républicaines. 
M. Gambetta y jouit de presque autant de crédit que 
jadis Napoléon III. La politique britannique qui 
répand l'opiuni en Asie et la révolution en Europe, 
ne réussira pas toujours. Et lorsque cette nation de 
prolétaires qui s'alcoolisent, secouera la domination 
de la poignée de propriétaires et d'industi^iels qui 
détiennent la fortune publique, bienheureux devront 
s'estimer les Français !... Sans doute, on ne saurait 
marquer l'heure de cette transformation du continent 
monarchique en continent républicain : mais le pre- 
mier venu peut s'assurer qu'elle s'approche. Lors- 
qu'elle sonnera quelque part, on ne tardera pas à l'en- 
tendre ailleurs!... 
M. de Bismarck, tout entier à l'idée qu'il exposait 

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322 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

à M. d^Arnim, entretient TEurope dans la quiétude. 
Il s'est persuadé que la France est devenue « impuis- 
sante pour le mal comme pour le bien ». Cette con- 
fidence de lui à un ambassadeur n^est ni juste ni gé- 
néreuse. DVbord , on ne perd jamais la faculté de 
faire le mal. La pomme pourrie gâtera les autres, tant 
qu'il y aura des pommiers. Ensuite, nous ne sommes 
point tombés dans Tincapacité de faire le bien. Ily a 
encore en France de nobles hommes et de belles 
œuvres, oh ! pas en faveur au pouvoir ! mais il n^ a 
pas de pouvoir qui ne change ou qui ne finisse... 
Lorsque, pour affermir sa tyrannie, qui ne rencon- 
trera pas que des roses, M. Gambetta fera la guerre, 
il déchaînera en Europe la Franc-Maçonnerie, dès 
maintenant brouillée avec M. de Bismarck, le com- 
munisme, le socialisme, le nihilisme, qui préparent 
Tavènement de la République... universelle. Il se 
produira, comme après la Révolution de février, des 
mouvements populaires dans toutes les capitales. En 
viendra-t-on aussi aisément à bout? La démocratie a 
fait beaucoup de chemin, depuis lors!... Et il y a, 
dans ce projet qui n'apparaît pas qu'aux yeux volon- 
tairement fermés, un sentiment qu'on ne saurait mé- 
connaître. M. Gambetta a associé son nom à la dé- 
fense et à la défaite : il a l'ambition de l'associer à la 
victoire et à la gloire... Les avocats ne doutent de 
rien!... Néanmoins, bien des Français, réprimant 
leur antipathie, disent, sans calcul, sans réflexion : 
a Et pourtant, s'il étaît la revanche ? ». jE* pur' si!,,. 
Peu importe!... La « tache d'huile » gagnera d'elle- 



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LÉON XIII ET LE VATICAN, 323 

même toute TEurope. N^a-t-elle pas pour véhicule, 
très rapide et trèsge'néral : les chemins de fer, les té- 
légraphes, les journaux, les élections, les débats par- 
lementaires, les sociétés secrètes?... Avons-nous eu 
besoin d^imposer par la guerre ou Témeute des Con- 
stitutions, des Chambres électives, des lois démo- 
cratiques ? Tout cela est sorti naturellement de la 
Révolution française... Il en sera de même de la Ré- 
publique!... Et plus elle sera modérée, c'^est-à-dire 
acceptable, plus elle s'iiWïltrera aisément dans les 
veines de TEurope. Voilà dix ans que les classes 
moyennes, devenues nombreuses dans toute l'Eu- 
rope, assistent au spectacle que leur offre la France. 
Elles voient les avocats et les médecins sans clientèle 
parvenir aux emplois les plus élevés et à la fortune 
la plus considérable... Chacun sent redoubler son 
ambition. Chacun surprend en soi des sentiments de 
jalousie et de haine... Et l'économie d'une Cour!. 
Cette perspective séduit la bourgeoisie qui ne ré- 
fléchit point que notre budget, désormais destiné à 
pourvoir aux appétits de plus de maîtres, est plus 
lourd que jamais. Quant au populaire, il se figure 
que la République est un acheminement vers une 
répartition plus large et plus égale des biens... Ces 
désirs et ces utopies font des progrès rapides, qu'at- 
testent les obstacles de plus en plus multipliés qui 
entravent le fonctionnement de la Monarchie. 
«... Nous savons tous, disait très justement le baron 
de Habner à la Délégation autrichienne dans les 
premiers mois de 1880, que la France est en train de 

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324 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

résoudre un grand problème, le problème de rétablis- 
sement d^un état de choses stable et légal sous la forme 
républicaine. M. Thiers appelait cet état : « Répu- 
blique conservatrice ». Dans les cercles officiels, on 
le nomme : « République nécessaire ». Nous ne de- 
vons pas oublier que Ton a tenté de résoudre ce pro- 
blème, à diverses reprises,... et qu^on n^ est jamais 
parvenu : aussi, est-il permis de supposer qu'^encore 
cette fois on ne réussira pas... Or, toutes ces tenta- 
tives ont toujours fini par la terreur et par des menaces 
contre la paix européenne. On a donc le droit de se 
demander s'il est possible que la France s'arrête sur 
le plan incliné où elle est, ou si ce beau, grand et 
noble pays tombera dans le bourbier de la Com- 
mune. Et cette fois-ci, la Commune ne sera plus maî- 
tresse de Paris, mais de toute la France : elle dis- 
posera de l'armée , des ressources financières , de 
l'administration. Et il est possible que la Commune, 
soit pour briser l'opposition monarchique, soit pour 
l'entraîner, cherche le salut dans une guerre à l'é- 
tranger... » Les cours et les cabinets n'auront à ac- 
cuser qu'eux-mêmes. La République leur doit 
d'exister : — elU leur témoignera sa reconnaissance, 
en allant montrer à leurs peuples l'excellence de son 
régime : car elle ne saurait indéfiniment rester isolée 
en Europe... 

Supposons que Monsieur le comte de Chambord 
monte sur le trône... Quelle serait la situation de 
TAliemagne? La paix s'imposerait à Henri V, bien 
plus qu'à M. Oambetta. E^t^ee qu'au retour d'un 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 325 

exil d'un demi-siècle, ce prince aurait Timprudence 
d'apporter à son pays la guerre, comme don de 
joyeux avènement ? Est-ce que la coterie attachée à 
la fortune de M. Gambetta, — et qui ne voit que dans 
la guerre la possibilité d'établir fortement sa dicta- 
ture ! ne serait pas la première, — elle qui est seule 
à préconiser une politique belliqueuse ! à demander 
la paix, sitôt qu'elle ne pourrait plus se mettre à 
l'abri dans les fonctions publiques ? Car, la paix, la 
France la veut. Hélas ! elle la. veut trop. Que si cette 
volonté venait du sentiment de l'instabilité du pou- 
voir, du désordre des esprits, de Tinsuffisance de 
l'armée, du manque d'alliances, l'on y verrait de la 
sagesse et de la virilité. Mais, trois fois hélas ! il vient 
d'ailleurs. Nous perdons nos vertus militaires : nous 
sommes trop riches, nous sommes trop raisonneurs... 
Admettons, contrairement aux vraisemblances, que 
Henri V se laisse immédiatement entraîner à vouloir, 
lui aussi, devenir la revanche ! La Russie ou l'An- 
gleterre ne recule p^g devant la perspective, que ni 
Tune ni l'autre ne paraissent redouter beaucoup, de 
voir le Saint-Siège, c'est-à-dire la tête du Catholicisme, 
reprendre sa place dans le monde, pour former avec 
la Monarchie française, l'Autriche-Hongrie , l'Es- 
pagne, une Ligue, comme celle qu'organisa M. de 
Metternich contre Napoléon I", dans le but de mo- 
dérer l'hégémonie de l'Allemagne... Mais M. de 
Bismarck lui-même n'a-t-il pas déclaré que la dis- 
solution de son œuvre s'accomplissait spontané- 
ment?... Et quelle politique que celle qui con« 

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326 LÉON Xni ET LE VATICAN. 

siste à laisser s'écrouler Tédifice allemand, sous la 
double action du particularisme et du républica- 
nisme!... 

Léon XIII ne voit rien qui annonce la possibilité 
de cette hypothèse. Au Vatican, c'est une croyance 
générale et ferme que TEurope marche à la Répu- 
blique. Non pas une République comme celle de 
France !... La centralisation dans un grand pays 
aboutit, avec TEtat républicain, à une parodie pi- 
toyable. Le monarque — car c'est un monarque moins 
le nom, et un monarque fainéant ! — y peut être, et 
s'y trouve ! un très petit avocat. Dans une Monarchie, 
si mauvais que puisse être le prince, il y a quelque 
chose que les honnêtes gens et les gens intelligents 
ont la consolation de respecter : c'est la lignée des 
ancêtres de ce rejeton indigne, c'est l'histoire de leur 
pays ! « J'aime mieux, disait Voltaire avec le spirituel 
bon sens qu'il étouffait trop souvent, j'aime mieux 
être gouverné par un prince qui, après tout, est de 
bonne Maison, que par trois cents rats de mon es- 
pèce... » Mais qu'est-ce que les gens intelligents et 
les honnêtes gens pourraient bien admirer dans 
l'obscur mannequin que l'on plante au sommet d'une 
République de quarante millions d'âmes, à la place 
de Charlemagne, de saint Louis, de Louis XI, de 
Henri IV, de Louis XIV, de Napoléon P' ? Qui est- 
il ? Qu'ont fait ses aïeux ? Que représente-t-il ? On 
n'a pas toujours un Thiers qui, pendant cinquante 
ans, a été mêlé aux affaires d'Europe, ou un Mac- 
Mahon qui personnifiait l'armée française!... L'État 

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LÉON XIII. ET LE VATICAN. 327 

républicain se fédéralisera. Cela le dispensera de 
porter une armure, qui semble empruntée au musée 
de Cluny. Cela pourra également rendre un peu de 
vie à la plante humaine : car, Ton en est arrivé à la 
poussière sociale, à cet état de dissolution des forces 
où il n'existe que des individualités isolées qui sont 
simplement des atomes imperceptibles devant Pom- 
nipotence de PÉtat, monstre armé d'un despotisme 
aussi absolu et aussi funeste que celui des anciens 
empires asiatiques... Sinon, la Monarchie, qui n'en 
est pas à faire ses preuves de solidité et de souplesse, 
renaîtrait en dynasties nouvelles. Il ne manquerait 
nulle part de Sixte-Quint qui jetteraient les béquilles 
et s'arrogeraient la tyrannie... Mais revenons à des 
considérations plus pressantes !... Bien que ne pou- 
vant concevoir aucune espérance, à cause de l'état 
politique de PEurope, d'obtenir quelque amélioration 
dans la condition du Saint-Siège, Léon XIII n'en a 
pas moins offert à toutes les* Puissances, comme à la 
France, le concours de la Religion... 

Quel beau rôle que celui d'un Pape, dont la pre- 
mière pensée est de pacifier, dont la première parole 
est une bénédiction!... 

A la mort de Pie IX, la persécution contre l'Église 
sévissait en Allemagne, en Russie, en Suisse,... 
parmi les Etats européens. Les embarras suscités à la 
Russie par les nihilistes ont fait oublier... les catho- 
liques. Le tzar ne conduit plus à coups de knout au 
schisme le diocèse de Chelm : il laisse la Pologne à 
peu près tranquille. Lçs 3,400,000 catholiques de la 

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3a8 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Russie proprement dite jouissent également de cette 
trêve. Alexandre II a pu reconnaître son erreur, lors 
de Texplosion du Palais-d'Hiver. Le premier témoi- 
gnage de sympathie qu'il a reçu est venu du Vatican, 
du chef de ces a infidèles » contre lesquels il déployait 
toutes ses rigueurs. Néanmoins, la reprise des rela- 
tions officielles n'a pas encore eu lieu : et il n'en est 
pas question... Ce sera une bien singulière page à 
écrire que celle de la rupture entre le Saint-Siège et 
Pétersbourg ! C'est un coup de sirocco qui avait trop 
vivement frappé M. de Kisselef... Nous n'avons donc 
à paHer que de l'Allemagne et de la Suisse. 

M. de Bismarck a poursuivi avec une persévérance 
qui ne s'est rebutée de rien la réalisation de l'unité 
allemande. Puis, il a laissé ou donné aux États de 
l'Empire des Constitutions variées qui se contra- 
rient, et qui préparent la dissolution de son œuvre. 
Nous venons de le voir, à la tête du système monar- 
chique, faire les honneurs de l'Europe à la Répu- 
blique. Et chez le peuple le plus expansif de l'uni- 
vers!... D'abord, il s'allie à tous les éléments déma- 
gogiques d'Allemagne : Franc-Maçonnerie, Interna- 
tionale, etc. Le docteur Falk imagine, en 1873, les 
lois de Mai. Cela s'appelle le Kultûrkampf, Le mot 
ravit les Allemands. La chose transporte les luthé- 
riens. Mais une résistance considérable se produit. 
Au moyen de combinaisons parlementaires, le Cen- 
tre, c'est-à-dire les catholiques, appuyé sur les parti- 
cularistes et les socialistes, lui montre que le tiers de 
la population ne saurait être traité en paria... 



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LÉON XIU ET LE VATICAN. 3-29 

M. Windhorst devient maître de la situation... En 
même temps, cette Internationale, cette Franc-Ma- 
çonnerie, qu'il avait caressées, ne reculent pas de- 
vant l'assassinat... Alors, changement de front. Il 
médite d'exterminer le socialisme. Et c'est par la 
voie législative qu'il entreprend cette besogne!... De 
révolutionnaire, le voilà devenu conservateur. Il ap- 
porte la même fougue dans l'une et l'autre politique. 
On raconte qu'il affectionne certain breuvage, où il 
mêle à longs flots la bière, le Champagne, l'absinther 
Il est probable qu'il n'a jamais bu cet abominable 
poison : mais il est bien l'image de son caractère, 
composé des traits les plus bizarres. Sorte de génie 
féodal, peu embarrassé par les moyens, mais à qui 
il faut, pour lui donner toute sa force et tout son 
éclat, un but bien défini, une entreprise bien extra- 
ordinaire. Le train banal des choses l'ennuie. Il 
voudrait pouvoir faire jouer à cette Allemagne, dont 
il a tous les rudes instincts et toutes les aspirations 
romanesques, je ne sais quel rôle infatigable et sur- 
humain. Il a sur M. Gambetta, que les scrupules gê- 
nent moins encore et que la domesticité du Palais- 
Bourbon a l'insolence de lui comparer, la supériorité 
d'avoir fait autre chose que ses affaires... Espéf ait-il 
apporter un dérivatif aux tracas que lui causaient le 
militarisme, le particularisme, le socialisme, le ju- 
daïsme, en rompant en visière à Pie IX ? Le fait est 
que cela ne lui a pas réussi. Léon XIII lui offrant la 
paix, en montant sur la chaire de saint Pierre, il ne 
pouvait point ne pas se relâcher de ses rigueurs. Il 

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33o LEON XIII ET LE VATICAN. 

n'entre pas dans le cadre de ce livre de faire Thisto- 
rique des négociations commencées à Kissingen , et 
conduites successivement par Mgr Masellaet Mgr Ja- 
cobini : c^est de leur caractère et de leur portée que 
nous entendons parler. Sur quelles bases pouvait 
s'établir Tentente entre le Saint-Siège et PAlle- 
magne? Sur Tabrogation des dispositions des lois de 
Mai, absolument incompatibles avec la liberté de 
rÉglise et les droits des catholiques. Mais, quelles 
étaient ces dispositions? La Curie romaine et la 
Chancellerie allemande ont échangé des monceaux 
de notes, de dépêches, de mémoires, sans parvenir à 
les déterminer d'un commun accord. C'est ainsi que 
LéonXlII a fait en vain des avances positives, no- 
tamment pour la nomination des curés, dans sa lettre 
à Mgr Melchers, archevêque de Cologne. « Le Pape 
tolérera désormais, y est-il dit, que les évêques noti- 
fient au gouvernement prussien, avant l'institution 
canonique, les noms des prêtres qu'ils choisissent 
pour les seconder dans leur ministère. » M. de Bis- 
marck reculait à chaque pas que le Saint-Père faisait 
au-devant de lui. « Le Chancelier de fer » ne veut pas 
aller à Canossa. Chaque fois que cette pensée lui 
traverse l'esprit, il s'emporte, il s'irrite. Au Vatican, 
on est calme, on est impassible... Pourquoi dit-on : 
« Le flegme britannique? » ... Lorsque M. de Bis- 
marck recouvre son sangfroid : « Eh bien ! reprend 
Léon XIII avec cette fermeté et cette douceur dont il 
ne se départit jamais, voulez-vous continuer?... » 
Cette parfaite et constante possession de soi-même que 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 33 1 

la a lutte de culture » est impuissante à donner, dé- 
concerte Berlin, où Ton ne se déconcerte pourtant pas 
aisément. Alors, tantôt Berlin s^avance sur le terrain 
diplomatique, tantôt il se replie sur le terrain légis- 
latif, présentant au Landtag prussien un projet de loi 
qui n'est en réalité qu^une aggravation. Mais Rome 
ne prend pas le change. «... Point n^est nécessaire 
d'aller à Canossa, puisque tout chemin mène à 
Rome. Nous irons même, si cela vous est agréable, à 
Varzin ! Mais lorsqu'on veut traiter avec une institu- 
tion comme l'Église, il faut l'accepter telle qu'elle est 
et telle que l'a faite son divin fondateur. Prétendre 
lui imposer des conditions qui en changeraient 
essentiellement la nature , ce ne serait pas seulement 
commettre une injustice, mais uiie œuvre irration- 
nelle. A supposer même, ce qui ne sera jamais ! que 
les prétentions du gouvernement fussent acceptées , 
celui-ci ne se trouverait plus en présence de l'Église, 
dont il recherche l'appui, mais de quelque chose qui 
en serait comme le fantôme et qui n'aurait aucune 
force pour l'aider... » Quelle était l'intention de 
M. de Bismarck?... On ne saurait douter qu'il re- 
grette de s'être mis sur les bras cette querelle confes- 
sionnelle. Il n'est pas téméraire d'affirmer que l'offre 
de Léon XIII ne lui a pas déplu. Mais, ainsi que le 
faisait remarquer VAurora en des lignes qui trahis- 
sent leur auguste auteur : « ... Le gouvernement 
prussien a contracté les habitudes des trafficanti qui 
tiennent à vous ravir tout ce qu'ils peuvent de votre 
argent. La question de droit, qui touche à l'essencQ 



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33* LÉON Xra ET LE VATICAN. 

de r Église, reste pour lui dans la région des ques- 
tions académiques. Il s^en tient à la question pra- 
tique : Do ut des! sans se douter que ce qu^il appelle 
une question académique constitue pour F Église et 
pour le développement de sa bienfaisante influence 
une question de vie ou de mort... » Il espérait donc 
que rintervention de Léon XIII ferait fléchir Top- 
position du Centre, et dissoudrait la coalition... 
M. Windhorst a montré beaucoup d^habileté. Son 
programme peut se résumer à peu près ainsi : « Nous 
désarmerons, lorsque le traité aura été signé ». On a 
eu beau lui dire : « Mais vous êtes en désaccord avec 
le Pape ! Mais vous allez faire échouer les négocia- 
tions »! Il a tenu bon, estimant avec raison que le 
Pape n'a pas à dicter leur règle de conduite aux 
partis politiques. De son côté, Léon XIII a très clai- 
rement vu que M. de Bismarck cherchait surtout à 
savoir s'il était a jouable ». M. de Bismarck mainte- 
nant ou aggravant les lois de Mai, quMl lui est assez 
difficile d'abroger, après les avoir portées avec éclat, 
c'est-à-dire gardant un pouvoir discrétionnaire dans 
les questions ecclésiastiques, il n'y avait pas de solu- 
tion possible. De sorte qu'après avoir acquis la certi- 
tude qu'il ne pouvait tromper son adversaire, il s'est 
retiré sous sa tente. Les négociations ont été suspen- 
dues. Ce n'est pas à dire qu'on ne les renouera pas 
un jour!... En attendant, on reste dans le statu quo. 
Des paroisses sont privées de leurs pasteurs. Des 
prêtres et des évêques sont exilés. Mais la persécu- 
tion n'est plus à l'état aiguë. Les lois de Mai dorment 



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LÉON Xni ET LE VATICAN. 333 

un peu. Ce résultat, si minime qu'il soit, n'est pas à 
mépriser... 

C'est à peu près à quoi le Saint-Siège est arrivé en 
Suisse. Là, la Curie romaine se trouve en présence 
d'une situation encore plus compliquée... Il y a tel 
diocèse, celui de Bâle, qui a affaire à sept gouverne- 
ments. Dieu lui-même ne pourrait vivre en paix avec 
tant de maîtres ! Mgr Lâchât, à qui Léon XIII a plu- 
sieurs fois témoigné de l'amitié, y use ses forces. 
Lucerne et Zug lui donnent quelque consolation par 
leur fidélité. Mais Bâle, — sa ville épiscopale ! Argo- 
vie et Soleure demandent uncoadjuteur spécialement 
chargé de leur administration : ce que n'entendent 
ni Berne ni Thurgovie...Cet exemple démontre la né- 
cessité d'un remaniement des circonscriptions diocé- 
saines... Les cinq dissidents lui ont opposé un évê- 
que <c vieux-catholique ». Mais les « vieux-catholi- 
ques » ne prospèrent pas plus en Suisse qu'en Alle- 
magne ou en Autriche-Hongrie... Le canton qui 
attire le plus l'attention, c'est Genève : il semble, no- 
tamment aux Français, que la Suisse y tienne tout 
entière. Les élections y ont renversé M. Carteret, fabu- 
liste qui distillait tout le fiel des mômiers contre le 
Papisme. Il s'est produit une réaction contre ces 
tyranneaux républicains qui fermaient les églises, 
exilaient les prêtres, pourchassaient les catholiques. 
Ces procédés renouvelés d'un autre âge ont fini par 
faire rougir les citoyens sensés de tous les partis et 
de tous les cultes. Mais, pour que l'Église rentrât 
dans son existence normale, il faudrait trois choses : 



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334 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

i» que les autorités cantonales cessassent de protéger 
le schisme aux abois et de tenir rigueur aux catholi- 
ques ; 2* que la question diocésaine fût résolue ; 
3° que les autorités fédérales admissent le retour d'un 
nonce à Rome. Mais les autorités fédérales ne veu- 
lent pas entendre parler d'un nonce, et les autorités 
cantonales ne se montrent pas disposées à résoudre 
la question diocésaine, soit par l'érection d'un évêché 
spécial, soit par le rétablissement d'un coadjuteur de 
l'évêque de Fribourg. Dans l'ui^ et l'autre cas, il res- 
terait encore à trancher le sort de l'évêque d'Hébron. 
Mgr Mermillod, qui a du talent, qui a du zèle, s'est 
fait beaucoup d'ennemis... De sorte que l'on ne voit 
pas la possibilité, pour le moment, de conclure un 
traité de paix. Cest déjà quelque chose de n'être plus 
à couteaux tirés... 

Bref, dans les trois États : la Russie, l'Allemagne, 
la Suisse, — où la persécution sévissait en 1878, il y 
a comme une suspension d'armes, sans que l'on pré- 
voie une issue plus durable... On fait remarquer que 
l'événement se serait aussi bien produit sous Pie IX 
que sous Léon XIII. Pour la Russie, c'est incontes- 
table. Le nihilisme en est la cause. Pour l'Allemagne 
et la Suisse, la lassitude aurait-elle suffi ? C'est une 
pure hypothèse. Les avances de Léon XIII ne peu- 
vent pas ne pas entrer en ligne de compte. Il a retiré 
les prétextes que Pie IX laissait à la fureur de ces 
deux Puissances. En tout cas, l'apaisement, si pré- 
caire quMl soit, s'est fait sous son Pontificat : par 
conséquent, c'çst son Pontificat qui en a l'honneur. 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 33. 

Mais, par un singulier contraste, en même temps 
que Torage se calmait un peu dans ces deux pays pro- 
testants, il s'élevait dans deux pays catholique^ : en 
France et en Belgique. Cependant, Léon XIII ne 
s'est pas borné à faire des avances à la Belgique et à 
la France : il les a comblées de témoignages d'affec- 
tion... 

Dès l'arrivée au pouvoir du parti libéral, M. Frère- 
Orban s'empressa de notifier au baron d'Anethan, 
ministre plénipotentiaire de Léopold II près le Saint- 
Siège, « qu'il était unanimement reconnu qu'il y 
avait lieu de rappeler la légation du Vatican... » Il 
ajoutait que ses amis ayant voté trois fois la sup- 
pression de ce poste, il se réservait de lui indiquer le 
moment où il aurait à revenir... C'est alors que 
Léon XIII écrivit à Léopold II une lettre autographe 
à laquelle il a été seulement fait allusion dans 
l'échange de notes qui s'est fait ultérîeurement entre 
la Secrétairerie d'Etat et le cabinet belge. Le Saint- 
Père lui montrait l'utilité du maintien des rapports 
diplomatiques entre le Saint-Siège et la Belgique, 
lui rappelant qu'il avait vu planter « l'arbre de la 
Monarchie belge qui, sous la direction de son 
glorieux père, avait, à l'ombre bienfaisante de la 
Religion, poussé des branches vigoureuses... » Cette 
figure de rhétorique était développée avec un grand 
bonheur d'expressions. Le roi obtint-il de ses mi- 
nistres un ajournement ? Le fait est que M. Frère- 
Orban, cédant aux influences révolutionnaires qui 
pèsent sur le parti libéral, n'a pas tardé à trouver 

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3^6 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

Toccasion qu^il annonçait au baron d'Anethan. La 
loi sur l'enseignement primaire a fourni ce prétexte. 
«... Elle enlevait à TEglise le droit de surveiller 
l'éducation, religieuse, elle séparait Tinstruction de 
l'éducation morale, et, par conséquent, tandis qu'elle 
violait les droits sacrés de la conscience catholique, 
elle déniait aux évêques l'exercice de leur mission. 
Ce fut, continue l'écrivain du Vatican, pour prévenir 
les désastreuses conséquences d'une loi si absolument 
anti-catholique que le noble épiscopat belge s'em- 
ploya énergiquement à conjurer le péril, soit en 
fondant des écoles catholiques, soit en s'opposant à 
ce que les enfants catholiques fréquentassent les 
écoles officielles. Tout comme il s'était associé à 
l'épiscopat belge pour déplorer et condamner cette 
loi, de même le Saint-Siège loua hautement son zèle 
à s'opposer aux conséquences de la nouvelle organi- 
sation scolaire... » Il s'est passé à Bruxelles quelque 
chose d'analogue à ce qui s'est passé à Berlin. De 
même que M. de Bismarck voulait faire « museler » 
le Centre par Léon XIII, M. Frère-Or ban voulait 
que Léon XIII lui livrât les catholiques pieds et 
poings liés... Il règne aujourd'hui une perception 
très nette de la distinction du, spirituel et du tem- 
porel. Dans le diocèse de Malines, la première auto- 
rité épiscopale du royaume avait imaginé un moyen 
terme pour arriver à un arrangement. Puis, le Saint- 
Père lui-même, tout en donnant des conseils de 
modération, tout en faisant appel à la conciliation, 
a refusé de s'engager dans ces querelles de parti. 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 337 

Peut-être ce rôle très délicat, qui reposait sur la 
pointe d'une aiguille, a-t-il inspiré des appréhensions 
aux uns. et des craintes aux autres^ que ne justifiaient 
ni les intentions ni les convenances ! M. Frère-Orban, 
n'ayant pu arriver à ses fins, a fait ce qu'aurait fait 
M. de Bismarck, s'il y avait eu à Berlin une noncia- 
ture comme à Bruxelles : — il a rappelé le baron 
d'Anethan et remis ses passe-ports à Mgr Vannutelli. 
Et c'est sans doute pour dissiper les nuages qui 
avaient pu se former, que le Saint-Père a aussitôt 
lancé sa lettre de félicitations au cardi nal Dechamps ! . . . 
Le cardinal Nina froisse-t-il toujours les journaux 
qui parlent avec quelque vivacité du parti libéral?... 
Léon XIII a-t-il toujours pour idéal la Monarchie 
constitutionnelle qui, en effet, mérite les sympathies 
des esprits élevés et généreux ? Dans ce minimum de 
Monarchie — car c'est un minimum de Monarchie 
lorsqu'il n'existe pas à côté, comme en Angleterre, 
des institutions et des lois aristocratiques ! — il faut 
un maximun de roi. Léopold II n'exerce pas l'in- 
fluence que Léopold I®' s'appliquait à étendre. Il 
s'efface. Il se dérobe. Catholique, il a pour l'Eglise 
moins de sollicitude que son père, qui était pro- 
testant... Il faut dire aussi que cette pléthore de 
pseudo-parlementarisme qui étouffe certains États, 
rend tout incertain et vacillant... Dans le Mémo- 
randum envoyé aux Chancelleries^t qui est un remar- 
quable document diplomatique, le cardinal Nina a 
bien rétabli les faits et bien indiqué les nuances. La 
réponse de M. Frère-Orban est digne, au contraire^ 

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338 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

des « gueux » qui forment de plus en plus le gros ba- 
taillon de ses amis... L'honneur reste au Saint-Siège. 
Mais il a été extrêmement pénible à Léon XIII de voir 
le pays pour lequel il avait une prédilection telle 
qu'il souhaitait que tous les autres marchassent sur 
ses traces, prendre Tinitiative d'une rupture violente, 
— disons le mot ! insolente, des relations diploma- 
tiques. C'est sa fille préférée qui lui a fait le premier 
outrage!... «Ah! nous l'avions bien dit! chuchottent 
au Vatican ceux qui regrettent Pie IX... Pourquoi 
Léon XIII court-il au-devant d'échecs prévus ? Ne 
. sait-il pas que tous les gouvernements sont aujour- 
d'hui mal disposés pour le Saint-Siège ? N'a-t-il pas 
souvent entendu son prédécesseur répéter que les 
peuples valent mieux que les hommes qui les diri- 
gent, et que c'est à eux qu'il faut faire appel ? Puisse 
la leçon lui servir!... » Mais pourquoi Léon XIII a-t-il 
attendu que la Belgique rappelât son ministre pléni- 
potentiaire? lia préféré cette injure à la responsabilité 
qu'il aurait encourue en prenant l'initiative du rappel 
de son nonce. Cela fait prévoir ce qu'il fera ailleurs. 
Le Pape n'est pas un souverain comme les autres. Il 
se dit que les soufflets qu'on lui donne, c'est Jésus- 
Christ, dont il est le Vicaire, qui les reçoit !... 

Il y a évidemment dans ce contraste entre la France 
et la Belgique d'un. côté, l'Allemagne et la Suisse de 
l'autre, une indication sérieuse. Avec le régime re- 
présentatif poussé à l'excès, avec la facilité des com- 
munications perfectionnée jusqu'à la suppression des 
distances, la diplomatie a perdu beaucoup dô sa force. 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 339 



D'ailleurs, à quoi peuvent s'engager Léopold II ou 
M. Grévy ? Une voix passant de droite à gauche ou 
de gauche à droite, par le seul effet du hasard, les 
met dans Talternative^ jadis formulée par M. Gam- 
betta qui en sera un jour le tributaire, de se sou- 
mettre ou de se démettre... Mais, quels que soient 
les motifs qui aient déterminé Berlin et Berne à se 
relâcher un peu de leur hostilité, les ennemis les plus 
résolus de la politique de Léon XIII ne sauraient 
méconnaître que ses représentations, empreintes de 
la plus haute philosophie, ont quelque peu surpris 
les esprits roides des peuples protestants, tandis que 
chez les deux peuples* catholiques les plus tempérés, 
elles n'ont pas obtenu de succès... Que penser de 
ritalie et de l'Espagne?... Le monde catholique est 
porté à l'imagination, à l'enthousiasme. Il lui faut 
une politique chaude, entraînante. Les combinaisons 
ne sont pas son affaire. Les lenteurs le découragent. 
Voyez donc combien son culte diffère du culte du 
monde protestant ! C'est tout le secret de leur tempé- 
rament. D'où Léon XIII a conclu que ce qui convenait 
aux uns, ne convient pas aux autres... Au surplus, 
n'a-t-il pas apporté à tous les mêmes présents, en père 
qui ne distingue point entre ses enfants affectueux ou 
égarés, afin que tous reconnussent la droiture de son 
cœur?... 

Avec les autres Etats, les relations sont restées les 
mêmes qu'à la mort de Pie IX. Ou peu s'en faut ! 
Partout, les princes se désintéressent de la direction 
des affaires. Partout les ministères ^nt les esclaves 

II* 

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340 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

de Chambres capricieuses. Enfin, les élections, ré- 
servoirs de la puissance publique, sont faites par les 
sociétés secrètes qui s'emparent de l'opinion, que leur 
livre la décadence des races royales et des classes 
dirigeantes. Léon XIII ne peut s'appuyer sûrement 
sur aucun prince, sur aucun cabinet, sur aucun par- 
lement. Et il n'est pas de parlement, de cabinet, de 
prince, qui ne considérât comme une délivrance de 
n'avoir plus à négocier avec le Vatican... 

En Autriche-Hongrie, l'harmonie est plus appa- 
rente que profonde... Au Reischrath, il a déjà été 
question de la suppression de l'ambassade austro- 
hongroise auprès du Saint-Père. Mais la haine qu'in- 
spire l'Italie à l'entourage de l'empereur François- 
Joseph la ferait probablement maintenir longtemps 
encore, à défaut d'autre raison. Léon XIII est-il plus 
sympathique que Pie IX à la cour de Vienne? Les uns 
disent oui. Les autres disent non. En tout cas, la 
Maison de Hapsbourg- Lorraine se distingue par ses 
sentiments catholiques... Les intérêts de la politique 
autrichienne sont assez étroitement liés aux affaires 
religieuses d'Orient. Par exemple, en Bosnie et en 
Herzégovine. L'évêque de Diakovar, Mgr Stross- 
mayer, très puissant chez les Hongrois, s'est utile- 
ment entremis pour resserrer l'entente à ce point de 
vue. La queue des lois joséphiennes frétille toujours 
dans les États de Sa Majesté Apostolique. C'est ainsi 
que la dotation des membres des corporations reli- 
gieuses, dont les biens ont jadis été confisqués, fait 
l'objet d'incessantes difficultés. En Bohème, la « lutte 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 841 



de la culture » a fait son apparition, cpmme dans le 
reste de l'Europe, et elle y a soulevé quelques con- 
flits... Mais c'est là le train ordinaire des choses!... 

C'est de l'Espagne que, grâce à M. Canovas del Cas- 
tillo, le Saint-Siège a certainement le plus à se louer. 
Alphonse XII est aussi bien vu de Léon XI II qu'il l'é- 
tait de Pie IX. Au Vatican, il y a au moins trente- 
quatre ans que l'on n'est pas carliste... En outre, don 
Carlos y passe pour n'avoir aucune chance. Depuis que 
la Monarchie est restaurée, l'Eglise y refleurit à vue 
d'oeil. Il s'ouvre de nouveaux monastères. Il se fonde 
de nombreuses écoles congréganîstes. Les œuvres 
catholiques se multiplient. A la Conférence de Ma- 
drid, le gouvernement espagnol a obtenu de l'empe- 
reur du Maroc des libertés pour les missionnaires de 
l'Église... 

On ne s'attend pas à ce que nous passions en revue 
chaque Puissance. Nous sortirions du programme 
d'indications sommaires que nous nous sommes 
imposé... • 

Pie IX avait eu la grande pensée de diriger un 
actif et vaste apostolat dans l'Amérique du Nord. Les 
immigrants appartiennent pour la plupart à des races 
facilement assimilables au Catholicisme. Il y a dans 
ce monde naissant, plein de sève, plein d'avidité, une 
abondante moisson à préparer. Sa conquête peut 
avoir^ avant un quart de siècle, une considérable in- 
fluence sur la situation du Saint-Siège. Lorsque les 
États-Unis seront complètement peuplés, tout à fait 
organisés, ils auront la légitime ambition d'inter- 

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342 LÉON XIII ET LE VATICAN. 

venir dans les affaires de la Civilisation... Léon XIII 
partage cette sollicitude , bien que les mœurs rudi- 
mentaires des Yankees ne puissent bien complaire 
à un esprit raffiné comme le sien... Il a le projet 
d^agrandir les services de la Propagande, en vue des 
missions d'Afrique et d'Asie. Des centaines de mil- 
lions d'hommes, la plus grande partie de l'espèce hu- 
maine! attendent, sur ces deux continents, l'asiatique 
surtout, la lumière de l'Évangile. Le Vatican use de 
précieuses forces aux Églises dites d'Orient, c*est-à- 
dire de l'Empire ottoman, dans ses possessions au 
delà du détroit. Les journaux ne tarissent pas sur 
l'Arménie, la Cilicie, etc. Vénérables sièges, que l'on 
doit entretenir comme les plus illustres ruines de la 
Chrétienté , mais d'où ne peut partir aucune action 
efficace ! Nombre de.ces évêques et de ces patriarches, 
dont un des principaux a abjuré ses erreurs entre les 
mains de Léon XIII, tiennent plus à leur couronne 
ou à leur barbe qu'à la grâce du Saint-Siège. C'est 
plus loin qu'il faut porter les dévouements!... Chose 
curieuse I M. Waddingtonet M. de Freycinet, qui ont 
tour à tour dirigé avec leur passion huguenote, soi- 
gneusement enveloppée dans la « raison d'État », la 
campagne contre les Ordres religieux, les ont tour à 
tour protégés dans ces contrées lointaines. Au Con- 
grès de Berlin, où l'on n'était guère catholique, on a 
même pris des dispositions spéciales en leur faveur. 
Ce n'était certainement qu'une satisfaction platonique 
accordée au numismate qui s'infligeait gratuitement 
l'humiliation de rédiger l'instrument de paix où 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 343 

chacun, sauf lui, obtenait des avantages positifs et 
personnels.. . 

Puisque le Français qui écrit ces lignes vient de pro- 
noncer le nom de la Turquie, lui sera-t-il permis' de 
faire remarquer que les religieux chassés de sa patrie, 
qui s'est toujours fait gloire d'être hospitalière et li- 
bérale, y trouvent un asile empressé? Cet intelligent 
accueil est encore à noter dans deux pays qui ne par- 
tagent pas leur foi : l'Angleterre et les Pays-Bas!... 
Il est écrit qu'aucune honte ne nous sera épargnée f... 




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)E i5 août 1880, nous achevions ce livre,... 
lorsque le hasard amena auprès de nous un 
catholique pratiquant et un républicain... 
baptisé. « Ah! c'est votre Pape?... » Pour- 
quoi : « Vôtre? » Et tous deux nous ont tenu, sans 
doute avec des intentions différentes, à peu près le 
même langage. «... Eh bien! voilà deux ans et demi 
qu'il a été élu! Qu'a-t-il fait? Il devait remuer Popi- 
niqn par la presse. Il y a dix journaux catholiques, 
là où il n'y en avait qu'un avant 1870. A-t-il su com- 
biner leur action ? Il a lancé une Encyclique et dix 
brefs sur saint Thomas d'Aquin. Il semble que tout 
le mal vienne de ce qu'on ne lise pas la Somme! No- 
tre siècle fie comprend rien à la théologie : et tous 
les prêtres de France et de Navarre en fussent-ils pé- 
nétrés jusques aux moelles, leur influence ne s'ac- 
croîtrait pas d'un iota. Il a perdu de longs mois à né- 
gocier avec des gouvernements ouvertement résolus 
à ne pas modifier leurs dispositions à l'égard de l'E- 
glise. Les relations diplomatiques sont en plus mau- 
vais état que sous son prédécesseur. Est-ce là que de- 

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34Ô LÉON XIII ET LE VATICAN. 



vaient le conduire cette finesse et cette habileté tant 
vantées ? C'est un sphinx sans énigme. Pas un fait ! Pas 
un acte!...» Et celui-ci était railleur, et celui-là 'était 

attristé... 

Ce qui se dit n'est pas toujours ce qu^il faudrait 
dire. Avant de porter un jugement sur Léon XIII, il 
est essentiel de se rappeler deux choses : d^abord, que 
le Saint-Siège, se trouvant dans des conditions par- 
ticulièrement stables, ne se presse jamais; ensuite, 
que le Pape, en montant sur la chaire de Saint-Pierre, 
au milieu de circonstances exceptionnellement diffi- 
ciles, n'en avait que plus le devoir d'inviter les Puis- 
sances à s^appuyer sur la Religion, cette pierre d'as- 
sise des sociétés... Mais son Pontificat ne fait que 
commencer!... 

Léon XIII est un Pontife de la plus haute vertu, 
de Tesprit le plus éclairé, de Pexpérience la plus com- 
plète, de la prudence la plus consommée. En la con- 
sidérant sans esprit de parti, sa conduite a été cons- 
tamment marquée au coin de la sagesse. Elle n'a pas 
eu le succès qu'elle méritait, pour ses intentions loya- 
les, pour ses promesses heureuses. Mais sa magnani- 
mité n'a pas craint d'affronter cet échec prévu! Il n'a 
pas toujours été secondé, comme il le fallait. Quel 
souverain est libre de choisir chacun de ses servi- 
teurs?... D'une doctrine profonde, il ne laissera pas 
péricliter le dépôt qui lui a été confié. Hommes de peu 
de foi, rassurez-vous! Ce n'est pas parce qu'il est so- 
bre de paroles, qu'il sacrifiera les intérêts de l'Église. 
Les Ordres religieux ne lui sont pas moins chers que 

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LÉON XIII ET LE VATICAN. 347 

le clergé se'culier. Sa culture est trop parfaite pour 
qu'il n'ait pas au contraire un goût prononcé pour ces 
illustres pépinières de savants, d'orateurs, d'écrivains, 
de professeurs, de saints. Il connaît les forces et les fai- 
blesses de la société moderne. L'Europe actuelle ne 
lui est en rien étrangère. Sôulement, il va pas à pas. U n 
vieillard de soixante-dix ans est naturellement peu 
porté à brusquer les choses. Cette circonspection lui 
attire même les railleries de ses ennemis... « Avec des 
qualités éminentes, avec un esprit vraiment politique, 
avec la notion exacte des situations et le besoin de 
faire le bien, écrivait Vltalie^ le 7 juillet dernier, 
Léon XIII manque de la fermeté nécessaire pour 
prendre une décision... » 

Le blocus du Vatican se resserre de jour en jour, 
sans bruit comme sans arrêt. Bientôt, le Pape sera 
réduit à la condition d'un évêque de Rome. Toute 
l'économie de la Religion catholique en serait faus- 
sée!... C'est là le nœud de la question... Or, il ne 
paraît pas qu'aucun secours puisse venir de l'Europe 
d'aujourd'hui. Léon XIII y a fait un vain appel en 
montrant aux cours et aux cabinets qu'ils ont le plus 
haut intérêt à consolider la clef de voûte du vieil édi- 
fice européen, s'ils ne veulent point être écrasés sous 
ses ruines menaçantes. Personne n'a eu l'air de com- 
prendre ! Les Monarchies sont toutes enveloppées 
dans le vaste complot qui trame la perte de l'Église. 
Et l'Église est la victime qu'elles offrent en holocauste, 
dans l'espoir de se sauver!... Léon XIII n'a plus qu'à 
adopter la devise de l'Italie : Farà da se .^.. 



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348 LÉON III ET LE VATICAN. 

Les philosophes politiques lui représentent qu'Hun 
monde nouveau se formera sur les débris des trônes; 
que la Religion catholique prendra un puissant essor 
au milieu des essais chancelants du régime républi- 
cain, témoin le phénomène qui se produit en France; 
que le vingtième siècle, dont l'aurore apparaît déjà, 
sera un grand siècle de foi ayant le regard fixé sur 
Rome... Ces présages ne sont pas que des rêveries. 
Un Juif qui vient de mourir, M. Isaac Péreire, pu- 
bliait récemment un livre fort curieux, où il prédit 
à la Papauté, pour un avenir prochain, une sorte de 
suprématie morale sur PEurope. Le Souverain Pon- 
tife deviendrait comme le conseil et Tarbitre des gou- 
vernements démocratiques sortant peu à peu du lin- 
ceul des Monarchies qui se suicident. Bref, la Répu- 
blique, après des excès,... rayonnerait autour de la 
chaire de saint Pierre... Mais ce n'est pas l'affaire 
d'une génération! Léon XIII ne présidera pas à la 
naissance de cette ère;.. 

Il ne peut que la préparer... Qu'elle s'ouvre jamais 
ou non, il lui est possible en tout cas de faire lever le 
blocus qui étreint la capitale du monde catholique 
Les Monarchies ne sauraient le trouver mauvais, 
puisqu'elles ont épuisé les forces de leur vieillesse 
à engendrer la République en France ! Pourquoi 
donc le Pape serait-il plus royaliste que les 
rois?... La Maison de Savoie n'a aucune solidité... 
Encore faut-il la renverser!... Il dépend de Léon XIII 
que la chose se fasse. La clarté de sa vue et la sûreté 
de sa main sont le garant qu'elle se ferait bien !.. . Mais 

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LÉON XIII p LE VATICAN. 349 

il convient de proclamer la République en Italie, 
avant qu^il plaise à M. Gambetta, afin de n'être pas à sa 
merci... En regardant avec tout le sang- froid possible 
le cours des événements humains, on ne voit pas que 
Léon XIII ait chance de frapper dMne autre em- 
preinte la médaille de son Pontificat. Et, certes! 
celle-là pourrait être magnifique!... 

Il s'y décidera sans doute... Ce projet est au fond 
de son cœur... Car Léon XIII n'ignore pas qu'il n'est 
point dans la situation où eût été le cardinal Sforza. Il 
a eu la grandeur d'âme d'accepter la tiare... Ce n'est 
pas pour s'éteindre dans un clair de lune centre- 
gauche!... 




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ACHEVÉ d'imprimer 

Le premier septembre mil huit cent quatre-vingt 

Par OUDIN Frères 

rOE "POiriEliS 



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N 



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DU MEME AUTEUR : 

Notes sur Rome et V halte, i vol. in-i8 jésus, 

1873. 
Préface au Conclave, i vol. in- 18 jésus, 1873. 



'^=r^=^^i^Qx^f^-^ 



CIIKZ LK MÊME EDITEUR : 

La République et la Magistrature^ par M. Louis 
Teste, I vol. in- 18 jésus. 

Visite aux Catacombes de RomCy par le Révérend 
G. Spencer-Northcote, traduit de l'anglais, par Mon- 
seigneur Le Clerc, camérier de Sa Sainteté, i vol. 
in-8^ 

Nouveau Manuel pratique des Conseils de Fabri^ 
queSj par M. Tabbé Reinhard de Liechty, docteur en 
théologie, i vol. in- 18 jésus. 

Études sur le Vagabondage, par M. Homberg, 
conseiller à la Cour d'appel de Rouen, i vol. in-i8 
jésus. 

LÉvêque d* Orléans (Mgr Dupanloup), Notes et 
Souvenirs, par M. X..., i vol. În-i8 jésuâ., 

POITIERS. — TYPOGRAPHIE DE OUDIN FRERESi 



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